mercredi
29
mars 2017

A l'encontre

La Brèche

Amnesty International parle «d'exécution extrajudiciaire». Hadeel al-Hashlamoun devant un checkpoint à Hébron. (Photo publiée sur Haaretz)

Amnesty International parle «d’exécution extrajudiciaire».
Hadeel al-Hashlamoun devant un checkpoint à Hébron.
(Photo publiée sur Haaretz)

Par Amira Hass

D’un ton neutre, presque technique, le médecin décrit les blessures produites par les balles de l’armée israélienne qui conduisirent à la mort de Hadeel al-Hashlamoun, âgée de 18 ans.

Une balle entra sur son flanc gauche et sortit par son dos. Un éclat se logea dans son genou droit, un os brisé et une balle dans sa cuisse intérieure droite ainsi qu’une large blessure sur le côté, là où une balle sortit. L’os est brisé.

Une autre balle qui toucha sa hanche explosa sur le côté gauche; il n’y a aucun signe de blessure où la balle est sortie. Il y a une balle sur son bras gauche, une balle dans sa main droite ainsi qu’une autre du côté droit de son estomac, ainsi que deux balles dans la poitrine, juste à droite du cœur. Il y a aussi une balle sous ses côtes gauches, avec une blessure de sortie de la balle dans le dos.

Et le médecin compta: au total, 10 balles; sept d’entre elles lui touchèrent le haut du corps. Le médecin compta aussi, sur la base des différents angles de pénétration, qu’au moins deux soldats l’ont abattue. Il sait, à partir des vidéos et des rapports de témoins, qu’après que les premiers tirs blessèrent Hashlamoun, elle s’effondra. Elle était allongée au sol au checkpoint qui séparait le quartier trépidant d’A-Zawiyyeh et les quartiers fantômes de la vieille ville d’Hébron, sous contrôle israélien.

En d’autres termes – dit le médecin – les soldats la tuèrent alors qu’elle était au sol, blessée. De deux à quatre mètres environ séparaient les soldats de l’adolescente, à différents moments.

De la même manière, propre à une approche neutre, presque technique, le médecin montra des photos des blessures qu’il avait prises avec son téléphone portable. Il indiqua la grande quantité de sang qui remplit le poumon gauche de la jeune femme, les dommages portés à ses organes internes. Il montra les signes des opérations chirurgicales réalisées au centre médical de Shaare Zedek, vaines tentatives de la sauver. Sa mort fut prononcée aux environs de 16 heures le 22 septembre.

Le ton détaché ne se brisa qu’à quelques reprises, lorsque la voix du médecin tremblait ou s’élevait un instant. Après tout, le Dr Saleh al-Hashlamoun est le père de la jeune femme. Il décrivait la semaine dernière les blessures fatales de sa fille à l’hôpital Al-Ahli d’Hébron. Anesthésiste et ancien directeur d’hôpital, il reçut le cadavre de sa fille à l’entrée des checkpoints «tunnels» près de Bethléem, la veille de Yom Kippour [fête religieuse dite du «grand pardon»].

Le jour suivant, lui et ses collègues examinèrent le corps et réalisèrent une tomodensitométrie. Il sait que les médecins de Shaare Zedek firent tout ce qu’ils purent, mais il est convaincu que c’était déjà trop tard. Il dit qu’elle fut laissée à terre, perdant du sang, au checkpoint entre 30 et 45 minutes. Lorsque les infirmiers israéliens l’évacuèrent, ils ne firent pas les premiers gestes que «n’importe quel étudiant connaît» – l’aider à respirer pour que l’oxygène continue à irriguer le cerveau, affirma-t-il.

«Ils la mirent sur une civière comme si c’était un sac, juste pour le show face aux caméras de télévision», déclara-t-il.

Une vidéo prise par Palmedia, société d’information palestinienne, depuis l’autre côté du checkpoint montre comment les soldats tirèrent sur l’adolescente blessée sur le sol, loin de la portée de la caméra. La caméra montre des Israéliens portant la kippa, certains d’entre eux souriant, ainsi qu’un policier et des soldats marchant de manière décontractée dans la zone du checkpoint. Elle montre aussi l’équipe médicale palestinienne avec une civière qui n’est pas autorisée à entrer du côté israélien.

Selon le bureau du porte-parole des «Forces de défense israélienne» [armée israélienne], «une équipe médicale n’arriva pas sur les lieux, il s’agissait plutôt des infirmiers de l’armée et des équipes de secouristes qui réalisèrent les soins et l’évacuation. Dès l’instant où elle a été blessée, des soins lui ont été apportés professionnellement par des infirmiers de l’armée dans les minutes qui suivirent, lesquels l’évacuèrent vers l’hôpital.»

Des images d’une femme portant le niqab, le vêtement noir qui couvre l’entier du corps et du visage, et deux soldats, l’un portant une kippa, pointant leurs armes contre elle furent rapidement transmises à la presse. Marcel, un Brésilien qui vit à Hébron comme volontaire d’une organisation internationale depuis juin, prit les photos.

Sa première photo la montre à 7h43 passant le checkpoint vers le côté israélien, a-t-il dit à Haaretz par téléphone depuis le Brésil. Son témoignage correspond à celui que Fawaz Abu Aysha, un habitant du quartier proche de Tel Rumeida, a fait au Centre israélien d’information sur les droits humains dans les territoires occupés, B’Tselem.

«Il y avait, comme toujours, deux soldats au checkpoint», déclara Marcel. «Le soldat tenta de lui parler (probablement une fois que le magnétomètre sonna). Il parla en hébreu, puis il tenta l’anglais. Il lui dit, ‘arrête, arrête, reviens’. Puis il pointa son fusil contre elle, lui demandant de montrer son sac. Lorsqu’elle tenta d’ouvrir son sac, il commença à tirer. Au même moment, il y avait un Palestinien qui essayait de traverser en direction du côté palestinien.»

Marcel dit que la jeune femme était absolument tranquille. «Elle n’a jamais rien dit. Elle ne cria pas, comme si elle était figée. Elle ne comprenait pas ce qui se passait», ajouta-t-il. «Et ce Palestinien s’approcha d’elle et tenta de convaincre les soldats d’arrêter de tirer», affirma Marcel, se référant à Abu Aysha.

L’homme lui parla, disant qu’il traduirait. «Lorsqu’il se plaça derrière elle, les soldats tirèrent sur elle à nouveau, et le Palestinien bougea un peu en raison des tirs. D’autres soldats vinrent. La jeune femme commença à s’éloigner un peu, très lentement. La distance entre elle et les soldats était de trois mètres. Elle ne s’approcha pas plus. La distance a toujours été de trois mètres.» 

460_0___10000000_0_0_0_0_0_woundedwomanMarcel affirma que l’homme s’éloigna, et qu’Hashlamoun se déplaça à l’opposé de la balustrade haute de 1,2 mètre et essaya de reculer vers le côté palestinien.

«Les soldats l’appelèrent», dit-il. «Elle se tourna vers eux et ils lui tirèrent dessus plusieurs fois, de manière répétée. Je ne sais pas combien de tirs l’atteignirent, mais ils lui ont tiré dessus plusieurs fois. Elle tomba d’un côté de la balustrade, et les soldats se trouvaient de l’autre côté, à ce moment ils étaient à deux ou trois mètres de distance. Elle n’essaya pas d’attaquer les soldats. Elle était comme figée. Elle reçut simplement les balles. Elle ne cria pas, rien.»

Marcel, qui était à sept mètres du checkpoint, dit qu’il ne vit pas le couteau. Abu Aysha a déclaré à B’Tselem qu’il avait vu un couteau. Mais Hashlamoun était toujours trop éloignée pour constituer une menace pour les soldats.

A 8h01, Marcel nota que la jeune femme, qui était allongée inconsciente sur le sol, était revenue à elle et avait bougé un peu de la tête (son voile était tombé).

«Les soldats dirigèrent immédiatement leurs armes vers elle, mais elle perdit à nouveau conscience», écrit-il dans un long et détaillé rapport qu’il publia sur les médias sociaux.

Tranquille et modeste sont les mots avec lesquels ses parents la décrivirent la semaine dernière. Elle était passionnée d’arabe littéraire, essayant toujours d’en promouvoir l’usage. «Nous parlons tous le langage parlé», disait son frère le plus âgé, Arafat. «Elle répondait en arabe classique.»

Elle se spécialisa en science au lycée, mais décida d’étudier l’arabe à l’université, s’inscrivant tout d’abord dans une école de sharia. Au cours des trois semaines qui précédèrent sa mort, elle commença à couvrir sa tête avec un voile. Sa famille était surprise. Le père tenta de la convaincre de le faire une fois qu’elle serait mariée, mais elle insista.

Elle encourageait les enfants à prier à la mosquée, elle était en contact avec des enfants de la vieille ville. Elle marchait pour économiser sur les coûts de transport pour pouvoir donner l’argent aux nécessiteux. Ce n’est pas la première fois qu’elle traversait le checkpoint vers la vieille ville, mais sa famille ne sait pas exactement où elle se rendait ce matin-là.

La semaine dernière, un journaliste palestinien et chercheur sur le terrain de Groupes palestiniens de défense des droits humains a dit à ses parents: «Les gens disent qu’il y avait des problèmes au sein de la famille.» Ce phénomène a été tu par le passé, mais les Palestiniens s’y affrontent désormais ouvertement: au moins des filles, certains pensent la majorité, arrêtées aux checkpoints brandissant des couteaux ou même essayant de poignarder un soldat fuient les problèmes personnels et familiaux. L’arrestation est préférable à leurs yeux.

Les parents d’Hadeel nient les rumeurs. Oui, ils sont divorcés, et son père s’est remarié, mais il y a longtemps. La mère d’Hadeel, Raweeda, et ses enfants vivent dans un appartement près de la maison du père. Les rapports sont excellents, affirment-ils. Et Hadeel aimait la vie et elle songeait à devenir mère.

Le soir avant qu’elle meure, elle se rendit comme d’habitude chez son père. Il cuisina pour les enfants et lui proposa de manger du humus et des fèves. Elle était si maigre, 45 kg, dit-il avec un petit sourire.

Selon les sources militaires, les médias rapportèrent initialement qu’une femme palestinienne tenta de poignarder un soldat. Dans sa réponse à Haaretz, le bureau du porte-parole des «Forces de défense israéliennes» la qualifia de «terroriste», mais aucun couteau n’était mentionné. «Mardi, 22 septembre 2015, une terroriste arriva au checkpoint Shoter d’Hébron et tenta de commettre une attaque terroriste», déclara à Haaretz le bureau du porte-parole des «Forces de défense israélienne», oubliant de mentionner pourquoi il n’avait pas diffusé les vidéos du checkpoint pour soutenir ses affirmations.

«La terroriste a été blessée par les Forces de défense israéliennes lors de l’incident. Les soldats tirèrent parce qu’ils sentaient leurs vies étaient en danger après qu’ils lui ont été demandé de s’arrêter et que des tirs d’avertissement furent tirés.»

«Comme elle ne répondit pas aux appels des militaires, les tirs visèrent à neutraliser la menace. Les affirmations concernant la manière dont les tirs ont été effectués sont examinées, et une fois que l’enquête sera bouclée, elle sera transmise à l’avocat général de l’armée pour trancher sur la question.»

Chez elle, la mère d’Hadeel déclara: «Je voudrais demander au soldat, yeux dans les yeux, “que vous a-t-elle fait pour que vous la pulvérisiez de vos balles?”» (Traduction A L’Encontre. Article publié le 4 octobre 2015 sur le site du quotidien israélien Haaretz)

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1 commentaire

  1. La police charge une manifestation BDS à Montpellier | Anti-K dit:

    […]  Cliquer ici […]

    Ecrit le 19 octobre, 2015 à 2015-10-19T00:18:45+00:000000004531201510

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