
En plaçant de plus en plus les obligations d’État en concurrence avec les marchés d’actifs privés dopés par l’intelligence artificielle, le secteur financier promeut une évolution dangereuse de la puissance publique.
Par Romaric Godin
Le passage du taux de l’obligation d’État états-unienne au-dessus de 5 % le 16 septembre, une première depuis 2007, a confirmé qu’un tournant est en cours au sein du capitalisme mondial. Car si les taux de refinancement de la première économie du monde ont déjà été plus élevés dans l’histoire, leur statut de source de sécurité universelle n’avait jamais été menacé.
Mais, cette fois, la logique présidant à cette hausse de taux est différente. Le 15 septembre, le Financial Times révélait que les flux internationaux de capitaux entrant aux États-Unis avaient été davantage dirigés au cours du premier semestre vers les marchés d’actions que vers la dette publique fédérale. Les premiers ont représenté 2,8 % du produit intérieur brut (PIB), les seconds seulement 2 % du PIB.
Il faut prendre la mesure de ce phénomène qui, selon les analystes de la Deutsche Bank qui ont réalisé une étude sur le sujet, est unique au cours de ce siècle, en dehors des paniques qui ont suivi la crise financière de 2008 et la pandémie de covid-19. Cela signifie concrètement que désormais, une majorité d’investisseurs préfèrent miser sur les entreprises privées que sur l’État pour sécuriser le rendement de leurs capitaux.
Le mouvement est d’autant plus vrai qu’il se double d’une autre concurrence avec la dette privée, en particulier celle du secteur de l’intelligence artificielle (IA), qui est en pleine expansion et attire également de plus en plus de capitaux, avec des promesses de retour sur investissement gigantesques.
Bien sûr, le cas états-unien est particulier. Les rodomontades de l’administration Trump prétendant être la « banque » face aux marchés, doublées de l’échec flagrant de sa guerre contre l’Iran, n’incitent guère à faire confiance à Washington.
Selon les derniers chiffres disponibles, le stock d’obligations d’État états-uniennes détenu par des résidents étrangers a reculé de 239,2 milliards de dollars (208 milliards d’euros) entre février, son plus haut point, lorsque l’attaque contre l’Iran apparaissait encore comme une démonstration de force, et juillet 2026.
Un recul de 2,52 % qui concerne tous les grands investisseurs à l’exception du Royaume-Uni. Le Japon et la Chine ont réduit leur exposition à la dette états-unienne de plus de 12 %, par exemple. Désormais, la détention étrangère de ces titres est au plus bas depuis août 2025. Et la situation n’a pas pu s’améliorer, compte tenu de la forte hausse des taux de marché depuis juillet.
Un phénomène général
Mais les États-Unis ne sont pas un cas isolé. En réalité, l’essentiel des pays européens est aussi concerné par la hausse des taux et les arbitrages négatifs des investisseurs. Deux autres valeurs refuges traditionnelles, l’Allemagne et le Japon, ont vu la valeur de leurs titres de dette chuter (les taux montent quand la valeur des titres baisse).
Le taux de l’obligation à dix ans allemande, le Bund, est ainsi passé, entre le 1er janvier et le 15 septembre 2026, de 2,86 à 3,54 %, soit un renchérissement de 24 %, qui est porté à 34 % si on prend comme point de départ le point bas de l’année, à savoir début mars.
De son côté, le même titre japonais a vu son taux bondir depuis le 1er janvier de 2,07 à 3,02 %, soit un renchérissement de 46 %. Même l’ultra-sûr taux de l’obligation suisse à dix ans a quasiment doublé, passant de 0,31 à 0,62 %.
L’accroissement des anticipations d’inflation explique seulement une partie de cette augmentation. Or le récit tentant de lier cette hausse au niveau de la dette et aux déficits n’est pas convaincant. Aucun élément objectif majeur n’a suffisamment bougé en 2026 pour justifier de telles hausses, y compris dans des pays extrêmement sûrs.
Ce qui se passe, depuis six mois, c’est bien ce qui est révélé par les chiffres états-uniens : désormais, les obligations d’État sont mises en concurrence avec la dette privée et, surtout, avec les actions, c’est-à-dire dans les deux cas avec des marchés dopés par l’IA.
C’est, comme le dit au Financial Times George Saravelos, chef de la recherche devise de la Deutsche Bank, à propos des États-Unis, « un changement majeur sur les marchés ». Pour le saisir, il faut se souvenir que les États ont longtemps bénéficié d’une demande « captive » constituée de banques centrales et d’investisseurs institutionnels comme les grands assureurs, les grandes banques et les fonds privés géants.
Ces investisseurs faisaient alors des arbitrages entre les dettes publiques et il était alors possible (mais souvent erroné néanmoins) de réfléchir selon les « fondamentaux » des États, c’est-à-dire à partir des ratios d’endettement ou de déficits.
Si, bien sûr, les réglementations continuent à assurer une demande minimale pour la dette publique, quelque chose a changé. Désormais, la concurrence se fait non plus seulement entre États, mais entre classes d’actifs. Les investisseurs institutionnels cherchent de plus en plus à diversifier leurs capitaux.
Le choc des récits
La raison de cette diversification trouve son origine dans la bulle de l’IA. Cette dernière crée une sorte d’opportunité permanente de gains rapides dont ces investisseurs craignent d’être exclus. Ils préfèrent donc arbitrer moins de dette publique pour davantage de dette privée liée à l’IA ou des produits liés aux marchés d’actions dopés par cette même technologie. Ainsi, l’indice états-unien technologique, le Nasdaq, a progressé de 11 % depuis le début de l’année.
Ici se loge donc le cœur du choc des récits : celui de la continuité et de la solidité des États, qui structure le marché des dettes publiques, est affaibli par le chaos politique généralisé, les errements trumpistes et les risques géopolitiques.
En revanche, celui de la révolution technologique de l’IA capable de produire un avenir économique radieux et des rendements futurs gigantesques, construit par les monopoles rentiers du numérique et repris par les économistes, est de plus en plus adopté par les marchés.
De fait, ce mouvement traduit une volonté de sortir du marasme actuel en adoptant les rêves insensés portés par l’IA. Alors que les acteurs de cette dernière promettent monts et merveilles, les États, eux, restent ancrés dans les réalités économiques du moment, avec des taux de croissance médiocres arrachés à coups d’exonérations fiscales. Les perspectives économiques des budgets des États sont ternes car dépendantes de la réalité macroéconomique.
Dans les discours, cela se traduit par ce que James Turner, responsable obligataire chez BlackRock, déclare au Financial Times : « Les obligations d’État ne sont plus aussi dénuées de risques qu’elles l’ont été. » C’est évidemment objectivement faux.
Ni les États-Unis ni la France ni l’Allemagne ne sont susceptibles de suspendre le paiement de leur dette. En revanche, aucun pays ne peut promettre des rendements comparables à ceux des marchés dopés par une bulle spéculative.
Faire de l’État un outil au service du taux de profit
Et c’est ici que le piège se referme. Là encore, la clé nous est donnée par le même James Turner : « Avec les déficits publics que l’on voit, s’il s’agissait d’une entreprise privée, on ne parlerait pas d’une situation sans risques. » Ce discours est évidemment biaisé : un État n’est pas, par nature, une entreprise privée à but lucratif. Ou du moins pas encore.
Car ce dont il s’agit ici est bien de contraindre le plus possible l’État à fonctionner comme une institution privée. En mettant en concurrence l’État avec le secteur privé, en comparant les budgets avec les comptes de résultat des entreprises, le secteur financier entend faire pression sur la structure et la fonction des institutions publiques.
L’État est alors sommé de se plier à la logique du capital et de dégager des « bénéfices », soit des excédents qui seront, bien entendu, destinés à ses créanciers. S’il refuse, il lui faudra, pour se financer, accepter des taux toujours plus élevés et donc dépenser davantage au bénéfice des créanciers.
Dans les deux cas, l’État devra se « réformer » pour satisfaire cette situation de concurrence permanente avec les autres classes d’actifs en réduisant les dépenses jugées « improductives », selon les critères de BlackRock et des autres géants de la finance. Il faudra faire de la place pour des dépenses plus rentables, comme la défense, par exemple.
En d’autres termes, il devra réduire les dépenses de protection sociale au profit des transferts vers le secteur privé. De sorte que l’État ne sera plus principalement qu’une institution de soutien au taux de profit du capital.
Le secteur financier agit en fondé de pouvoir de l’ensemble du capital pour achever la transformation en cours de l’État en un simple outil de la rentabilité du premier. Ce sont les contours du capitalisme d’État naissant qui remplace le néolibéralisme et où les grands rentiers, de la finance à la technologie, en passant par l’énergie, prennent le contrôle de la rente étatique pour soutenir leur propre rentabilité.
Dès lors, cette logique conduira non seulement à une nouvelle vague d’austérité et de réduction des services publics, mais aussi à une pression croissante sur les travailleurs et travailleuses et, plus globalement, sur les citoyens et citoyennes. Car le nouveau régime qui émerge ici est forcément un régime violent, autoritaire et répressif.
La fonction de l’extrême droite
Comme l’a montré l’économiste Michael Roberts, la récente hausse des profits des entreprises cotées à Wall Street au deuxième trimestre 2026 ne s’explique que très partiellement par les investissements liés à l’IA. Une grande partie trouve sa source non seulement dans les baisses géantes d’impôts sur les sociétés consenties par Donald Trump, mais aussi et surtout dans la modération des salaires réels.
Tout cela fonctionne de concert : la répression sociale et le soutien au capital sont les deux faces d’une même pièce qui soutiennent le taux de profit. Et il n’est pas étonnant que beaucoup de gérants de fonds utilisent cette poussée récente de la rentabilité aux États-Unis pour justifier leur réticence à prêter à des États qui sont de « mauvais élèves ». Car cette situation est idéale pour le capital : l’État assure un ordre social régressif et continue à verser des dizaines de milliards aux entreprises.
C’est aussi pour cette raison que l’extrême droite contemporaine, celle qui allie un discours libertarien à son substrat xénophobe et autoritaire, apparaît de plus en plus comme la réalisation politique de ce projet. Il n’y a là aucun paradoxe : la fonction répressive et violente de l’État vient garantir aux marchés l’ordre social nécessaire pour le projet de transformation de l’État décrit plus haut.
Car les espoirs du capital sont fondés sur du sable. Ils reposent sur un déni généralisé des limites du capitalisme contemporain. L’IA ne pourra pas physiquement satisfaire ses promesses, car les ressources planétaires ne seront pas suffisantes et le tempo du chaos climatique rend cette fuite en avant intenable. Aucune répression sociale ne permettra d’échapper à cette réalité qui condamne les calculs actuels des gérants de fonds.
Quant à l’État, sa mise au pas par le capital sapera davantage qu’elle ne soutiendra une économie encore largement dépendante de la consommation de masse. La répression, la guerre et la soumission volontaire ne régleront pas les problèmes des capitalistes, qui devront, in fine, choisir qui bénéficie, en leur sein, du soutien de l’État. Ils prendront alors le risque du chaos qui est toujours contenu dans leur propre concurrence. L’expérience Trump est un simple avant-goût de cet avenir.
Derrière les bavardages moralisateurs sur le déficit, ce qui se joue est bien plus important. C’est une mise au pas de la puissance publique pour faire disparaître du champ économique l’intérêt commun. Pour sauver ce dernier, il est donc nécessaire d’engager une autonomisation des institutions publiques vis-à-vis des marchés financiers et, plus globalement, du capital. (Publié sur le site Mediapart le 18 septembre 2026)

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