lundi
20
novembre 2017

A l'encontre

La Brèche

Entretien avec Bob Peterson

Bob Peterson est l’éditeur de «Rethinking Schools». Il enseigne à La Escuela Fratney à Milwaukee. Il a écrit avec Michael Charney l’ouvrage «Transforming Teacher Unions: Fighting For Better Schools and Social Justice». L’entretien est mené par Adam Sanchez, un membre du syndicat des enseignants de Portland, dans l’Oregon. Cet entretien illustre de manière pédagogique les problèmes auxquels s’affrontent les enseignants et la capacité de militants syndicaux de saisir à la fois les questions les plus «petites» et les perspectives d’ensemble. (Rédaction)


Au cours des dernières années, on a assisté à une attaque croissante contre les enseignants dans le cadre de la «réforme de l’éducation». Pouvez-vous expliquer quel était le climat dans la ville de Milwaukee, située dans l’Etat du Wisconsin, avant que le gouverneur Scott Walker impose sa loi de «réparation du budget» qui a déclenché la mobilisation ?

Bob Peterson: Le climat était déjà mauvais. Milwaukee est le lieu où s’est développé le plus ample projet public de chèques scolaires dans tout le pays, avec plus de 20’000 étudiants concernés. Durant deux décennies, les défenseurs des chèques scolaires, financés fortement par des fondations de la droite dure, ont attaqué l’école publique et les enseignants, en en faisant un argument clé pour que la privatisation de l’éducation puisse se développer.

De plus, dans l’Etat du Wisconsin, les conservateurs et les médias à leur service détestent un fait: le rôle important joué par le syndicat des enseignants de l’Etat – le Wisconsin Education Association Council (WEAC) – au plan de la politique électorale [soutien à des candidats démocrates].

En plus de tout cela, nous avons dû faire face au programme du secrétaire d’Etat à l’éducation d’Obama, Arne Duncan, qui a facilité le travail de l’aile droite anti-enseignants, reprenant fondamentalement les mêmes thèmes et mettant sur le dos des enseignants tous les problèmes rencontrés par l’école publique.

N’interprétez pas mal ce que je dis: certaines critiques sont justifiées. Il y a d’importantes inégalités et de sérieux problèmes dans les écoles publiques. Toutefois, la solution ne passe pas par la privatisation mais par la transformation de ces écoles et par celle des inégalités économiques et sociales existant au sein des communautés dans lesquelles les écoles plongent leurs racines.

Lorsque j’étais à Madison pour les manifestations contre la loi de Walker, j’ai entendu de nombreux syndicalistes clamer: il ne s’agit pas d’une question d’argent, il s’agit de droits. Sur le fond, cela pouvait signifier qu’ils étaient prêts à accepter des restrictions économiques incluses dans la loi, à condition qu’ils puissent maintenir leur pouvoir et droit de négociation collective. De l’autre côté, il y avait des personnes comme Rose Ann DeMoro, dirigeante du syndicat des infirmières (National Nurses United), qui affirmait que les travailleurs n’avaient jamais été dans une position aussi bonne pour négocier et que l’orientation syndicale ne devait pas aboutir à faire des concessions. Quelle est votre position en la matière et comment jugez-vous l’attitude des autres enseignants ?

Je pense que les directions du WEAC et de l’AFSCME (American Federation of State, County and Municipal Employees) ont adopté cette position pour des raisons tactiques. Elles étaient sincères dans leur volonté de faire des concessions et l’auraient fait les républicains avaient manifesté un quelconque intérêt pour un compromis. Mais ce n’était pas le cas,

Clairement, la majorité des travailleurs du secteur public savent que nous sommes sous-payés par rapport aux salariés du secteur privé disposant d’une formation équivalente. La contribution au fonds de pension que nous recevons fait partie d’un ensemble comprenant l’assurance maladie entre autres. Nous avons accepté des salaires plus bas durant des années pour rendre plus sûres nos retraites. Maintenant, les travailleurs ont des soucis qu’ils ne pourront pas tourner financièrement [la baisse des salaires effectifs est estimée à quelque 20 %].

L’absence des enseignants pour raison de maladie a été quasi complète lors des premiers jours des mobilisations lorsque le bâtiment du Capitol a été occupé à Madison. Pouvez-vous nous donner une idée de comment cela a été organisé ?

Spontanément. La loi de l’Etat interdit que les syndicats du secteur public fassent grève ou s’engagent dans des actions illégales liées au travail. Le président du WEAC, cependant, a lancé un appel aux enseignants et aux travailleurs pour qu’ils soient présents à Madison et «s’assoient le plus proche possible du Capitol». Beaucoup d’enseignants ont reçu cette déclaration comme un signal pour se déclarer malade.

Les enseignants ont beaucoup utilisé les instruments des réseaux sociaux (e-mails, Facebook, SMS, etc.) ainsi que les anciennes techniques de communication (meetings, prises de parole, appels téléphoniques) afin d’essayer de convaincre leurs collègues d’être partie prenante. A un moment, il y avait quelques douzaines de personnes qui étaient présentes dans les locaux de Rethinking Schools à Milwaukee et utilisaient les téléphones comme un centre d’opération.

Les enseignants sont retournés à l’école parce qu’ils ont compris que les parents d’origine ouvrière pouvaient seulement accepter une absence pas trop longue, sinon leur réaction se serait retournée contre les enseignants.

Sauf dans le cas d’une grève générale qui est très bien planifiée et coordonnée, un secteur – particulièrement un secteur qui est aussi étroitement lié aux soins pour les enfants des communautés – ne peut pas politiquement maintenir un long arrêt de travail.

Quel rôle ont pu jouer dans les mobilisations des réseaux comme Rethinking Schools ou Educators’ Network for Social Justice (ENSJ) ?

ENSJ a utilisé son vaste réseau d’adresses e-mails pour informer les gens, quotidiennement, sur les manifestations et les diverses actions. Nous avons partagé des articles de fond, des tracts et d’autres matériels, diffusés aussi par le biais de cette liste. Rethinking Schools a ouvert ses locaux pour des réunions et a convoqué une assemblée plus large, en deux heures, qui a réuni presque 100 enseignants un dimanche soir.

Le premier jour où j’étais présent à Madison – c’est-à-dire le jour où les enseignants ont repris le travail – j’ai rencontré une enseignante d’école primaire qui m’a dit qu’elle discutait avec ses collègues des modalités d’organisation d’une grève. Elle m’a parlé de cela parce qu’elle enseignait dans une école avec des élèves issus de milieux pauvres qui recevaient un repas gratuit, repas qui était souvent le seul repas qu’ils avaient pour toute la journée; donc, les enseignants manifestaient une réticence à faire grève. De l’autre côté, elle m’a indiqué que les enseignants avaient commencé à discuter comment ils pouvaient maintenir ouverte l’école, avec une équipe très réduite, alors que les autres enseignants continuaient à participer aux manifestations quotidiennes. Pensez-vous que de telles conversations étaient monnaie courante et pensez-vous qu’il y a là la base pour de futures actions sur le lieu de travail dans l’avenir.

Ce genre de conversations se faisait quotidiennement. Il y a eu un saut qualitatif dans la conscience de classe non seulement au sein des travailleurs du secteur public mais aussi dans la population du Milwaukee. Toutefois, il y a des enseignants conservateurs. Certains ont voté Scott Walker et sont socialement conservateurs. Dans un mouvement syndical démocratique, ils doivent disposer du droit et de la possibilité d’exprimer leur opinion aux autres membres.

A la fin, le sentiment majoritaire était que nous devions contre-attaquer. Et nous n’allons pas nous laisser démoraliser par le recul subi dans la première bataille.

Que pensez-vous qu’il sera nécessaire de faire pour gagner la bataille dans le Wisconsin ?

Tout d’abord, nous avons besoin de persévérance. D’éducation aussi. D’organisation au plan politique. Et d’une approche multi-tactique. Il y a un besoin réel pour les gens de comprendre que seulement au moyen de diverses voies tactiques simultanées on peut gagner. Il faut une approche au plan légal pour mettre en question devant les tribunaux les lois et décrets. Il faut des actions directes, incluant des piquets de grève, des manifestations, des meetings, des manières créatives et non violentes de perturber des événements organisés les républicains. Il faut de plus un effort d’éducation massif, avec du matériel imprimé, des vidéos YouTube, des séances d’écoute et de débats.

Il faut aussi un travail électoral, une campagne pour remplacer des sénateurs républicains et, dans un an, le gouverneur. Il faudra aussi soutenir des candidats qui sont favorables aux travailleurs dans toutes les élections. Les politiciens doivent recevoir notre message: «Si vous attaquez les familles ouvrières dans le Wisconsin, vous n’allez plus avoir votre travail.» Point barre.

Au niveau plus stratégique, les travailleurs du secteur public et les syndicats doivent construire des coalitions plus larges, non seulement avec des syndicats du secteur privé, mais avec des secteurs d’ensemble de la classe ouvrière. Il faut faire un travail particulier avec les gens de couleur qui sont depuis si longtemps sans droits et qui ont des requêtes légitimes concernant les inégalités de race et de classe qui sont depuis trop longtemps incrustées dans les institutions publiques.

Que pensez-vous de la signification du mouvement dans le Wisconsin pour ce qui est des enseignants et des étudiants ? De quelle manière pensez-vous que ce mouvement va avoir un impact à l’échelle nationale concernant la réforme de l’éducation ?

Dans le Wisconsin, les enseignants ont joué un rôle d’avant-garde dans la lutte de classe contre les attaques du gouvernement. Ce rôle est sans précédent. Bien que nous ayons pour l’instant perdu la première bataille pour ce qui a trait au droit de négociation collective, nous continuerons cette bataille tout en ouvrant de nouveaux fronts contre les coupes budgétaires draconiennes qui doivent intervenir dans les deux ans à venir. Les «propositions de réforme» mises en avant par le démocrate Duncan portent atteinte à l’éducation des enfants, particulièrement ceux qui vivent dans des communautés où dominent des gens de couleur. Duncan & Cie n’ont aucune idée de ce qu’est la vie réelle dans une classe. Ils n’ont aucune idée de la vie de nos étudiants qui vivent dans les quartiers qui souffrent des effets de la dépression économique. Ils n’ont rien fait pour protéger le droit des enseignants quand nous nous sommes trouvés face à l’attaque de notre gouverneur républicain.

Un de nos chants dans le Wisconsin était «Shame, shame, shame» (honte). C’est le même chant qui devra être repris partout où Duncan va apparaître. J’espère que ce que nous avons commencé, ici, dans le Wisconsin, non seulement va se développer à travers le pays, mais va être une base sur laquelle nous pourrons organiser des cercles plus larges intégrant des parents, des militants, enseignants, afin de réclamer une réelle réforme de notre système éducatif – et pour cela il faudra une réforme de la totalité du système économique et politique de ce pays. (Traduction A l’Encontre)

(22 mars 2011)

 

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