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La Brèche

Brésil. Classes et lutte des classes: défis pour 2014

Publié par Alencontre1 le 13 - janvier - 2014
Quand Dilma Rousseff (droite) et Marina Silva «encadraient» Lula

Quand Dilma Rousseff (droite) et Marina Silva «encadraient» Lula

Par Wladimir Pomar

Beaucoup de gens croient que les événements de juin 2013 ont montré que de larges secteurs de la population apparemment endormis pouvaient se réveiller afin d’exiger justice et droits sociaux. Et, qu’en cela faisant de manière radicale, ceux-ci pouvaient provoquer un sursaut dans le statu quo installé. Les gens considèrent que la classe ouvrière brésilienne devra certainement mener encore beaucoup de batailles pour que ses enfants, parmi lesquels beaucoup sont descendus dans les rue, ou continuent à essayer de les occuper, puissent accéder à une position stable, à un emploi qualifié et à un futur prometteur.

Mais parmi les batailles en cours et à venir, il y a aussi, et cela ne fait pas de doute, celles que la bourgeoisie mène contre le gouvernement PT (Parti des travailleurs) de Dilma Rousseff. Il est de plus en plus évident que la classe bourgeoise dominante entend empêcher une quelconque prétention d’accroître la participation de l’Etat dans l’économie. Elle craint comme la peste qu’une telle participation puisse éventuellement réduire les bénéfices astronomiques de son capital en redirigeant une partie de ceux-ci vers la résolution de problèmes sociaux accumulés depuis des décennies.

La bourgeoisie s’est rendu compte de l’évident essoufflement de la politique menée depuis 2003 visant à stimuler la croissance par l’incitation à la consommation. Elle sait que l’augmentation des investissements productifs est devenue indispensable afin d’assurer croissance économique et développement social. Pour cela, en même temps que la bourgeoisie s’attaque à l’augmentation de l’intervention du gouvernement dans l’économie, elle soumet celui-ci à divers chantages afin d’assurer ses investissements, alors que les accords de partenariat privé-public des avantages évidents lui sont déjà accordés.

La bourgeoisie brésilienne et le défi de sa perte de position monopoliste

Seuls ceux qui ne se sont pas aperçus de cette tactique, tant de la bourgeoisie brésilienne que de la bourgeoisie étrangère, n’ont pas compris que celles-ci ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour faire échouer la mise aux enchères du gisement pétrolier de Libra (très important gisement de pétrole en eaux profondes découvert en 2010). Elles considèrent le nouveau règlement pour l’exploitation du pré-sal (le pétrole au-dessous de la couche de sel) comme étant absurde, règlement qui institue la Petrobras en tant qu’opératrice unique. Elles ont tout fait pour que les entreprises ayant les moyens de viabiliser l’exploitation et la production se refusent à participer à la mise aux enchères, dans l’espoir que cela mette le gouvernement dos au mur et l’oblige à changer les règles.

Le virage ne s’est produit qu’avec l’entrée des Chinois dans le jeu. C’est cela qui a forcé la participation des Hollandais (Royal Dutch Shell) et des Français (Total), inquiets de perdre des positions dans la concurrence globale. Et ce n’est pas par hasard que sur dix analystes bourgeois, dix continuent à dire que la mise aux enchères a été un échec et une privatisation déguisée, tout en déclarant indispensable une flexibilisation ou un changement des règles afin de permettre aux entreprises étrangères d’être, dans le cadre d’une privatisation ouverte, également opératrices.

Du point de vue politique, ces réactions de la bourgeoisie brésilienne contre la plus grande participation du gouvernement dans l’économie expliquent aussi, dans une large mesure, les mouvements en cours pour les élections de 2014. La plus grande partie de cette classe dominante n’est pas disposée à participer à un gouvernement dit de gauche qui prétend introduire des réformes structurelles, même ponctuelles, pour réaliser un développement socialement moins inégal. Elle n’est pas d’accord d’introduire des impôts progressifs en remplacement des impôts régressifs qui, aujourd’hui, pèsent principalement sur les salariés. Et elle n’est pas prête non plus, avec la fin des financements privés des campagnes électorales, à perdre son pouvoir sur les membres du Congrès.

C’est surtout la grande bourgeoisie qui est viscéralement opposée à l’éclatement de sa domination monopoliste sur l’économie. Elle n’accepte pas une quelconque mesure visant à démocratiser la propriété industrielle, commerciale ou agricole, celle des services, des médias ou du sol, et encourage la concurrence pour réduire les prix et développer plus rapidement les forces productives. Elle n’accepte pas la réduction du temps de travail, l’augmentation des salaires ni l’universalisation des services publics. Elle n’est ainsi pas intéressée par des mesures qui permettraient de réduire la part de la population exclue du marché du travail et d’offrir à la plus grande partie de la population des conditions de vie dignes. Au contraire, elle exige des journées de travail plus longues, des salaires plus bas et plus de privatisation des services publics, en mettant l’accent mystificateur d’une politique publique que sur certains secteurs de la population.

Une dénonciation venant de la droite face à ce qui lui a convenu

Le paradoxe consiste dans le fait que sur le fond, aucun de ces changements n’est anticapitaliste, sans parler de socialiste, sauf pour les esprits bornés, qui, comme le Tea Party aux Etats-Unis, sont capables de flairer du socialisme dans n’importe quelle mesure comportant un vague aspect social. Pourtant, la plus grande partie de la bourgeoisie brésilienne se mobilise pour empêcher la réélection de n’importe quel gouvernement qui s’engagerait en faveur de tout type de développement économique associé au développement social. La bourgeoisie sait que cet engagement, appuyé par la pression renouvelée des rues, tend à faire que l’Etat redevienne l’instrument permettant l’imposition d’un chemin social qu’elle n’entend pas suivre.

D’un autre côté, une grande partie de cette bourgeoisie perçoit également clairement que ses voies de développement autonome sont bloquées par le fait de sa profonde intrication avec les corporations transnationales étrangères, dirigées par un système financier sans entraves. Dans de telles conditions, toutes les tentatives de formuler une troisième voie (entre la gauche et la droite) pouvant être acceptables pour les classes sociales qui bénéficient des politiques de transfert de la richesse (bourse familiale) et d’augmentation du salaire minimum instaurées par les gouvernements du PT, paraissent se heurter contre des barrières infranchissables. Ce n’est pas par hasard que la proposition de Marina Silva [ex-ministre de l’environnement du gouvernement Lula, puis animatrice du Parti Vert; elle a passé un accord pour les présidentielles avec Joao Campos du PSDB] de dépasser la polarisation PT-PSDB [Parti de la social-démocratie brésilienne], silencieusement approuvée par des socialistes rose-clair, a débouché rapidement sur la proposition de «liquidation du chavisme pétiste» [référence surréaliste à Chavez et au PT], quelque chose qui n’est peut-être même pas intelligible par l’extrême-droite toucane [toucan=social-démocrate].

En dépit de cela, ce serait une illusion que de penser que cette polarisation, réelle et apparemment infranchissable, poussera le centre-bourgeois vers un probable programme de changements structurels pour la réélection de Dilma. En réalité, comme cela devient de plus en plus évident, le centre-bourgeois, dispersé au sein du PMDB [Parti du mouvement démocratique brésilien] et d’autres partis, utilisera à fond la carte du chantage contre le prétendu «chavisme pétiste» afin d’arracher le maximum de concessions et d’éviter que le programme de la candidature Dilma n’inclue une quelconque réforme structurelle.

Emergeront dans ce cas des problèmes différents de ceux qui existaient lors des élections de 2006 et 2010. Il est certain que le centre-bourgeois et une partie de la gauche pensent qu’ils sont en train de gagner, qu’ils n’ont à se mêler de rien et qu’il faut laisser toutes les choses dans l’état où elles sont. Mais la pression de la grande bourgeoisie pour une régression est évidente, même dans des politiques qui apparaissaient consensuelles, comme la réduction du taux d’intérêts, la «bourse famille» et les partenariats public-privé pour la reconstruction des infrastructures. La mise aux enchères de Libra, et ce malgré la rébellion de la gauche de la gauche, a sonné le glas du traitement civilisé du gouvernement Dilma par la bourgeoisie et a constitué un cri d’alerte pour barrer la route à l’avancée étatiste tant décriée.

Les messages de la rue

Parallèlement, et peut-être est-ce un des signes d’intensification de l’intransigeance de la bourgeoisie, la paix des rues est terminée. Du moins cette paix qui n’était pas totale que parce que les actions policières contre le «banditisme» présent au sein de la foule immense [lors des mobilisations de juin 2013: voir à ce sujet les divers articles sur ce thème sous l’onglet Amérique, Amérique du Sud, Brésil] donnaient l’impression que le pays était au milieu d’une guerre civile sans fin. Dans des villes grandes et moyennes, les manifestations de juin 2013 ont réuni des milliers et milliers de personnes qui ont réclamé beaucoup de choses, mais principalement de la mobilité urbaine [transport gratuit ou pas cher], de la santé, de l’éducation et de la sécurité. D’un instant à l’autre, la baisse des mobilisations sociales, qui a duré plus de 25 ans, s’est transformée en une nouvelle ascension. Même si elle n’a pas encore conquis de consistance programmatique. Cette ascension a mis en lumière ce qu’Ermínia Maricato répète depuis longtemps: les villes ne sont pas que des espaces de lutte des classes. Elles sont, par elles-mêmes, la lutte des classes.

Avec plus de 80% de la population concentrée dans des villes moyennes et grandes, les agglomérations urbaines brésiliennes se sont transformées en berceau principal de reproduction de la force de travail et en marché d’affrontements sur les valeurs d’échange qui incluent le sol, les logements, les transports, les espaces publics et la vie humaine elle-même. Dans les villes, le capitalisme brésilien met à nu sa nature prédatoire, irrationnelle et chaotique. La spéculation immobilière pousse la périphérie pauvre vers de nouvelles frontières sans aucune infrastructure. Et crée ce que Maricato appelle le carrefour de la lutte pour terre, de la ruse propre à l’informalité et du désarroi de la jeunesse exilée.

Si nous examinons avec plus d’attention les manifestations de juin 2013 et celles qui ont suivi, ainsi que la la violence croissante qui, paradoxalement, a accompagné l’amélioration des conditions de vie de millions de Brésiliens (en incluant à notre analyse le phénomène black blocks), alors nous pourrons conclure qu’il y a eu une erreur sérieuse dans les priorités gouvernementales données à la reconstruction de l’infrastructure du pays. Bien que des voies de chemin de fer, des autoroutes, des ports et des bateaux soient essentiels pour le développement économique, les infrastructures et les réformes qui devraient être prioritaires sont celles qui concernent la mobilité, la santé, l’éducation, la sécurité et l’accès à des aliments sains et bon marché. Infrastructures qui, en devant être entretenues et reconstruites, pèseraient aussi très positivement sur la croissance industrielle et sur l’augmentation de l’offre d’aliments et d’autres biens de consommation courante.

C’est cela qui a été et qui est encore le principal message des rues. Un message qui demande à être entendu par une action plus forte de la part de l’Etat. Et qui, que nous le voulions ou non, aiguisera les contradictions autant avec la grande bourgeoisie qu’avec une partie de la moyenne et petite bourgeoisie. Ce sont ces modifications dans le processus de lutte des classes, que ce soit entre la bourgeoisie et le gouvernement ou entre les grandes masses populaires et le processus de développement en cours, qui ont été mises en lumière par la nouvelle ascension de la lutte des classes.

Ce sont ces modifications qui sont en train d’éroder les alliances qui ont conduit Lula et Dilma au gouvernement, et elles ont besoin d’être substituées par d’autres alliances qui aient pour base les acteurs sociaux en mouvement issus la base de la société. Dans ces conditions, l’année 2014 risque d’être autant ou plus turbulente que 2013, offrant ainsi de nombreux défis et émotions. (Traduction A l’Encontre, 6 janvier 2014)

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Wladimir Pomar est écrivain et analyste politique. Il collabore à Correio da Cidadania.

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FIFA : comprendre le "système Blatter" en 5... par lemondefr

C’est une bombe que vient de lancer Der Spiegel. Dans un article intitulé «Le complot», l’hebdomadaire allemand dévoile un document qui relance le feuilleton «borgiesque» à la Fédération internationale de football (FIFA).

Ledit document est une proposition de contrat envoyée le 19 décembre 2014 par le cabinet d’avocats californien Quinn Emanuel (QE) au directeur juridique de la FIFA, Marco Villiger. Dans ce document, QE s’engage à défendre les intérêts de la Fédération contre le département d’Etat de la justice américaine.

Le contrat est signé le 5 janvier 2015 par le secrétaire général de l’organisation, Jérôme Valcke, et par son adjoint et directeur financier Markus Kattner, puis tamponné par M. Villiger.

La chronologie apparaît troublante dans la mesure où l’administration de la FIFA semble avoir été au courant de la menace exercée par les autorités américaines «142 jours» avant le fameux coup de filet du 27 mai 2015, à Zurich (Suisse). Ce jour-là, plusieurs dignitaires de l’instance planétaire avaient été interpellés pour corruption, fraude et blanchiment d’argent. Cette vague d’arrestations avait eu lieu deux jours avant la réélection du SuisseSepp Blatter, le 29 mai 2015, pour un cinquième mandat à la présidence de la FIFA.

«Un complot interne»

La tornade judiciaire avait finalement conduit le Valaisan à remettre son mandat à disposition, le 2 juin 2015. Sepp Blatter, dont la signature manque sur le contrat scellé avec QE, assure qu’il «n’était pas du tout au courant» de cet accord. Celui qui a été suspendu six ans pour un paiement de 2 millions de francs suisses (1,8 million d’euros) fait en 2011 à l’ancien président de l’Union des associations européennes de football (UEFA), Michel Platini – lui-même radié quatre ans – se dit victime d’un «complot interne». (Le Monde, 12 août 2017, à 12h44, à suivre sur le site de ce quotidien)

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