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A l'encontre

La Brèche

Italie et Grèce: ce que Marx disait du «gouvernement technique»

Publié par Alencontre le 23 - décembre - 2011

Par Marcello Musto

Mario Monti et Lucas Papadémos

Ces dernières années, les médias internationaux ont de nouveau mis à l’honneur Karl Marx pour la perspicacité prémonitoire de ses analyses du caractère structurel et cyclique des crises capitalistes. Aujourd’hui, à propos de la Grèce et de l’Italie [gouvernement Monti et gouvernement Papadémos], il y a une autre raison pour le relire: le retour du «gouvernement technique».

Comme contributeur à la New York Tribune, qui était alors un des quotidiens au plus grand tirage de son temps, Marx a commenté les développements politiques et institutionnels qui avaient conduit à un des premiers gouvernements techniques de l’histoire: à Whitehall, le cabinet Earl of Aberdeen, de décembre 1852 à janvier 1855.

Les articles de Marx frappaient par leur perspicacité et leur sarcasme. De son côté, le principal quotidien de Londres, The Times, célébrait ces événements comme un signe que le Royaume-Uni était «à la porte du millénaire politique qui verra l’esprit de parti disparaître de la Terre et le génie, l’expérience, l’industrie et le patriotisme être les seules qualifications pour être ministre».

Cela a suscité l’ironie de Marx qui s’en est donné à cœur joie dans son article «Un ministère suranné. Perspectives du ministère de coalition, etc. » (janvier 1853). Ce que The Times trouvait si moderne et enthousiasmant lui apparaissait comme une véritable farce. Alors que la presse de Londres annonçait «un ministère entièrement composé de personnalités nouvelles, jeunes et prometteuses», Marx posait la question si «le monde ne va être un peu étonné que la nouvelle ère dans l’histoire du Royaume-Uni va être inaugurée par rien d’autre que des octogénaires usés et décrépits […], le bureaucrate, qui a servi sous presque tous les ministères depuis la fin du siècle passé; d’autres membres du cabinet morts déjà deux fois tant ils sont vieux et épuisés, et ramenés pour l’occasion à une vie artificielle.»

A côté de ces jugements sur les personnes, Marx en a bien sûr écrit d’autres, tout naturellement d’un plus grand intérêt, à propos de leur politique. «On nous promet la disparition totale de la guerre des partis, mieux la disparition des partis eux-mêmes», écrivait Marx. «Que veut dire The Times?» La question n’est malheureusement que trop pertinente aujourd’hui, dans un monde où la domination du Capital sur le Travail est devenue aussi féroce qu’elle l’était au milieu du XIXe siècle.

Economie et politique

La séparation entre l’économie et la politique qui distingue le capitalisme des modes de production antérieurs atteint désormais son sommet. Non seulement l’économie domine la politique, fixant ses priorités et façonnant ses décisions, mais elle est en dehors de sa juridiction et échappe au contrôle démocratique. C’est au point qu’un changement de gouvernement ne change plus la direction de la politique économique et sociale.

Durant le cours des trente dernières années, les pouvoirs de décision ont passé inexorablement de la sphère politique à la sphère économique. Des choix politiques particuliers ont été transformés en des impératifs économiques qui, n’admettant aucune discussion, déguisent un projet hautement politique et extrêmement réactionnaire derrière un masque idéologique d’expertise apolitique.

Des parties de la sphère politique sont court-circuitées par l’économie dont on fait un domaine séparé fermé au changement. Cela implique la plus grave menace planant sur la démocratie à notre époque. Les parlements nationaux, déjà vidés de valeur représentative par des systèmes électoraux biaisés et des révisions autoritaires de la relation entre exécutif et législatif, voient leurs pouvoirs enlevés et transférés au marché. Les notations de Standard&Poor’s et l’indice de Wall Street – ces méga-fétiches de la société contemporaine – jouissent d’un poids incomparablement plus grand que la volonté du peuple. Au mieux, le gouvernement politique peut «intervenir» dans l’économie (les classes dominantes ressentent souvent le besoin d’atténuer l’anarchie destructrice du capitalisme et ses crises violentes), mais ils ne sauraient remettre en question ses règles et ses choix fondamentaux.

Les événements des derniers jours en Grèce et en Italie constituent une frappante illustration de ces tendances à l’œuvre. Derrière la façade du terme «gouvernement technique» – ou «gouvernements de tous les talents», comme on appelait cela au temps de Marx – nous pouvons observer une suspension de la politique (pas de référendum, pas d’élections) censée remettre tout le champ dans les mains de l’économie.

Dans un article d’avril 1853, «Réalisations du ministère», Marx écrivait: «Peut-être que la meilleure chose qu’on puisse dire en faveur du ministère de coalition, c’est qu’il représente l’impuissance du pouvoir dans un moment de transition.» Les gouvernements ne débattent plus quelle orientation économique prendre, ce sont les orientations économiques qui engendrent des gouvernements.

En Italie, les points programmatiques clés ont été énumérés l’été dernier dans une lettre (qui était destinée à rester secrète) de la Banque centrale européenne (BCE) adressée au gouvernement Berlusconi.  Afin de restaurer la «confiance» des marchés, il était nécessaire de prendre rapidement le chemin des «réformes structurelles», une expression devenue synonyme de dévastation sociale. En d’autres termes: baisse des salaires, attaques aux droits des travailleurs en matière d’engagement et de licenciement, élévation de l’âge de la retraite, et privatisations à grande échelle. Les nouveaux «gouvernements techniques», dirigés par des hommes sortis de diverses institutions économiques et banques d’investissement – qui portent le plus de responsabilités dans la crise (Papadémos en Grèce, Monti en Italie) – vont prendre ce chemin. A n’en pas douter «pour le bien du pays» et «le bien-être des générations futures». Et ils vont tomber à bras raccourcis sur quiconque osera faire entendre une voix discordante.

Si la gauche ne veut pas disparaître, elle doit redécouvrir comment identifier les vraies causes de la crise qui nous frappe. Elle doit également avoir le courage de proposer et expérimenter, les politiques radicales qui sont nécessaires pour obtenir une solution. (Traduction A l’Encontre)

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Marcello Musto est professeur de science politique à l’Université York de Toronto, Canada. Il a un blog à l’adresse  www.marcellomusto.com.

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1 commentaire

  1. info dit:

    “Les nouveaux «gouvernements techniques», dirigés par des hommes sortis de diverses institutions économiques et banques d’investissement”… une banque est particulièrement bien présente dans ces «gouvernements techniques», Goldman Sachs, qui a bien oeuvré pour “maquiller les comptes grecs” et en retirer quelques profits…

    ***

    Goldman Sachs, le trait d’union entre Mario Draghi, Mario Monti et Lucas Papadémos

    http://www.lemonde.fr/europe/article/2011/11/14/goldman-sachs-le-trait-d-union-entre-mario-draghi-mario-monti-et-lucas-papademos_1603675_3214.html

    Ecrit le 23 décembre, 2011 à 2011-12-23T20:09:16+00:000000001631201112

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