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La Brèche

Le fordisme: mythe et réalité, analysés en 1988

Publié par Alencontre le 26 - mars - 2013
Henry Ford et la «Ford T»

Henry Ford et la «Ford T»

Par John Bellamy Foster

Il peut sembler étrange qu’Henry Ford (né en 1863), constructeur automobile des premières décennies du XXe siècle qui mourut en 1947, soit soudain devenu une source profonde de polémiques parmi ceux qui s’intéressent à l’analyse de la crise actuelle de l’économie américaine. Et pourtant, on a assisté, ces dernières années, à l’essor de la légende de cet homme. C’est le fait notamment de penseurs de gauche, qui ont bâti une toute nouvelle mythologie du «fordisme» censée résumer le développement politique, économique, et culturel du capitalisme monopoliste de notre siècle. Ce culte de Ford et de la théorie attachée à son nom n’est nulle part plus évident que dans le dernier livre de Michael Harrington (The Next Left, Henry Holt, New York, 1986). [Michael Harrington est décédé en 1989; après avoir été membre du regroupement de Max Shachtman, il deviendra membre du Parti socialiste d’Amérique et travaille avec l’aile dite gauche du Parti démocrate. Il est l’auteur de nombreux ouvrages. Au début des années 1980, il va créer les Socialistes démocrates d’Amérique, membres de la IIe Internationale.] Il prétend que, juste avant la Première Guerre mondiale: «Henry Ford a anticipé la pensée de John Maynard Keynes. Ou peut-être s’est-il inspiré de Karl Marx, qui avait préfiguré Keynes par certaines de ses analyses. Il pensait que la production de masse passait par la consommation de masse, elle-même tributaire de l’augmentation des salaires. John D. Rockefeller lui-même se rallia à cette thèse, bien que tardivement après que des familles d’ouvriers manifestant contre sa société furent massacrées. Cette conception révolutionnaire est à ce point fondamentale que… je qualifie les transformations économiques, sociales, et politiques des années trente et quarante de “fordisme”.» (p. 13).

Henry Ford avait touché là quelque chose d’essentiel. La Grande Prospérité s’est bâtie, sans vraiment s’en rendre compte, autour de cette idée. Le nom de Ford mérite de caractériser une époque, car Ford, plus que Marx ou Keynes, avait prédit ce qui arriverait: «non seulement des salaires élevés et un minimum de décence pour les travailleurs, mais aussi tout ce qui permet d’assurer la puissance de la nation américaine» (p. 46).

En résumé, Harrington voudrait nous faire croire que c’est à l’instigation de Ford que, malgré son opposition notoire au syndicalisme, au New Deal, etc., s’est ouverte une ère nouvelle de salaires élevés, de forte consommation, de crédit facile et de capitalisme à forte productivité, fondée sur la base solide des chaînes de montage permettant la production de masse. Et que c’est la large vulgarisation du «fordisme» ainsi conçu en réponse à la Grande Dépression des années trente et quarante, puis son essor pendant la «Grande Prospérité» des décennies cinquante et soixante, et enfin son éventuel déclin durant la crise des années soixante-dix et quatre-vingt, qui expliquent l’histoire entière de ce dernier demi-siècle ou plus.

Harrington n’est pas le seul à défendre un tel point de vue. On retrouve les mêmes arguments dans le récent et important ouvrage de Mike Davis, Prisoners of the American Dream (Verso, 1986), ainsi que dans la production de l’ensemble de l’école française d’économie dite de la «Régulation», qui compte parmi ses rangs des théoriciens comme Michel Aglietta et Alain Lipietz (1). Dans cette optique, des éléments aussi fondamentaux de l’économie politique moderne comme l’organisation scientifique du travail et de la production, l’environnement réglementaire qui l’accompagne, le keynésianisme et «l’Etat-Providence» ne sont que des manifestations particulières d’une structure institutionnelle plus large que l’on nomme «fordisme», sorte de «compromis historique» entre les classes en présence au sein de notre société capitaliste avancée.

En conséquence, les origines de la stagnation économique actuelle, qui remontent au début des années soixante-dix, ne peuvent être, d’après ces théoriciens, que la résultante directe d’un effondrement du compromis fordiste. Un effondrement dû à ce que le fordisme a porté «l’humanisme élémentaire du capitalisme» (d’après les termes mêmes de Harrington) jusqu’à son point de rupture, dans les limites des frontières définies par les institutions fordistes existantes. L’émergence de Reagan [président des Etats-Unis de janvier 1981 à janvier 1989] et de la politique qui porte son nom (Reaganomics) sont donc des réactions naturelles à une «surmaturité» des principes fordistes. Mais, d’après les théoriciens de gauche du fordisme, cette anomalie disparaîtra d’elle-même, dans la mesure où notre monde entre dans l’ère du «néo-fordisme», du «fordisme global», voire de «l’après-fordisme».

HENRY FORD

Avant d’explorer plus avant ce courant de pensée, il est nécessaire de retourner aux racines historiques de ces idées et de s’interroger sur le fait de savoir si Henry Ford fut vraiment, comme le prétend Harrington, «l’homme qui a le premier pris conscience des principes de l’organisation économique et sociale qui dominèrent un demi-siècle de la vie de notre Nation» (p. 21).

L’introduction de nouvelles techniques de production dans l’industrie automobile et leurs conséquences

Henry Ford II

Henry Ford II

Le premier Henry Ford, qu’on ne doit pas confondre avec son petit-fils, Henry Ford Il [1917-1987, PDG de 1960 à 1979], est bien évidemment plus connu pour avoir transformé une industrie automobile naissante en un système de production de masse, adapté à une demande toujours plus forte du «modèle T» standardisé. L’innovation fondamentale de Ford, au niveau de la production, a été de promouvoir une déqualification systématique du travail en confiant le monopole de la conception (par opposition à l’exécution) à la sphère d’encadrement. On associe plus souvent cette démarche au nom de Frederick Winslow Taylor [1856-1915], le véritable concepteur de l’organisation scientifique du travail, ou taylorisme. De plus, Ford s’est inspiré des techniques de chaînes de fabrication déjà développées dans l’industrie d’emballage de la viande à Chicago pour les appliquer à l’échelle plus large de la production automobile (2). Dans les trois mois qui suivirent l’installation des chaînes de montage à l’usine Ford de Highland Park en 1914, le temps nécessaire au montage d’un modèle T fut réduit à un dixième de ce qu’il était auparavant.

L’aggravation des conditions de travail et l’augmentation fantastique de la productivité et des profits résultant de ces innovations engendrèrent, pour la jeune Ford Motor Co., à la fois une crise de l’offre de travail et un moyen pratique d’y remédier. Il est intéressant d’examiner ici un passage du livre de Keith Sward, The Legend of Henry Ford (1986), décrivant la situation dans laquelle Ford se trouva après avoir imposé les chaînes de montage dans ses usines: «Beaucoup d’ouvriers de Ford commencèrent à le quitter dès 1910. Avec l’avènement de la chaîne de montage, les effectifs s’effondrèrent littéralement. La société se retrouva dans une situation où il devenait presque impossible de conserver, et a fortiori d’accroître, ses effectifs. Il était évident que la Ford Motor Co. en était arrivée à posséder une grande usine sans assez d’ouvriers pour la faire fonctionner. Ford admit plus tard que les innovations révolutionnaires qu’il développait au sein de son entreprise furent à l’origine de la plus grande crise ouvrière qu’il ait connue dans sa carrière. Il dut reconnaître que le taux de rotation de sa main-d’œuvre au cours de la seule année 1913 avait atteint 390%, et que la répulsion des travailleurs pour le nouveau système de production était telle que vers la fin de 1913, si l’usine désirait accroître ses effectifs de 100 hommes, elle devait en embaucher 963.» (3)

La réponse de Ford à cette crise fut l’introduction de la fameuse journée à cinq dollars. Comme Harrington nous le précise: «La crise à laquelle était confronté Ford fut amplifiée par la montée du syndicalisme à partir de l’été 1913, avec notamment le développement du mouvement Industrial Workers of the World (IWW). La réponse de Ford à cette double menace que constituaient la désertion de ses employés et la montée de la pression syndicale fut l’annonce, faite en grande pompe en 1914, de la journée à cinq dollars. Bien que la réaction à cette hausse fantastique des salaires lors de son instauration ne fût pas aussi unanime que Ford aurait voulu le faire croire, cela porta la paye des usines Ford tellement au-dessus de la moyenne du taux en vigueur dans la région que les deux menaces qui pesaient sur lui furent écartées sur le moment. Cela permit à la société d’avoir le choix de sa main-d’œuvre et, dans le même temps, facilita l’introduction de nouveaux procédés intensifiant le travail dans l’usine, les ouvriers étant désormais soucieux de conserver leur travail. «L’instauration des cinq dollars par journée de huit heures fut l’une des mesures les plus performantes que nous ayons adoptées en termes de réduction de nos coûts», écrivit Ford dans son autobiographie.» (4)

Le cadre d’un nouvel ordre industriel

Après avoir introduit de telles mesures sous la pression des événements, Ford se chargea ensuite de les rationaliser afin de bâtir le cadre d’un nouvel ordre industriel. Il ne faut cependant pas se leurrer sur la véritable nature de cette quête, comme en témoigne une anecdote publiée à l’époque dans The Nation, et qui nous est rapportée par Sward: «En 1923, deux grands opérateurs de Wall Street en vinrent à évoquer ce Barnum industriel. “Ford parle comme un socialiste”, dit l’un d’eux. “Certes, mais il agit comme l’un des nôtres”, lui réplique calmement l’autre, “et il s’en tire très bien comme cela”.» (5)

Le comportement de Ford, bien que présenté par son service de relations publiques de manière à faire passer ce dirigeant d’entreprise pour un ami de la classe ouvrière, ne faisait qu’illustrer l’évidence, déjà énoncée dans les Principles of Scientific Management de Taylor (1911), que: «la gestion des forces de production doit… prendre en compte un élément primordial qui est que les travailleurs n’accepteront de se soumettre à… une standardisation rigide, et ainsi d’accomplir une tâche plus pénible, que s’ils sont rétribués en proportion» (6). Un «élément primordial» qui, cependant, l’est de moins en moins dès lors que les nouveaux procédés deviennent les méthodes courantes de l’industrie, que les emplois nécessitant un savoir-faire traditionnel disparaissent au profit de tâches à moindre valeur ajoutée, et qu’enfin ce processus global augmente les effectifs d’une armée de réserve inemployée et confrontée à une offre de travail limitée, ce qui permet de conserver de bas salaires.

Ford mit immédiatement à profit la position de force que lui conféraient les cinq dollars par jour dans sa lutte avec les ouvriers. Quelques jours après que la nouvelle échelle des salaires a été instaurée, il renvoya entre 800 et 900 immigrés russes et grecs qui ne s’étaient pas présentés à leur poste à l’occasion d’une fête non prévue par le calendrier américain (il s’agissait en fait de Noël, célébré suivant le calendrier julien par les Eglises orthodoxes russe et grecque).

Ligne de montage Ford, en 1913

Ligne de montage Ford, en 1913

Au même moment, Ford mit sur pied son fameux «département sociologique» (Sociological Department), chargé de gérer certaines dispositions de la journée à cinq dollars. D’après le nouveau plan de rémunération, baptisé «programme de partage du profit» mais qui, en fait, ne tenait pas compte des résultats et constituait purement et simplement une hausse de salaire, les employés devaient recevoir un taux de base horaire de 34 cents, plus une «participation au bénéfice» de 28,5 cents de l’heure. Cette composante «participation» n’était cependant pas distribuée automatiquement, mais seulement si l’ouvrier remplissait certaines conditions. Celles-ci incluaient, outre d’être un bon élément sur les chaînes de montage, des exigences telles que: faire des économies, avoir un logement digne du personnel de Ford, ne pas avoir de pensionnaires, ne pas avoir d’autres activités professionnelles d’aucune sorte, ne pas permettre à ses enfants d’avoir de mauvaises fréquentations, ne pas occuper une chambre à coucher ou y pénétrer alors que d’autres y dorment, avoir une bonne hygiène, de «bonnes mœurs», être un bon citoyen, fournir une preuve de mariage, ne pas boire ou fumer de façon excessive, ne pas permettre à sa femme de travailler hors du domicile conjugal, faire preuve de progrès dans l’acquisition de la langue anglaise, etc. Pour s’assurer de la conformité à ces exigences, Ford créa le «département sociologique», composé de quelque deux cents enquêteurs (plus tard ce nombre tomba à cinquante) et chargé de visiter les logements des ouvriers, ainsi que de leurs voisins et connaissances, afin de déterminer si oui ou non ils étaient éligibles à leur «part de profit». Si un ouvrier n’était pas dans un premier temps retenu sur la liste, son «profit» s’accumulait, et il pouvait, en se pliant ultérieurement aux règles en vigueur, en bénéficier rétrospectivement.

Durant les deux premières années, environ 28% des ouvriers se virent refuser leur part de profit pour une raison ou pour une autre. Certains parce qu’ils dépensaient leur argent sans retenue, d’autres parce qu’ils mentaient ou se montraient peu coopératifs, d’autres encore parce qu’ils n’étaient pas mariés ou avaient des «problèmes personnels», ou bien parce que leur femme travaillait, etc. Au début du programme, les femmes ne pouvaient bénéficier de cette augmentation, mais cette ségrégation ne fut que temporaire. Il apparaît clairement à la lumière de ces éléments que la légendaire journée à cinq dollars qui fit de Ford un héros national était avant tout un moyen de façonner les individus, permettant à l’employeur non seulement de réglementer dans les moindres détails les conditions de la production à l’intérieur de l’usine, mais aussi les conditions dans lesquelles le facteur travail se reproduisait dans l’intimité. Un ouvrier de Ford apporta plus tard son témoignage: «Ils vinrent à la maison. Ma femme leur dit tout. Il n’y avait rien que l’on puisse leur cacher. Bien sûr, tout le monde critiquait ce système. C’était une drôle de façon de faire dans un pays de liberté.» (7)

La fin du paternalisme

Cette dimension de l’expérience de la Ford Motor Co., à laquelle on se réfère parfois sous l’appellation de «capitalisme paternaliste», disparut peu à peu sous la pression de la concurrence accrue des autres constructeurs de Détroit, d’une agitation sociale grandissante et d’une économie qui, après la Première Guerre mondiale, manifestait des signes de plus en plus évidents d’instabilité. Durant la Première Guerre mondiale, le département sociologique de la Ford Motor Co. devint une base d’opérations internes pour le réseau national de contre-espionnage associé à la Ligue de Protection de l’Amérique (American Protective Ligue-APL). Cette organisation patriotique rassemblait un «groupe de citoyens» dont le but était de démasquer les socialistes et les membres de l’IWW opposés à l’effort de guerre, et de veiller ainsi au respect des lois de l’Etat fédéral sur l’espionnage et la sédition. Les enquêteurs du département sociologique qui travaillaient pour l’APL examinaient les dossiers concernant la vie privée des travailleurs de Ford, à la recherche d’indices, et utilisaient ces informations pour contraindre à l’obéissance ou renvoyer les «mauvais éléments».

La dépression de 1920-21, qui survint juste après la guerre, frappa de plein fouet la Ford Motor Co. Les ventes totales chutèrent de 998’029 véhicules en 1919 à 530’780 en 1920. Dans le cadre de la restructuration en profondeur qui s’en suivit, qui comprenait notamment des licenciements massifs et une sensible accélération des cadences sur les chaînes de montage, la stratégie de Ford Motor Co. évolua du «capitalisme paternaliste» à des formes beaucoup plus rudes d’exploitation. Evoquant l’atmosphère générale à cette époque, un cadre raconte: «On commandait. On faisait travailler dur en ce temps-là… Ford était l’un des pires endroits quand on avait à commander des hommes.» Dans le cadre de cette réorganisation, le département sociologique disparu en 1921. Néanmoins, ses fonctions les plus répressives, associées à ce que Leo Huberman [1903-1968, cofondateur de la Monthy Review avec Paul Sweezy] a appelé le «scandale de l’espionnage des travailleurs», furent maintenues et intégrées au fameux Service Department, qui devint le coeur de la lutte antisyndicale chez Ford tout au long des années vingt et trente.

Néanmoins, le mythe populaire d’un Ford employeur éclairé, qui cherchait à promouvoir le bien-être de tous grâce à des salaires élevés permettant une forte consommation, s’implanta profondément dans la littérature économique durant la légendaire «Ere Nouvelle» (New Era) des années vingt.

Le développement du mythe Ford

Cette inclination à considérer Ford comme «le meilleur ami des travailleurs» se renforça encore avec l’introduction en 1926 de la semaine de cinq jours au sein de sa société. Une innovation qui, en fait, se traduisit par des licenciements supplémentaires, une nouvelle augmentation des cadences et une réduction du salaire hebdomadaire des ouvriers. La semaine de cinq jours fut, comme Ford l’admit plus tard, «une mesure purement économique». «Dans l’acquisition du travail comme dans celle de toute autre matière première, il faut être sûr d’en avoir pour son argent.» (8)

Toujours est-il qu’à l’époque, de telles réalités, habilement masquées sous le voile de nouvelles méthodes de ges­tion rationalisées, n’étaient guère perçues. Aussi n’y a-t-il rien d’étonnant à ce que les économistes de l’Ere Nouvelle, et notamment ceux associés à ce que l’on appelle le courant «institutionnaliste», en vinrent à considérer le capitalisme américain comme un système qualitativement nouveau, régulé, où le monde des affaires était enfin parvenu, par le biais de salaires plus élevés pour ses employés, à établir les fondements d’une prospérité quasi permanente. Cette conception des choses connut une large diffusion, non seulement par l’intermédiaire de journalistes économiques influents tels que Rexford Tugwell, l’auteur d’Industry’s Coming of Age (1927), mais aussi de penseurs tels que Wesley Mitchell, un des économistes les plus respectés de sa génération, devenu le pilier du National Bureau of Economic Research. Dans sa note de conclusion au rapport de la President’s Conference on Unemployment (Recent Economic Changes in the United States, 1929), que présidait Herbert Hoover [président des Etats-Unis de mars 1929 à mars 1933], Mitchell explique que «les hommes d’affaires les plus capables sont conscients des bienfaits d’une économie où les rémunérations sont fortes, comme les syndicalistes les plus compétents reconnaissent aujourd’hui les mérites de l’augmentation de la productivité. Cette “gestion intelligente” a fait beaucoup pour stabiliser l’économie. En encourageant la consommation aussi bien que la production, nos industriels les plus clairvoyants devraient être capables de gommer les aspects les plus négatifs du cycle des affaires, et, ainsi, permettre à la prospérité de s’installer pour longtemps.»

Six mois plus tard, en octobre 1929, survint le krach boursier qui précipita le monde dans la Grande Dépression des années trente. Après une période initiale de doute, les tenants de l’institutionnalisme, tels que Mitchell et Tugwell, rénovèrent leur argumentation. Ils affirmèrent que l’étroitesse de la base de la consommation et la monopolisation croissante constituaient des facteurs internes déstabilisateurs, responsables de la crise. Pendant ce temps, les économistes plus orthodoxes, qui dominaient la profession, prirent leur revanche sur les institutionnalistes de l’Ere Nouvelle en soutenant tout au long de la crise, et même après l’apparition de la théorie keynésienne aux Etats-Unis vers la fin des années trente, que les causes principales de la crise persistante étaient: (a) une gestion financière hasardeuse, (b) «des salaires rigides», (c) des interventions publiques excessives (9).

Mise en scène et réalité

Ford River Rouge Complex

Ford River Rouge Complex

La réponse de Ford au krach boursier fut une époustouflante mise en scène qui détourna l’attention de ses véritables intentions et agissements. Convoqué, ainsi que d’autres industriels importants, à la Maison-Blanche le 22 novembre 1929, Ford répondit à la demande de Hoover, caractéristique de l’Ere Nouvelle, de ne pas baisser les salaires, en annonçant qu’il allait même faire mieux en portant la rémunération des travailleurs non qualifiés à 7 dollars par jour. Une déclaration qui lui valut bien évidemment la première page de toute la presse américaine. La réalité, derrière cette mesure spectaculaire qui resta en vigueur chez Ford Motor Co. pendant les deux années qui suivirent, fut néanmoins beaucoup moins glorieuse. Juste avant et après l’introduction de ce «salaire anti-crise», Ford licencia entre 25’000 et 30’000 ouvriers. Les départements de son usine de Rouge [Ford River Rouge Complex] chargés de produire les freins, les essieux arrière, les amortisseurs et les différentiels furent fermés, et ces tâches sous-traitées à des ateliers qui exploitaient leur main-d’œuvre. Entre 1929 et 1931, le nombre de sous-traitants employés par Ford passa de 2200 à 5500. Sur la même période, et afin de recevoir les 17 cents de l’heure d’augmentation que représentait la journée à sept dollars pour l’ouvrier de base, ceux qui étaient restés se virent imposer des quotas de production en hausse de 47% (10).

Ford Hunger March

Ford Hunger March

En mars 1932, au cours de la «Marche de la Faim» des ouvriers de Ford (Ford Hunger March), ceux-ci s’opposèrent au Service Department de la firme sous la conduite du célèbre Harry Bennett, et aux forces de police de Dearborn, Michigan, commandées par un ancien détective de chez Ford. On ouvrit le feu sur les manifestants, à bout portant, avec des pistolets et une mitrailleuse. Il y eut trois morts et cinquante blessés. Un photographe du New York Times reçut une balle dans la tête. Ce fut là la première riposte de Ford à une révolte de la base qui gronda tout au long des années trente. Ford n’abandonna cette lutte contre le syndicalisme et les Travailleurs Unifiés de l’Automobile (United Auto Workers) qu’en 1941, face à une grève passive dans ce dernier bastion de l’automobile à n’avoir pas encore reconnu le pouvoir des syndicats sur toute nouvelle embauche (système du «closed shop»).

Ford Hunger March: attaquée par la police en 1932

Ford Hunger March: attaquée par la police en 1932

En fait, Ford ne se contenta pas de lutter contre le syndicalisme à chaque instant, il combattit aussi toute forme de réglementation extérieure de la libre entreprise et fut ainsi un adversaire virulent du New Deal de Roosevelt. Il refusa d’apporter son soutien au programme de la National Recovery Administration (NRA), car celui-ci reconnaissait le principe de la négociation collective. En 1933, Ford écrit dans son journal: «Nos concurrents sont à l’origine de tous les projets d’imposition et de la NRA. Alliés à la finance internationale, ils dirigent tous les gouvernements du monde.» D’après Ford, «le gouvernement devrait se contenter uniquement de gouverner. C’est une tâche déjà assez lourde en elle-même. Et qu’il nous laisse faire nos affaires tranquillement.» C’est Hoover, le symbole politique de l’Ere Nouvelle, que Ford soutint aux élections de 1932, et non Roosevelt. En 1936 il soutint Alf Landon. Et cependant, lorsque les membres du cabinet de Hoover, aux dernières heures de sa présidence, vinrent solliciter «le héros économique de l’Ere Nouvelle» durant la crise bancaire de 1933, Ford leur répondit en déclarant: «Laissez venir le krach» (11).

LE FORDISME

Dans ces conditions, il était impossible que la légende de Ford demeure intacte aux Etats-Unis. Mais en Europe, où les chroniqueurs sociaux avaient avidement dévoré les trois livres que Crowther avait écrits pour le compte de Ford – My Life and Work (1922), Today and Tomorrow (1926), et Moving Forward (1930) – l’expérience Ford n’était pas vraiment perçue comme l’aventure d’un homme et l’histoire de la montée en puissance d’une entreprise, mais plutôt comme l’avènement d’un nouveau système de rapports de classe que l’on qualifia de «fordisme». Ainsi concevait-on l’idéologie liée au nom de Ford comme un sujet de recherche théorique par elle-même, sans qu’il y ait de lien direct avec l’individu et ses actions (12).

L’analyse de Gramsci

C’est au leader communiste italien Antonio Gramsci que l’on doit l’analyse la plus pénétrante de cette nouvelle idéologie du «fordisme». Alors qu’il était en captivité dans les geôles mussoliniennes, Gramsci écrivit, en 1929-30, une étude, «Américanisme et Fordisme», intégrée à ses Cahiers de la prison. Il tenta d’y explorer la dialectique naissante entre le système de production de masse et ce qui semblait être une nouvelle idéologie hégémonique. Gramsci étudia en détail à la fois le système taylorien et l’évolution des relations sociales engendrée par l’introduction des chaînes de montage dans les usines Ford. Il voulait ainsi mettre en évidence toute la portée du fordisme, qui instituait une restructuration fondamentale non seulement du processus de production, mais aussi des conditions dans lesquelles la domination de certaines classes allait se manifester sur le monde moderne. Dans cette optique, les éléments développés dans «Américanisme et Fordisme» soulevaient des questions fondamentales plus vastes à propos des conséquences de l’héritage féodal de l’Europe sur son développement futur, des circonstances ayant conduit à l’essor du fascisme en Italie et des limites dans lesquelles «la dictature démocratique du prolétariat» aurait à être exercée en Union Soviétique.

Evoquant le fordisme dans son contexte américain, Gramsci écrit: «Ici, la domination naît dans l’usine et nécessite très peu d’intermédiaires politiques et professionnels pour s’exercer.» L’Amérique (et l’américanisme) apparaît ainsi comme «une société “rationalisée” dans laquelle la “structure” domine plus directement les superstructures, ces dernières étant elles-mêmes rationalisées (simplifiées et en nombre réduit)». De plus, cette «rationalisation» croissante du capitalisme aux Etats-Unis a créé le besoin d’une «nouvelle race d’hommes»: l’idéal taylorien du «gorille apprivoisé». Analysant plus avant cette déqualification du travail qui devait plus tard frapper Harry Braverman [voir son ouvrage Travail et capitalisme monopoliste, paru en 1974 et publié en français par Maspero en 1976] dans son étude du taylorisme, Gramsci écrit: «En fait, ce qu’exprime Taylor avec un cynisme brutal, c’est le but ultime de la société américaine: développer jusqu’au plus haut point chez le travailleur des comportements automatiques et mécaniques, briser ses vieilles attaches psychologiques avec les tâches nobles qui réclament de sa part une certaine dose d’intelligence, d’imagination et d’initiative, soit enfin réduire les activités de production à leur strict aspect mécanique et physique.»

Pour Gramsci, il est essentiel de comprendre qu’en essayant de contrôler les habitudes sexuelles et les inclinations à boire de ses ouvriers, Ford, tout en prônant ostensiblement des valeurs «puritaines», s’occupait en fait de réunir les conditions d’un système productif «rationalisé». Ceci n’était pas bien évidemment une démarche tout à fait consciente. C’est pourquoi Gramsci se réfère aux «ruses de la providence» de Vico [Gian Battista Vico, 1668-1744], expression signifiant, à peu près au même titre que les «ruses de l’Histoire» de Hegel, que le processus historique opère souvent au travers d’individus dont le comportement ne reflète que partiellement leur propre volonté. Ainsi, les tentatives de Ford, à travers l’armée d’inspecteurs de son Département sociologique, de s’immiscer dans la vie privée de ses ouvriers et de déterminer les conditions sous lesquelles le facteur travail devait se reproduire démontrent que «les industriels tentent de préserver l’efficacité musculaire et nerveuse des travailleurs. Il est de leur intérêt de disposer d’une main-d’œuvre stable et expérimentée, d’un patrimoine en adéquation continuelle à leurs besoins, car le capital humain d’une entreprise (la collectivité des travailleurs) est aussi une machine, qui ne peut, au risque de pertes importantes, être trop souvent inutilisable et reconstituée avec des pièces de rechange neuves.» (14)

D’après Gramsci, voilà ce qui se cachait derrière ce qu’il appelait «les prétendus salaires élevés» du fordisme. Il en déduisait trois observations importantes. Tout d’abord, «les prétendus salaires élevés ne sont qu’un système de rémunération transitoire», tant que durent les profits monopolistes dont bénéficient les premières firmes à introduire un nouveau mode de production. Une fois ces nouvelles méthodes largement répandues, la prime offerte au facteur travail diminue, comme cela s’est effectivement produit dans les usines Ford. Ensuite, ces prétendus salaires élevés «ne profitent nécessairement qu’à une sorte d’aristocratie ouvrière, et ne sont pas accordés à l’ensemble des travailleurs américains». Enfin, et c’est le plus important, il y avait parallèlement aux «prétendus hauts salaires» un problème permanent de renouvellement du personnel, ce qui portait Gramsci à considérer que «le mode de production chez Ford engendre des discriminations, une sélection parmi les ouvriers, qui n’existent pas encore dans les autres entreprises. Un nouveau genre de sélection, avec des tâches de même intensité mais qui, de par leur nature, sont plus exténuantes et lassantes que nulle part ailleurs. Des conditions que, dans le cadre de nos sociétés, les salaires ne permettent pas de récompenser, ni même de compenser.» (15)

Par conséquent, pour Gramsci, ces «prétendus salaires élevés» constituent au mieux un moyen de «persuasion» nécessaire pour conserver des travailleurs amenés à supporter des conditions de travail particulièrement monotones, dégradantes, et déshumanisantes. A ce titre, on ne trouve pas trace dans ses réflexions de cette nouvelle forme de capitalisme de «haute consommation» que serait le fordisme. La caractéristique du fordisme chez Gramsci est plus fondée sur ce qu’il coûte à l’ouvrier plutôt que ce qu’il lui rapporte.

Bien que s’appuyant théoriquement sur l’analyse des actions d’Henry Ford et sur l’explication brillante de Gramsci d’une hégémonie «née dans l’usine», les discussions actuelles sur le fordisme parmi les penseurs de gauche ne reposent, en fait, sur aucun de ces éléments et constituent une nouvelle mythologie en soi. En effet, ce qui paraît le plus étonnant dans cette image modernisée du fordisme que défend aujourd’hui Harrington et d’autres à gauche, c’est que la propagande concoctée par le service de relations publiques de Ford, et notamment par Crowther, afin de rationaliser après coup ses décisions, est souvent confondue avec la réalité.

Fordisme et prospérité économique au cours des années 50 et 60

Michael Harrington

Michael Harrington

Harrington présente ainsi sa conception du rôle histori­que joué par Ford: «Ford disait “qu’en sous-payant les hommes, on se dote d’une génération d’enfants mal nourris et qui seront plus tard physiquement et moralement diminués. Cela nous donnera une génération d’ouvriers au corps et à l’esprit faibles qui seront par conséquent peu produc­tifs. Et c’est l’industrie qui en fera les frais.” Mais Ford fit plus qu’évoquer la nécessité de salaires décents. Il offrit cinq dollars par jour dans ses propres usines, et se vit reprocher par ses pairs d’être un “socialiste” pour avoir osé agir ainsi.» (16)

Bien évidemment, et malgré tous ces trompe-l’œil, les faits tels qu’ils se sont réellement produits ne peuvent être totalement ignorés. Ainsi, certains tenants du fordisme reconnaissent parfois que l’homme s’est effectivement opposé aux syndicats, à l’interventionnisme public, et aux dépenses de «l’Etat-Providence». De même, certains admettent que ses engagements solennels des années vingt en faveur de supposés «salaires élevés» et d’une «forte consommation» ne se sont guère traduits en actes. Ces théoriciens «radicaux» du fordisme sont en effet unanimes à prétendre que la Grande Dépression des années trente est avant tout une crise de «sous-consommation». Ils travestissent néanmoins largement la vérité historique dans le but héroïque de défendre leur conception du capitalisme du vingtième siècle. Ainsi, la Grande Dépression ne ferait-elle qu’administrer la preuve que l’idée fordiste de la nécessité d’une forte consommation n’était pas suffisamment répandue. De ce fait, la demande ne pouvait absorber une production de masse elle-même fondée sur les principes de Ford. La solution à ce problème serait née, nous dit-on, de l’expérience du New Deal et du keynésianisme. Il en résulte que le fordisme ne s’est véritablement imposé en tant que fondement relativement stable du système économique qu’après 1945 (c’est-à-dire deux ans avant la mort de son précurseur), son épanouissement reposant sur le double fondement d’un «contrat social» instituant le partage des fruits de l’augmentation de la productivité et d’un système de «consommation collective» né de «l’Etat-providence».

Ces deux prétendus faits historiques sont perçus comme étant étroitement liés et à l’origine de ce qui est qualifié de «salaire social». Ils s’expliqueraient par une sorte d’accord entre le capital et le travail. D’après Harrington, «entre 1940 et la fin des années soixante, la négociation collective a été l’un des motifs essentiels de la socialisation de la rémunération des travailleurs américains». Non seulement les bénéfices supplémentaires étaient la conséquence des négociations entre les firmes et les syndicats, mais encore les augmentations de salaire, après les fameux accords entre le syndicat UAW et General Motors de 1948, devinrent dans quelques industries-phares liées à l’augmentation de la productivité. Pour Harrington, «bien qu’il n’y ait jamais eu, dans le cadre du capitalisme, de propositions sérieuses visant à transformer la nature du système de rémunération, c’est, néanmoins… ce qui se produisit». Après la Seconde Guerre mondiale, le capitalisme entra de plain-pied dans une ère nouvelle où, «en Occident, le salaire d’un individu n’était plus seulement la somme d’argent qu’il percevait de son employeur. Il incluait désormais toute une série de droits sur l’Etat qui constituaient encore une source de revenu bien après que le bénéficiaire a arrêté de travailler.»

Un compte rendu erroné

Ce compte rendu du fonctionnement du capitalisme américain après la Seconde Guerre mondiale est tout simplement erroné. Certes, il y eut des accords du type UAW mentionné précédemment pendant la période qu’Harrington nomme la «Grande Prospérité». Ils ne représentaient cependant pas un nouveau «contrat social». Pour dire les choses comme elles sont, les capitalistes ont souvent trouvé leur intérêt, pendant les périodes fastes, de partager une petite part de leur bonne fortune avec les travailleurs en augmentant les salaires réels. Mais, avec la fin de cette prospérité, s’évanouit de même le désir d’accorder des concessions aux ouvriers. Et ainsi disparaît l’implicite «contrat social». Quant au salaire réel, on peut prétendre, en contradiction avec Harrington, qu’après la guerre, la somme d’argent que recevait l’ouvrier en Occident n’était effectivement pas celle qui figurait sur sa feuille de paie. Il convenait désormais d’en déduire une partie résultant de toute une série d’obligations envers l’Etat, au moins jusqu’à ce que l’individu ait cessé son activité. Après seulement, il pouvait récupérer une partie de ce qu’il avait déjà versé.

Michel Aglietta

Michel Aglietta

Tout compte fait, dans le cas des Etats-Unis, on est facilement tenté d’exagérer le rôle joué par l’«Etat-Providence». Dans ce pays, la plupart des dépenses sociales, ou prétendues telles, ne se sont pas traduites par une redistribution du revenu et de la richesse du capital vers le travail, mais se sont plutôt résumées à des transferts de pouvoir d’achat d’une partie de la classe ouvrière vers une autre. Elles n’ont donc que peu contribué à repousser ce qu’Harrington qualifie dans son ouvrage de «spectre de la sous-consommation». De plus, les limites de ce prétendu «Etat-Providence» américain apparaissent encore plus évidentes lorsque l’on entreprend une comparaison avec ce qu’Harrington appelle le facteur «secondaire» des dépenses militaires. Alors que les Etats-Unis ont dépensé sur la période 1965-75 environ six milliards de dollars pour le logement social, ils en consacraient, dans le même temps, quelque six cents milliards aux dépenses militaires directes. En fait, pendant qu’en 1986 le gouvernement fédéral dépensait pour un total de 367,2 milliards de dollars de biens et services, et que 278,4 milliards étaient dévolus aux impératifs de la «défense nationale», seuls restaient 88,8 milliards pour tout le reste, à savoir, entre autres, l’éducation, le réseau routier, le logement, les hôpitaux, l’appareil judiciaire, l’administration, etc. Parmi les «lacunes les plus surprenantes» de la théorie fordiste «radicale» telle qu’elle a été développée par celui qui en est, d’après Davis, le principal concepteur, Michel Aglietta, il y a cette omission des «1,6 trillion de dollars alloués à l’économie de l’armement depuis 1946». Pour Davis, Aglietta «ne fournit aucune explication du lien unissant les sursauts de la formation de capital fixe privé (1947-48, 1953-57, et 1960-65) et les “poussées militaro-inflationnistes” qui semblent pourtant les avoir largement amplifiés». Au contraire, l’âge d’or du fordisme est supposé s’être reposé en premier lieu sur de bons salaires, des profits en hausse, le crédit facile et l’Etat-Providence (17).

La fin de la croissance accélérée: le fordisme victime de son succès?

Mais notre histoire économique ne s’est pas arrêtée avec la «Grande Prospérité» des années cinquante et soixante. Il est aussi nécessaire de tenter de comprendre pourquoi cette croissance rapide que d’aucuns attribuent au fordisme s’est évanouie au début des années soixante-dix. La réponse immédiate de ses partisans est que ce mode de développement était tout simplement trop efficace. Bien qu’il fût nécessaire que la section Il des schémas marxistes de reproduction (à savoir les biens de consommation) se développât progressivement après la Seconde Guerre mondiale afin de compenser le fantastique essor induit par les méthodes fordistes de production de masse de la section I (les biens de production), ce mouvement alla-t-il sans doute trop loin. Le fordisme a tout simplement été victime de son trop grand succès. Davis a interprété la crise en termes de «saturation relative des marchés de biens durables» au cours de l’ère fordiste. Lipietz, suivant en cela certains économistes radicaux américains, a suggéré qu’aux Etats-Unis le capital était devenu «trop faible» face au facteur travail. Dans le même temps, Harrington a soutenu qu’une des raisons essentielles de la fin de la prospérité fordiste dans ce pays a été «une diminution du taux d’exploitation du facteur travail durant les années soixante résultant d’un pouvoir de négociation relativement fort des syndicats». En résumé, à en croire ces intellectuels, la cause profonde du déclin du fordisme s’apparenterait à celle qui fut à l’origine de son triomphe antérieur: une économie fondée sur des salaires élevés, le quasi plein-emploi, une forte consommation et d’importantes dépenses sociales (18). Le fordisme est à l’origine de sa propre disgrâce car, nous dit-on, il a propulsé le coût de l’offre à des niveaux jusqu’alors jamais atteints.

A un degré plus profond d’analyse, les théoriciens «radicaux» du fordisme invoquent aussi des changements fondamentaux résultant de l’évolution technologique dans les structures de base de l’économie, qui auraient renforcé la tendance actuelle à une croissance ralentie. Le fordisme, en appauvrissant les tâches au-delà de tout ce que l’on avait pu constater jusqu’ici, a engendré un malaise général parmi les travailleurs, mettant ainsi en péril la productivité, ce qui ne peut être comblé que par des hausses substantielles de salaire. La conséquence en fut une attaque sur deux fronts des fondements économiques du régime d’accumulation. D’après Aglietta, ceci a contribué à accélérer le passage vers un «nouveau principe d’organisation du travail», le «néo-fordisme», ou économie automation/information. Ce qui reste à démontrer cependant, c’est le caractère économiquement viable pour le capitalisme d’un tel environnement technologique. En d’autres termes, s’assurer que «le changement de l’organisation du travail, rendu possible par l’introduction du contrôle automatique de la production sera capable de canaliser la lutte des classes dans des modalités compatibles avec le fonctionnement de la loi d’accumulation».

Aglietta et d’autres tenants de ces thèses prophétisent que la nouvelle technologie du «néo-fordisme» exigera une organisation du travail bien différente, plus «flexible» et menée à bien par «des unités semi-autonomes», ainsi que des formes plus larges de «consommation collective» et une plus grande socialisation du coût de la rémunération. De l’avis d’Harrington, la technologie fordiste de production de masse est en passe d’être remplacée par «une technologie nouvelle bien plus souple, adaptée à la demande de biens hautement spécifiques». Cette dernière réclamera, à l’opposé de la vieille main-d’œuvre «déqualifiée» de l’ère fordiste, une force de travail «requalifiée» (19).

Le véritable problème du capitalisme

Il est difficile de ne pas en conclure qu’un certain déterminisme technologique et institutionnaliste sous-tend cette analyse. On introduit là un nouveau «principe d’organisation du travail» dont l’essor nécessite un nouveau type de consommation et une nouvelle «canalisation» de la lutte des classes. Mais ce qui manque dans une telle approche, c’est la prise en compte directe et historique de l’accumulation du capital. En effet, de ce point de vue, les théoriciens fordistes radicaux semblent avoir repris à leur compte quelques-unes des erreurs de la vieille économie institutionnaliste de l’Ere Nouvelle. Celle-ci fondait son analyse sur la mystique d’un ordre technologique nouveau et sur un cadre de référence implicite de sous-consommation, sans aborder directement le problème de l’investissement. Ce ne fut que plus tard que Keynes et Kalecki démontrèrent, en réaction à la Grande Dépression, que l’investissement n’était pas seulement, dans une économie capitaliste avancée, un simple sous-produit de la relation épargne/consommation, mais le déterminant essentiel de la croissance économique. Ils mirent par là même en évidence le caractère inapproprié de toute approche tentant d’analyser le problème de la demande effective uniquement en termes de consommation et d’épargne. Une parfaite compréhension des lois d’évolution du capitalisme avancé nécessite que l’on ne s’intéresse pas seulement à la façon dont le surplus de production d’une société est créé, mais aussi à l’ampleur de l’utilisation effective de ce dernier dans le but de reproduire et de développer le caractère fondamental du système par une formation de capital supplémentaire.

Sous cet angle, on ne peut considérer qu’aux Etats-Unis les tendances séculaires du capitalisme monopoliste avancé puissent être résumées par le prétendu passage d’un état de «sous-consommation» à une situation de «surconsommation», ou encore par une évolution d’une technologie fordiste vers une technologie de type néo-fordiste. Il n’est pas non plus exact de penser que, malgré l’opinion de Lipietz, le facteur capital soit devenu trop «faible» par rapport au facteur travail. Le véritable secret du dilemme actuel du capitalisme réside dans la stagnation de l’investissement dans le long terme, conséquence de la tendance permanente du système à engendrer une suraccumulation du capital par rapport à la demande finale. En effet, tant que les lois d’évolution du capitalisme monopoliste régneront en maître, on constatera une tendance perpétuelle à créer plus de profits potentiels (mesurée par rapport au niveau de production de plein-emploi) que le système ne peut profitablement en absorber. Ainsi, on ne peut nier que la logique interne du capitalisme entraîne intrinsèquement une disproportion entre une classe capitaliste «trop forte» et une classe laborieuse «trop faible».

Pour les marxistes, la vérité est un tout. L’incroyable avantage de la théorie fordiste est qu’elle semble fournir un cadre général dans lequel tous les éléments de l’univers capitaliste sont intégrés. Ce n’est pourtant qu’une unité illusoire, une fausse solution au véritable problème de la compréhension du mode de développement du capitalisme. Dans cette mesure, le fordisme n’est guère qu’une nouvelle version, qui se veut plus ambitieuse, de la théorie économique institutionnaliste libérale. Afin de s’épargner la peine de mettre en évidence les véritables principes de développement du capitalisme dont on observe les effets, on se rabat de manière précipitée sur le «Deus ex-machina» fordiste. Mais l’unité ainsi obtenue n’est qu’apparente. De plus, dans la mesure où elle détourne l’attention du problème de l’accumulation du capital, cette théorie a tendance à éloigner le non-initié de questions aussi cruciales que la concentration croissante du revenu et de la richesse, ou encore le dilemme de la stagnation de l’investissement. Les éléments majeurs ayant conduit à la crise actuelle seraient, d’après les défenseurs du fordisme et le courant de pensée qui prévaut aujourd’hui, une forte consommation, une trop faible productivité du travail, et des impératifs d’évolution technologique. L’approche de Marx était différente et plus directe: d’après lui, «la véritable barrière de la production capita­liste, c’est le capital lui-même».

Quelle est la place du vieil Henry Ford dans tout cela? Ford connut son heure de gloire sous Calvin Coolidge [président des Etats-Unis d’août 1923 à mars 1929], et soutint Hoover contre Roosevelt. C’était un adversaire déclaré des syndicats, des dépenses publiques et du bolchévisme. Sous sa direction, la Ford Motors Co. a tenté de «rationaliser» jusqu’à la reproduction de la force de travail en cherchant à imposer une morale familiale bourgeoise. Ronald Reagan et ses acolytes représentent en fait aujourd’hui ce pourquoi Ford s’est battu tout au long de sa vie. Aussi est-ce en regardant autour de nous que l’on est le mieux à même de percevoir la signification historique de ce que fut véritablement le fordisme.

Notes

(1) Voir Mike Davis, Prisoners of the American Dream (Londres, Verso, 1986); Michel Aglietta, A Theory of Capitalist regulation (Londres, Verso, 1979), Régulation et crises du capitalisme: l’expérience des Etats-Unis, Ed. Calmann-Lévy, Paris, 1976; Alain Lipietz, Mirages et Miracles: problèmes de l’industrialisation dans le Tiers monde, Ed. La Découverte, Paris, 1985. Il convient de noter que tous les auteurs de ce courant de pensée ne célèbrent pas autant Ford en tant qu’individu que ne le fait Harrington. Dans son livre, Aglietta n’évoque jamais le personnage de Ford, bien que son analyse se réfère constamment au fordisme.

(2) Comme J. Maynard Keynes l’a démontré dans son essai Was Ford a Fraud? dans The Liberal Hour (New York, Mentor, 1960), le succès de Ford repose moins sur son propre «génie» que sur celui d’hommes comme James Couzens, qui est à l’origine des premières innovations de Ford dans le domaine de la fabrication et de la vente, et Samuel Crowther, le «collaborateur» qui lui écrivit ses livres. Ce dernier, prétend avec une pointe d’ironie un biographe de Ford, était un «“copiste” doté dune belle plume, au point qu’il lui arrivait parfois de fort bien reproduire la façon dont Ford était supposé penser et parler». Roger Burlingame, Henry Ford (New York, Quadrangle, 1954), pp. 104-105.

(3) Keith Sward, The Legend of Henry Ford (New York, Atheneum, 1968), pp. 48-49.

(4) Harry Braverman, Labor and Monopoly Capital (New York, Monthly Review Press, 1974), pp. 149-50.

(5) Sward, p. 288.

(6) Frederick Winslow Taylor, The Principles of Scientific Management (New York, Norton, 1911), p.83. Taylor a commencé à étudier l’organisation scientifique du travail aux usines Packard de Détroit dès 1909, alors même que le Modèle T, introduit l’année précédente, était toujours produit à un seul endroit par une équipe de mécaniciens spécialisés. Allan Nevins, Ford: the Man, the Times, the Company (New York, Charles Scribner’s Sons, 1954), p. 468; Braverman, op. cit., pp. 146-77.

(7) Stephen Meyer Ill, The Five Dollar Day (Albany, State University of New York Press, 1981), pp. 95-147; Stuart D. Brandes, American Welfare Capitalism, 1880-1940 (Chicago, University of Chicago Press, 1976).

(8) Cité dans Sward, The Legend, p. 178. Voir aussi Allan Nevins et Frank Hill, Ford, Expansion and Challenge. 1915-1933 (New York, Scribners, 1957), pp. 526-28.

(9) Wesley Mitchell, Conclusion du rapport Recent Economic Changes in United States, vol. 2 (New York, National Bureau of Economic Research, 1929), p. 866; William F. Stoneman, A History of the Economic Analysis of the Great Depression in America (New York, Garland, 1979).

(10) Arthur M. Schlesinger Jr., The Crisis of the Old Order, 1913-1933 (Boston, Houghton Mifflin, 1957), pp. 178, 475-76; The Coming of a New Deal (Boston, Houghton Mifflin, 1958), p. 117.

(11) Idem.

(12) Les idées tayloriennes et fordistes étaient très à la mode dans les années vingt auprès des libéraux européens, des partisans de la technocratie et des fascistes; chacun d’eux avait pour ambition de débarrasser l’Europe du poids de son passé féodal par un moyen ou par un autre et de le remplacer par une nouvelle société «rationalisée». Mais, pour certains, «l’accent, qui était mis dans la logique taylorienne sur le technocrate, contenait en soi un potentiel subversif peu rassurant, alors que le fordisme mettait directement “à neuf” l’image de l’entrepreneur, ce qui était plus en accord avec les besoins du conservatisme bourgeois (et du fascisme)». Voir Charles Maier, «Entre Taylorisme et technocratie», Journal of Contemporary History (vol. 5, n°2, 1970), pp. 27-61.

(13) Antonio Gramsci, Selection from the Prison Notebooks (New York, International Publishers, 1971), pp. 279-318.

(14) Ibid.

(15) Ibid.

(16) Harrington, The Next Left, p. 21.

(17) Harrington, The Next Left, pp. 30, 39-40; Robert Heilbroner, The Making of Economic Society (Englewood Cliffs, N.J.: Prentice-Hall, 1980), p. 288; Economic Report of the President, 1987; Mike Davis, «Fordism in Crisis», Review (vol. Il, n° 2, automne 1978), pp. 249-52.

(18) Davis, Prisoners of the American Dream, pp. 196, 206-21; Lipietz, «Behind the Crisis», Review of Radical Political Economics (vol. 18, nos 1 et 2, printemps/été 1986), p. 13; Harrington, «America’s Present and Futures», dans Socialism on the Threshold of the Twenty-First Century, Milos Micolic Ed. (Londres, Verso, 1985), p. 139; et The Next Left, pp. 86-88.

(19) Aglietta, op. cit., pp. 111-30, 162-69; Harrington, The Next Left, pp. 74-81.

_____

Cet article a été publié sous le titre  «The Fetish of Fordism», dans la Monthly Review (New York) mars 1988. Il a été publié dans Problèmes économiques, N° 2093, en date du 5 octobre 1988.

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1 commentaire

  1. Contrairement à ce que beaucoup s’imaginent… | dit:

    […] «  Ford admit plus tard que les innovations révolutionnaires qu’il développait au sein de son entreprise furent à l’origine de la plus grande crise ouvrière qu’il ait connue dans sa carrière. Il dut reconnaître que le taux de rotation de sa main-d’œuvre au cours de la seule année 1913 avait atteint 390%, et que la répulsion des travailleurs pour le nouveau système de production était telle que vers la fin de 1913, si l’usine désirait accroître ses effectifs de 100 hommes, elle devait en embaucher 963.  » (Keith Sward, The Legend of Henry Ford (New York, Atheneum, 1968), pp. 48-49. – cité dans cet article.) […]

    Ecrit le 17 novembre, 2014 à 2014-11-17T00:05:47+00:000000004730201411

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