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février 2020

A l'encontre

La Brèche

L’offensive turco-djihadiste en Syrie du Nord et le sort du Rojava

Publié par Alencontre le 4 - décembre - 2019

Population en fuite (Photo: Ersin Çaksu)

Par Uraz Aydin

L’opération militaire lancée par le régime turc contre la zone gérée par les forces kurdes au nord-est de la Syrie, au début du mois d’octobre 2019, en l’espace de deux semaines, a engendré une reconfiguration territoriale des forces belligérantes à travers de maintes manœuvres diplomatiques. Ceci constitue un tournant majeur mettant en péril l’expérience d’autonomie kurde du Rojava.

Une troisième opération anti-kurde en Syrie

Mettre fin à la présence des forces kurdes liées au PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) à la frontière turco-syrienne a été une des principales préoccupations du régime d’Erdogan tout au long de ces dernières années. En effet à partir de 2012, le PYD (Parti de l’Union démocratique) avait pris le contrôle dans les enclaves de Kobané, d’Afrin et de Jazira à la suite du retrait des forces du régime Assad et avait déclaré l’autonomie dans cette région en janvier 2014 [1]. Mais ce fut principalement avec le siège de Kobané par l’État islamique et à la résistance des Unités de protection populaire (YPG) – particulièrement des femmes combattant dans les rangs des YPG – ainsi qu’avec l’expérience d’autodétermination au Rojava que les forces liées au PYD obtinrent une légitimité et purent jouir d’un soutien au niveau international, pour finalement devenir l’allié privilégié des États-Unis et de la Coalition internationale dans la lutte contre les djihadistes de Daesh [2].

Soucieux de contrer la consolidation d’une zone autonome kurde dirigée par des forces liées au PKK – contre lequel l’État turc est en guerre depuis plus de 35 ans – Ankara avait déjà mené deux opérations militaires en 2016 et 2018, nommées respectivement Bouclier de l’Euphrate et Rameau d’Olivier. Alors que la première incursion visait à stopper l’expansion des YPG qui prévoyaient de relier les deux extrémités du Rojava et de contrôler ainsi toute la frontière turco-syrienne, la seconde avait pour but d’expulser les YPG d’Afrin et d’occuper ce canton kurde du nord-ouest de la Syrie. Si ces deux opérations se sont soldées par une victoire pour Ankara et les djihadistes recyclés en mercenaires du régime turc, la présence militaire états-unienne sur le territoire dominé par les Kurdes, s’étendant de Kobané à la frontière Irakienne, faisait obstacle à une troisième offensive sur cette vaste partie du Rojava. Alors que la Turquie avait réclamé à plusieurs reprises à Washington la constitution d’une zone tampon sécurisée de 30 kilomètres de profondeur à partir de la frontière turque, l’annonce, inattendue, du retrait des troupes américaines du territoire syrien par le Président Trump a constitué un feu vert pour Ankara qui déclencha son offensive le 9 octobre.

Une guerre pour soulager les tensions internes

Intitulée «Source de Paix» ou «Fontaine de Paix», de façon typiquement orwellienne – et désormais erdoganienne – cette nouvelle opération militaire, au-delà de l’objectif d’éloigner le «danger» kurde de ses frontières et d’occuper une partie de plus de la Syrie, avait bien entendu des visées concernant la politique intérieure. Il s’agissait tout d’abord d’intervenir sur le rapport de force qui avait commencé à se modifier en faveur des forces de l’opposition. Ce que montraient les résultats des élections municipales de mars et de juin 2019 où l’AKP (Parti de la justice et du développement), face à une opposition unifiée, avait perdu les mairies d’Ankara et d’Istanbul détenu par le courant islamiste depuis vingt-cinq ans. Les résultats du scrutin exprimaient aussi nettement une dégradation de la capacité d’Erdogan à maintenir son hégémonie au sein de la base électorale de l’AKP, mais signalaient aussi un transfert de voix vers son allié d’extrême-droite, le MHP [3].

Ainsi à travers une atmosphère patriotique de lutte contre le terrorisme le Chef d’État entendait reconsolider sa base, désamorcer (ou au pire repousser) les dynamiques scissionnistes menées par d’importants cadres fondateurs du parti et par la même occasion provoquer la rupture au sein de l’opposition entre le HDP (Parti Démocratique des Peuples, réformiste de gauche issu du mouvement kurde) et ses autres composantes républicaines et nationalistes (le CHP et IYI Parti [4]). Ces derniers votèrent d’ailleurs au parlement en faveur de l’opération. Précisons cependant que toute critique de l’expédition militaire a été – et est toujours – identifiée à un soutien au terrorisme et a causé ainsi de multiples arrestations. L’offensive militaire a aussi été accompagnée par une sévère répression sur le mouvement kurde de Turquie, notamment sur les municipalités détenues par le HDP. Jusqu’à ces jours 24 maires de municipalités kurdes ont été démis de leurs fonctions sous accusation (mais pour l’instant sans condamnation) de soutien au terrorisme. Ils ont été remplacés par des gouverneurs nommés par le Ministère de l’Intérieur. Parmi ces maires, dix-huit sont en prison dans l’attente de leur procès.

Un autre argument pour légitimer l’offensive a été celui du projet d’installation dans la zone « sécurisée » de 1 à 2 millions de Syriens s’étant réfugié en Turquie. La forte présence sur le territoire turc de près de 4 millions de migrants syriens est considérée par un grand pourcentage de la population comme un problème que le gouvernement se devrait de «régler». La xénophobie anti-migrants s’accentue effectivement parallèlement à l’approfondissement de la crise économique qui frappe le pays [5].

Erdogan profite de la crise de l’ordre international

L’initiative prise et exprimée par Trump concernant le retrait des troupes américaines de Syrie a immédiatement suscité la réaction de quasiment toutes les sphères de l’appareil d’État américain, y compris de ses plus proches collaborateurs. La perte de contrôle des FDS (Forces démocratiques syriennes) sur cette zone constituait le risque de raviver les cellules de l’État Islamique.

Pour apaiser les critiques le Président américain se dépêcha donc de dénoncer vertement les actes de violences du régime turc, le sommant de mettre fin à l’offensive sous la menace de «détruire son économie». Cependant tandis que les FDS passaient un accord (parrainé par Moscou) avec le régime syrien pour que ce dernier s’implique militairement dans la défense de la zone autogérée, Erdogan négociait d’abord avec Washington une trêve le 17 octobre afin de permettre la levée des sanctions économiques prises à son égard. Puis il signait le 22 octobre un cessez-le-feu avec la Russie à Sotchi. Selon ce dernier accord la Turquie obtenait donc sa «zone de sécurité» de 35 kilomètres de profondeur et de 120 kilomètres de longueur (contrairement aux 440 réclamés initialement) où les forces kurdes n’auraient aucune présence et ne déploieraient aucunes activités. Selon Baris Alp Ozden, politologue exclu de sa fonction universitaire pour avoir signé une pétition critiquant les actes de violence de l’État turc à l’égard du peuple kurde: «Erdogan est bien plus conscient que nombre de commentateurs de la crise que traverse l’ordre libéral international». Il précise: «C’est ce qui lui permet d’agir de façon beaucoup plus audacieuse et agressive comme par exemple avec l’achat du système de défense S400 aux Russes tout en essayant de maintenir ses rapports avec Washington. Son importance géopolitique et sa puissance militaire, qu’il ne cesse de développer, lui permettent de prendre des positions unilatérales comme on vient de le voir sur la question kurdo-syrienne, de négocier parallèlement avec plusieurs interlocuteurs.» Le refus de la part d’Ankara d’approuver le plan de défense militaire de l’Otan pour les pays baltes et la Pologne tant que les Alliés refusent de soutenir de façon plus affirmée sa lutte «antiterroriste» contre les forces kurdes de Syrie constitue le dernier exemple en date des marchandages politiques auxquels se livre le régime d’Erdogan. Tout comme la menace d’ouvrir les frontières et de laisser des millions de migrants Syriens «rejoindre» l’Europe, un chantage qu’Ankara s’est fait une habitude de formuler.

Cette bande de territoire sous domination turco-djihadiste relierait Tel Abyad à Ras al-Ayn et ne serait donc pas valable pour toute la zone frontalière s’étendant de l’Euphrate à la frontière de l’Irak. Elle n’inclurait donc pas des villes comme Kobané à l’ouest et Quamishli à l’est. Ses deux dernières repasseraient sous le contrôle du régime syrien et des patrouilles russo-turques circuleraient à des intervalles réguliers dans certaines zones afin de s’assurer du retrait de la milice kurde.

(Photo: Ersin Çaksu)

Ainsi – pour le moment – Ankara sort gagnant de cette expédition. Même si elle ne s’est pas soldée par un contrôle total sur la zone prévue initialement. L’accord contient des contours flous concernant la présence kurde à la frontière hors de la zone tampon, cela permet à Erdogan de présenter cet accord à l’opinion public turque comme une victoire obtenue sur un territoire adverse, qui de plus aurait été réalisé en défiant les forces occidentales. Une victoire aussi pour Assad, qui lui permet de reconquérir des zones dont le contrôle lui échappait depuis le début du soulèvement et de la guerre. Un autre gagnant est bien entendu Moscou, qui jouant un rôle de «médiateur», démontre son emprise sur la situation en Syrie et les divers acteurs politiques qui s’y affrontent. «Du point de vue de Moscou, c’est un pas de plus dans l’éloignement d’Ankara de l’Otan, dont elle constitue, rappelons-le, la deuxième plus grande armée. Donc Poutine n’hésite pas à faire des concessions à la Turquie comme lorsqu’il ne s’est pas opposé à l’offensive sur Afrin ou bien, maintenant, en autorisant la formation de la zone tampon. Mais l’affaiblissement des forces kurdes de Syrie, au niveau où ceci pousse à un rapprochement forcé avec Moscou et Damas, est aussi une des conséquences importantes de l’opération menée par la Turquie, aux yeux de Poutine, me semble-t-il», pour reprendre les termes du politologue Baris Alp Ozden.

La situation au Rojava

L’offensive menée par la Turquie à travers des bombardements aériens et soutenue sur le terrain par les mercenaires de l’Armée Syrienne Libre – qui, désormais, porte le nom d’Armée Nationale Syrienne a provoqué un exode massif des habitants vers des villes et villages voisins, des camps de fortune montés par «l’Administration Autonome du Nord et de l’Est de la Syrie» (AANES) [6] avec l’aide de la Hevya Sor A Kurd (le Croissant rouge kurde), ou bien vers des camps de migrants préexistants déjà surchargés. Selon les chiffres fournis par les Nations Unis 180’000 personnes auraient été obligées de quitter Ras al-Ayn et Tel Abyad. Ce chiffre s’élèverait à 300’000 selon l’Administration Autonome. Rien que villes de Haseke et Rakka auraient accueilli 160’000 personnes fuyant les bombardements turcs et les attaques djihadistes. Toutefois le régime syrien ayant récupéré les zones où se trouvent les camps, il refuse à l’Agence des Nations Unis pour les réfugiés (UNHCR) d’y apporter son aide. Selon un rapport du Croissant rouge kurde au moins 92 personnes auraient trouvé la mort depuis le début de l’opération jusqu’au 14 novembre et 268 auraient été blessés.

Journaliste installé au Rojava, Ersin Çaksu répondant à nos questions précise qu’à Kobané, où il se trouve, la vie politique et sociale continue de façon régulière: «Les structures administratives et politiques sont toujours en place, les assemblées fonctionnent, aucun changement concernant les frontières ou les drapeaux. Il faut bien comprendre que l’accord passé avec le régime syrien est pour le moment seulement d’ordre militaire. L’armée syrienne est présente sur plusieurs dizaines de points d’observation tout le long de la frontière». Il semblerait toutefois que la situation est tout autre dans les zones sous contrôle de l’armée turque et de ses supplétifs djihadistes. «A Sérékaniyé [Ras al-Ayn] ou Gire Spi [Tel Abyad] d’où plusieurs centaines de milliers de personnes ont fui lors des attaques, il n’est pas question de retour à la normale. Ces deux villes et la zone qui les entoure sont sous domination des djihadistes qui ont déjà mis la main sur les maisons et propriétés privées des anciens habitants. Hormis les Kurdes, qui bien entendu ne peuvent pas revenir dans ces villes, toute possibilité de retour est aussi close pour les Arabes musulmans qui ont été des acteurs, d’une façon ou d’une autre, de la hiérarchie administrative, aux conseils locaux, etc. Et bien évidemment il est hors de question d’un retour des populations chrétiennes. Par exemple à Sérékaniyé où je me trouvais lors de l’offensive, les Arméniens et Assyriens étaient nombreux. Ils ont désormais perdu la possibilité de revenir chez eux, tant que la ville sera détenue par les djihadistes de l’Armée nationale syrienne».

L’évasion des prisons de militants de l’État Islamique ou bien de leurs familles des camps où elles étaient installées sous le contrôle des Forces Démocratiques Syriennes (FDS – coalition arabo-kurde-syriaque dont les YPG constituent l’épine dorsale) et la reprise des attentats à la voiture piégée, des explosions, tout cela fait renaître un sentiment d’insécurité au sein de la population civile, comme l’explique Ersin Çaksu: «Même dans la période 2015-2016 ou Daech était très actif, Kobané était la ville la plus sécurisée. J’y habitais à cette époque et je ne ressentais même pas le besoin de fermer ma porte à clé. Les gens pouvaient sortir en laissant leurs armes chez eux. Aujourd’hui ce n’est plus le cas…»

D’autre part l’Administration Autonome dit avoir identifié 76 combattants de l’Armée Nationale Syrienne ayant auparavant fait partie de l’État Islamique. La liste et les informations sur ces ex-daechiens, «moudjahidin de la résurrection» – selon le qualificatif utilisé par Erdogan – ont été publiées par la presse kurde [7]. Mais daechien ou non, les miliciens des différentes factions islamistes réunies dans l’Armée Nationale Syrienne sont impliqués dans des crimes de guerre et de graves violations des droits humains, notamment de civils (exécutions sommaires, enlèvements, torture…) [8]. L’assassinat de la dirigeante politique Havrin Khalaf a été l’exemple le plus médiatisé. Cela était hautement prévisible si l’on tient compte du niveau de répression (sur ce qui reste de la population locale) et des exactions commises par ces mercenaires-pilleurs après l’occupation d’Afin [9].

Tandis que Washington se fixe comme nouvel objectif le contrôle du pétrole syrien afin de prolonger sa présence dans ce pays, que la Turquie tente de faire déborder sa domination en dehors de sa zone «de sécurité» en provoquant de nouveaux conflits, le régime syrien ne se contentera très probablement pas d’une présence militaire dans ce vaste territoire récupéré. Il tentera, dans le cadre des intentions tactiques de Moscou, de soumettre le plus possible les forces kurdes à son administration pour démanteler ainsi ce processus d’autodétermination «communaliste» du Rojava, qui malgré ses limites et contradictions, constitue une expérience politique laïque et plurinationale, porteuse d’avancées concernant l’émancipation des femmes et la conscience écologiste, fort importante en plein cœur d’une région en feu. (3 décembre 2019)

_________

[1] Voir Uraz Aydin, “Rojava, le PYD et l’autodétermination kurde”, http://www.inprecor.fr/article-Kurdistan%20%20%20Syrie-Rojava,%20le%20PYD%20et%20l’autodétermination%20kurde?id=1975

[2] U. Aydin, « L’AKP, les Kurdes et le siège de Kobané », http://www.inprecor.fr/article-Turquie%20-%20Syrie-L’AKP,%20les%20Kurdes%20et%20le%20siège%20de%20Kobané?id=1690

[3] U. Aydin, « L’opposition perce, le bloc d’Erdogan ‘résiste’ », https://alencontre.org/asie/turquie/turquie-lopposition-perce-le-bloc-derdogan-resiste.html

[4] CHP, Parti Républicain du Peuple, centre-gauche républicain et laïciste, principal parti d’opposition ; IYI Parti, parti de droite nationaliste et laïciste issu d’une scission du MHP d’extrême-droite.

[5] Uraz Aydin, « Dilemmes et défis. La victoire de l’opposition à Istanbul au miroir des questions kurde et syrienne ». https://alencontre.org/asie/turquie/turquie-dilemmes-et-defis-la-victoire-de-lopposition-a-istanbul-au-miroir-des-questions-kurde-et-syrienne.html

[6] Appellation officielle du Rojava depuis 2018.

[7] https://www.hawarnews.com/tr/haber/daislilerden-devsirme-suc-ordusu-smo-1-h20424.html

[8] https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2019/10/syria-damning-evidence-of-war-crimes-and-other-violations-by-turkish-forces-and-their-allies/

[9] Voir le très important reportage d’Elizabeth Tzurkov : https://www.nybooks.com/daily/2019/11/27/who-are-turkeys-proxy-fighters-in-syria/

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«C’est un véritable mouvement révolutionnaire social de grande ampleur, explique Loulouwa al-Rachid dans un entretien avec Orient XXI, contre une classe dirigeante qui gouverne dans un mépris total de la population et dans le seul souci de préserver sa part de prébendes et d’accéder à la rente pétrolière pour entretenir des clientèles dans le pays.» Et ceci alors que, depuis l’invasion de 2003 par les Etats-Unis, le pays souffre du délitement de ses infrastructures. Bien qu’essentiellement chiite, le mouvement bénéficie de la sympathie de toute une population, qui met aussi en cause l’influence iranienne.

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