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décembre 2017

A l'encontre

La Brèche

Espagne: «une vraie démocratie maintenant»

Publié par Alencontre le 21 - mai - 2011

Par Ludovic Lamant

La mobilisation de la «jeunesse sans avenir», selon une des formules utilisées, dans quelque 160 villes de l’Etat espagnol (selon le site du quotidien El Pais, le vendredi 20 mai 2011) traduit l’ampleur de la mobilisation. Le Mouvement du 15 mai a décollé au-delà de toutes les attentes. Un militant de la Gauche anti-capitaliste de Madrid, Carlos Huerga, pose la question suivante sur le site de Viento Sur: «Nous devons apprendre de cela [la vaste mobilisation permanente des «jeunes» depuis le 15 mai]. Nous nous sommes interrogés assez longtemps sur les raisons pour lesquelles nous n’étions pas capables de descendre dans la rue. Le PSOE avec son visage aimable nous a volé nos droits, avec la complicité des syndicats majoritaires, la pression du PP (Parti Populaire) et du patronat, afin que ce vol soit plus grand et cela avec l’aval de la prétendue passivité du reste des forces politiques présentes au Parlement, mais, actuellement, une chose a changé: avant nous avions peur, aujourd’hui ce sont eux qui ont peur.»

Pour traduire l’ambiance qui ressortait de la mobilisation sur la Plaza del Sol, il termine sa contribution ainsi: «Assez de leurs privilèges; assez avec leurs privatisations; assez de se serrer la ceinture; assez de la précarité; en définitive, assez de la dictature des Marchés financiers.» Et de conclure: «Nous avons vu que le changement est possible.»

Nous publierons demain une première analyse de ce mouvement. Afin de compléter l’article publié dans Mediapart (18 mai 2011) nous avons traduit l’essentiel de la plateforme «Democracia real YA»; la traduction se trouve à la fin de l’article. (Rédaction)

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Le Junte électoral centrale (JEC) veut interdire les réunions sur les places des diverses villes, le samedi 21 et le dimanche 22 mai 2011, jours des élections. Il ne semble pas que cette décision sera respectée, car, pour reprendre la phrase d’un porte-parole de mouvement à Madridi: «il est probable que nous continuions l’exercice de réflexion collective».

Des vents d’air frais, venus d’Islande et des pays arabes, soufflent sur une Espagne ravagée par la crise économique. A quelques heures d’élections locales qui s’annoncent difficiles pour le gouvernement socialiste de José Luis Rodriguez Zapatero, des dizaines de milliers de jeunes «indignés» se rassemblent, chaque jour, sur la place de leur ville, pour crier leur rejet de la classe politique espagnole, qu’ils jugent corrompue et incompétente.

Le mouvement très hétéroclite, né le 15 mai dernier (d’où son surnom de movimiento 15-M), exhorte à mettre en place une «¡democracia real ya!» – «une vraie démocratie maintenant!». La «spanish revolution» est en marche, pour reprendre l’un des hashtages les plus prisés sur le réseau Twitter, et son manifeste est déjà en ligne (voit traduction ci-dessous).

A en croire le site «toma la plaza»(«occupe la place»), qui répertorie ces actions, et revendique l’«esprit de la place Tahrir» du Caire, le phénomène touche près d’une trentaine de villes d’Espagne. A Madrid, où la contestation est la plus vive, des milliers d’entre eux se sont emparés de la Puerta del Sol, cœur politique et touristique de la capitale

«Nous sommes des chômeurs, des mileuristas (ces salarié·e·s qui ne gagnent pas plus de mille euros par mois – soit 1300 CHF par mois), des femmes au foyer ou des migrants», a résumé l’un d’eux mardi, lors d’un discours à la foule, selon le compte rendu du quotidien El Pais. «La classe politique vit loin des citoyens. Nous exerçons notre droit à nous indigner.» Et à prôner les vertus de la démocratie participative et horizontale:

Ils se disent «indignés», en référence au best-seller Indignez-vous!, de l’incontournable Stéphane Hessel – qui est traduit aux éditions Destino, et connaît un vif succès aussi de l’autre côté des Pyrénées (¡Indignaos!).

«Qui a dit que la jeunesse était endormie?», lâche Pablo Gomez, un biologiste au chômage, membre d’une association d’universitaires précaires (voir le site: precarios.org), comme l’une des porte-voix de cette «génération sacrifiée» par la crise.

Le taux de chômage dépasse les 20% en Espagne. Et s’envole à plus de 40% pour les moins de 25 ans. Au même moment, l’austérité mise en place par le gouvernement, pour réduire à toute vitesse la dette du pays conformément aux injonctions des marchés financiers, de Bruxelles et du Fonds monétaire international (FMI), défait un à un les filets de la sécurité sociale… C’est «une jeunesse sans avenir» qui s’empare de la rue, selon le nom d’une des plateformes aux avant-postes de la contestation, c’est-à-dire «sans maison, sans boulot, sans retraite, sans peur». (Nous donnerons une traduction partielle de ce texte de la Jeunesse sans avenir dans le prochain article).

A l’approche des élections municipales et régionales du 22 mai 2011, la principale revendication de ces «indignés» pourrait peser: ils réclament la fin du bipartisme, et des deux grands partis qui se partagent le pouvoir en Espagne depuis le retour de la démocratie – le Parti socialiste ouvrier de Zapatero (au pouvoir) et le Parti populaire de Mariano Rajoy (PP, droite, favori des sondages), auxquels s’ajoute la formation catalane CiU (Convergence et Union, droite, au pouvoir).

«No les votes» («ne votez pas pour eux») – «sans ton vote ils ne sont rien» – qui s’en prend tout à la fois aux scandales immobiliers et à la corruption des élites, à leur politique de soutien, officiel ou officieux, aux banques du pays, ou encore au système électoral qui favoriserait, selon eux, les grands partis. Une consigne qui vaut à cette «génération perdue» un autre surnom dans la presse espagnole, celui des «ni-ni».

Si le nombre d’«indignés» reste trop peu significatif pour faire basculer le scrutin, la vague de sympathie qu’ils inspirent dans le pays n’est pas négligeable. Même la star de cinéma Penelope Cruz, en pleine promo du quatrième volet des Pirates des Caraïbes, a pris leur défense mercredi 18 mai : «La situation en Espagne est extrêmement dure. C’est une réalité et il est temps que cela prenne fin», a-t-elle déclaré, très sérieusement, en marge du festival de Cannes.

Si bien que les partis de gauche tentent tous, plus ou moins adroitement, de reprendre à leur compte la complainte des «indignés».

Tunisie, Egypte, Islande, Argentine, Espagne?

Dans un article au ton inquiet, le journal conservateur ABC semble ainsi se demander, à peu de chose près, à qui profite le crime… Avec un suspect tout trouvé: Izquierda Unida («Gauche unie»), coalition ancrée à gauche du PSOE, et qui pourrait effectivement profiter des retombées du mouvement.

Leur chef de file, Cayo Lara, n’hésite d’ailleurs pas à les interpeller: «Nous leur demandons qu’ils fassent valoir, dans les urnes, cette indignation, cette rébellion, cette dignité. Et nous disons en particulier à ceux qui seraient tentés de s’abstenir, que ce n’est pas de la sorte qu’ils sanctionneront le bipartisme.» Quant à El Pais, le journal, plutôt proche de l’exécutif, notait dans son édition de mercredi 18 mai 2011, les clins d’œil appuyés du numéro deux socialiste, le populaire Alfredo Pérez Rubalcaba, en direction des mêmes «indignés».

En attendant les élections du dimanche 22 mai, les observateurs constatent que bon nombre des ingrédients des mouvements qui ont bousculé le monde arabe sont à l’œuvre ces derniers jours en Espagne: la progression des inégalités sur fond de crise économique, la puissance des réseaux sociaux (Facebook, Twitter), le rejet des vieux partis et des syndicats, l’absence de leader au profit d’un fonctionnement quasiment horizontal… Sans oublier le protocole d’occupation des places.

D’autres (article de Oscar Gutiérez, dans El Pais du 17 mai 2011) font le rapprochement avec la «révolution» islandaise de la fin 2008: après la faillite des trois principales banques de l’île, en octobre, des milliers d’habitants de Reykjavik se sont rassemblés, chaque samedi après-midi, sur la place principale, devant l’Assemblée nationale, jusqu’à obtenir la démission du premier ministre.

Mais la situation de l’Espagne, qui frôle la banqueroute, et les références de bon nombre d’«indignés», qui proposent de s’organiser en assemblées de citoyens, rappelle une autre expérience: celle de l’Argentine de décembre 2001, lorsque, dans la touffeur de l’été austral, des milliers de voisins, dans les quartiers de Buenos Aires et d’ailleurs, s’étaient réunis, spontanément, sur les places de leur quartier, en «assemblées populaires», pour construire une alternative à l’Etat péroniste, corrompu et en faillite.

Ce bouillonnement avait duré quelques mois à peine, avant d’être noyauté, puis récupéré par des partis de gauche traditionnels. Au début du mois de mai, le Pagina 12, lointain équivalent argentin du Libération français, s’interrogeait explicitement sur la similitude des situations entre l’Argentine de 2001 et l’Espagne de 2011.

Dans le quotidien Publico (15 mai 2011) le plus jeune des grands quotidiens espagnols, l’éditorialiste (et par ailleurs passionnant écrivain) Isaac Rosa se félicite de la constitution du movimiento M-15, mais pointe du doigt sa fragilité: «A chaque guerre sa génération sacrifiée. Dans la guerre économique que nous traversons, une génération est donc en train d’être dévorée. Sauf qu’elle ne sait même pas si son sacrifice servira au moins à ceux qui la suivent.»

La mobilisation pourrait d’ailleurs se radicaliser d’ici au scrutin de dimanche: les autorités madrilènes ont jugé, mercredi en fin d’après-midi, qu’il n’existait pas de «circonstances extraordinaires et graves» qui puissent justifier un tel rassemblement sur la Puerta del Sol. Elles ont donc exigé le départ des manifestants, et cinq cents policiers supplémentaires ont été dépêchés sur les lieux. Les «indignés», eux, n’ont pas bougé: «Ils n’ont pas peur parce qu’ils n’ont rien à perdre.» Le bras de fer est engagé.

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Manifeste

«Nous sommes comme toi: des personnes qui se lèvent le matin pour étudier, pour travailler ou pour chercher du travail; des personnes qui ont une famille et des amis. Des personnes qui travaillent dur tous les jours pour vivre et assurer un avenir meilleur à ceux qui les entourent.

Certains se considèrent plus progressistes, d’autres plus conservateurs. Certains sont croyants, d’autres non. Certains ont une idéologie bien définie, d’autres se considèrent apolitiques… Cependant nous sommes préoccupés et indignés par la situation politique, économique et sociale que nous voyons autour de nous. Aussi par la corruption des politiciens, des entrepreneurs, des banquiers… Par le manque de défense des citoyens ordinaires.

Cette situation nous fait un tort à tous. Mais si tous nous nous unissons, nous pouvons la changer. C’est le moment de se mettre en mouvement, c’est le moment de construire tous ensemble une société meilleure. Pour cela nous défendons fermement les thèmes suivants:

• la priorité pour toutes les sociétés avancées consiste à mettre en place l’égalité, le progrès, la solidarité, le libre accès à la culture, la «durabilité» écologique et le développement, le bien-être et le bonheur pour les gens;

• il existe des droits fondamentaux qui doivent être assurés dans ces sociétés: le droit au logement, au travail, à la culture, aux soins de santé, à l’éducation, à la participation politique, au libre développement de la personne, le droit à la consommation des biens pour une vie saine et heureuse;

• le fonctionnement actuel de notre système économique et gouvernemental ne répond pas à ces priorités et est un obstacle pour le progrès de l’humanité;

• la démocratie doit partir du peuple (demos: le peuple; kratos: le pouvoir), dès lors le gouvernement doit être celui du peuple. De fait, dans ce pays, la majorité de la classe politique ne nous écoute même pas. Ses fonctions devraient être de porter notre parole dans les institutions, facilitant la participation citoyenne à travers des canaux directs, et d’assurer le mieux-être pour l’essentiel de la société; et non pas de s’enrichir et de prospérer sur notre dos, en étant à l’écoute des ordres des grands pouvoirs économiques et en s’enracinant dans le pouvoir à travers une partitocratie à la tête de laquelle se trouvent les sigles PPSOE;

• l’avidité et l’accumulation du pouvoir dans les mains d’un nombre restreint engendre l’inégalité, la crispation, l’injustice, ce qui conduit à la violence que nous rejetons. Le modèle économique obsolète et antinaturel présent bloque la machine sociale et la conduit dans une spirale qui s’auto-alimente, enrichissant quelques-uns et aboutissant à la pauvreté et la rareté pour les autres. Jusqu’à l’effondrement;

• la volonté et le but du système sont l’accumulation d’argent, lui donnant la priorité sur l’efficience et le bien-être de la société. Pillant les ressources, détruisant la planète, provoquant le chômage et des consommateurs malheureux ;

• les citoyens constituent une pièce de l’engrenage d’une machine destinée

à enrichir une minorité qui ne sait rien de nos besoins. Nous sommes des anonymes, mais sans nous rien n’existerait, car nous faisons bouger le monde;

• si comme société nous apprenons à ne pas confier notre destin à une rentabilité économique abstraite qui ne répond pas aux besoins de la majorité, nous pourrions éliminer les abus et les manques dont nous souffrons tous.

Une révolution éthique est nécessaire. Nous avons placé l’argent au-dessus de l’être humain et nous devons le mettre à notre service. Nous sommes des personnes et non pas des produits pour le marché. (Traduction A l’Encontre)

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