
Par Amira Hass
Gadi Eisenkot, favori des élections et chef du parti Yashar [créé en septembre 2025 par Eisenkot, ancien chef d’état-major de l’armée], a une position sur la création d’un État palestinien qui, en fin de compte, n’a aucune importance. Ce qui est en jeu aujourd’hui, ce n’est pas une «solution diplomatique», mais l’existence même du peuple palestinien entre le Jourdain et la mer Méditerranée. Les forces israéliennes qui s’efforcent de les «faire disparaître» ne reconnaissent ni limites ni contraintes. Leurs partisans sont trop nombreux pour que nous puissions compter uniquement sur la fermeté et la résilience d’un peuple qui a déjà subi des plans d’expulsion mis en œuvre par Israël.
Le monde reste les bras croisés. La gauche israélienne est minuscule, faible et à bout de voix à force d’avoir lancé trop d’avertissements. L’opposition anti-«Bibi» oscille entre la minimisation du danger, l’indifférence à son égard et le soutien pur et simple à l’expulsion. Les condamnations sporadiques, suscitées principalement par une publication de l’ambassadeur américain [Mike Huckabee] sur X, sont à peu près aussi utiles qu’un tamis sous une averse. Les phalangistes juifs attaquent sans cesse et partout, et pas seulement à Qusra [voir sur alencontre.org l’article d’Oren Ziv publié le 24 août].
Le débat sur un État, deux États ou une fédération est plus théorique que jamais. Toute solution consensuelle exige d’abord de reconnaître le problème et de s’accorder sur sa nature. Trop de Juifs en Israël ont été conditionnés à croire que le problème réside dans la présence même, sur cette terre, d’un peuple palestinien; un peuple qui en fait est doté de racines, d’une continuité historique et économique, d’un capital culturel et d’actifs matériels, d’un riche patrimoine agricole et d’un amour profond pour sa patrie.
L’«effacement» est la solution cauchemardesque qui se concrétise chaque jour. Les lois de la Knesset, les déclarations des responsables politiques, les directives militaires, les manuels scolaires et les «bataillons des terres sacrées» [formule de Bezalel Smotrich] opérant à Gaza, en Cisjordanie et dans le Néguev œuvrent tous, ensemble et séparément, à faire avancer cette «solution» avec diligence et sans craindre la condamnation internationale.
La politique israélienne vise à rendre la vie insupportable aux Palestiniens où qu’ils vivent, afin que leur émigration puisse être présentée comme un acte de libre choix. Au sein même d’Israël, les autorités laissent les organisations criminelles arabes s’armer à leur guise et tuer des citoyens palestiniens chez eux. En Cisjordanie, ces mêmes autorités israéliennes laissent les «bataillons de Dieu» s’armer, tuer et expulser à leur guise, tandis que l’armée officielle poursuit ses raids jour et nuit. À Gaza, dévastée et assoiffée, le gouvernement et l’armée cultivent des milices armées [voir l’article publié sur Haaretz le 27 août 2026 par Yarden Michaeli, Yaniv Kubovich et Jack Khoury] composées de collaborateurs criminels, tandis que les pilotes israéliens continuent de lancer des missiles de vengeance et de représailles qui coûtent la vie à encore davantage d’enfants. Toutes ces démonstrations alimentées par la testostérone sont étroitement liées.
Dans le même temps, Israël détruit ou restreint sévèrement la capacité des Palestiniens à gagner leur vie. À Gaza, cette mission est achevée. Une population de «morts-vivants», dépendante de l’aide humanitaire, composée de deux millions de personnes portant le fardeau de quelque 74’000 tombes récentes, de familles et de souvenirs, de talents et de métiers, ainsi que d’économies évaporées, est entassée sur environ 150 kilomètres carrés de terre calcinée. La créativité, l’ingéniosité et l’entraide sont éclipsées par l’ampleur de la destruction et par l’interdiction imposée par Israël de reconstruire et de se relever.
En Cisjordanie, l’étau financier du ministère des Finances [sous la direction de Bezalel Smotrich] se resserre autour du cou d’environ trois millions de personnes et de l’Autorité palestinienne. Le vol systématique des recettes fiscales [perçues par Israël] est aggravé par les campagnes de destruction menées par l’armée dans les villes et les camps de réfugiés, ainsi que par les autres méthodes utilisées pour empêcher les Palestiniens de cultiver et de développer leurs terres: postes de contrôle, interdictions bureaucratiques, barrières et bergers juifs israéliens.
Au sein même d’Israël, la «judaïsation de la Galilée et du Néguev» était et reste un euphémisme pour désigner le vol de terres et de ressources aux citoyens palestiniens d’Israël. La discrimination à leur égard en matière d’allocations, de subventions et d’emploi, ainsi que les interdictions de construction et les démolitions, ont toujours occupé une place prépondérante dans la politique officielle à l’intérieur de la Ligne verte [ligne de démarcation établie après 1949 et après 1967].
Permettez-moi de le répéter: l’existence même du peuple palestinien entre la mer et le fleuve est aujourd’hui menacée. Trop de forces à l’œuvre contribuent à créer ce danger: la puissance et les capacités militaires d’Israël; le culte du service militaire en toutes circonstances et sous tous les gouvernements; l’obéissance en tant que valeur; les armes et les attaques militaires comme mode opératoire par défaut; la normalisation du syndrome de stress post-traumatique chez les soldats et des suicides de soldats; l’attrait d’une carrière militaire et les perspectives qu’elle ouvre; l’appât d’une villa abordable dans une communauté exclusive de Galilée ou une banlieue de colons en Samarie [Cisjordanie]; les mensonges de la propagande officielle et officieuse; l’indifférence face à l’enfer sur terre qu’Israël a créé dans la bande de Gaza; le déni de 60 ans d’occupation et de domination forcée; la réponse pavlovienne: «Mais le 7 octobre»; la synergie entre l’armée, le gouvernement, les rabbins et les milices portant la kippa en Cisjordanie; le détachement face à la destruction du Liban; le mépris pour l’occupation de nouvelles portions de la Syrie; la banalisation du discours d’expulsion; les systèmes judiciaire et éducatif entachés de racisme laïque et religieux; et l’armée de geôliers qui maltraitent des milliers de prisonniers palestiniens, tant sur ordre que de leur propre chef [voir l’article du 17 août dans Jewish Currents de Dikla Taylor-Sheinman intitulé «The Torture Regime»].
Ensemble, ces forces et d’autres similaires créent au sein de la société juive israélienne l’infrastructure matérielle, idéologique et psychologique nécessaire à une nouvelle expulsion massive des Palestiniens et à ce qui pourrait l’accompagner: un massacre de grande ampleur.
Les héros des milices de colons déclarent ouvertement que l’expulsion est leur objectif. Ils reconnaissent clairement que de larges pans de la société juive israélienne sont prêts à participer à sa mise en œuvre, activement ou passivement, directement ou indirectement. Par leurs provocations et leurs crimes quotidiens, commis au grand jour et rendus possibles uniquement grâce à un soutien institutionnel, les phalangistes cherchent constamment à provoquer un acte de rage et de vengeance palestinien qui «réussirait», afin de pouvoir l’exploiter comme l’étincelle qui déclenchera une nouvelle «guerre sainte».
Les phalangistes juifs et les organisations d’extrême droite qui les alimentent comptent sur une large mobilisation, y compris de la part des dirigeants, des électeurs et des partisans de Yashar et du Parti des démocrates libéraux, en vue d’une guerre à laquelle on pourrait d’ores et déjà attribuer le slogan: «Un peuple, une armée, une terre purifiée des Arabes». (Article publié dans Haaretz le 1er septembre 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

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