La guerre contre l’Iran concerne la Palestine et le «futur ennemi existentiel»

Soldats israéliens en Cisjordanie, 24 mars 2026.

Par Jonathan Shamir (Jewish Currents)

En aidant Israël à démanteler ce qui reste des contraintes juridiques internationales, la guerre contre l’Iran précipite la dissolution de la question palestinienne. 

En 1993, le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou – alors député à la Knesset – travaillait sur A Place Among the Nations, un texte fondateur de son idéologie politique. Dans cet ouvrage, rédigé à un moment où la cause palestinienne revenait à l’ordre du jour international alors que s’amorçait un processus de partage [Accords d’Oslo], Netanyahou cherchait à recadrer le conflit en une lutte civilisationnelle plus large afin de justifier le refus d’Israël. « L’OLP [Organisation de libération de la Palestine] est un cheval de Troie panarabe […] que les Arabes tentent depuis plus de vingt ans de faire accepter à l’Occident », écrivait-il. Netanyahou soutenait que la Palestine était un symptôme, et non la cause, de l’hostilité des Arabes et des musulmans envers Israël, et que négocier tout compromis territorial avec l’OLP serait vain alors que ce sont en réalité des puissances extérieures qui tiennent les rênes : d’abord l’Union soviétique et l’Égypte, puis l’Irak. Dans ce récit, c’était Saddam Hussein qui était « le problème numéro un du Moyen-Orient et d’Israël ».

Editions Bantam, avril 1993.

Mais au moment de la publication du livre [avril 1993], la guerre du Golfe [la première : du 2 août 1990 au 28 février 1991] et les sanctions qui s’ensuivirent avaient déjà éliminé toute menace que l’Irak aurait pu représenter. Désormais, il manquait cruellement au récit de Netanyahou un marionnettiste convaincant pour présenter un « acteur » régional comme étant le « problème numéro un ». Netanyahou trouva la solution avec l’Iran. Tout au long des années 1990, il commença à présenter le soutien accru de l’Iran au Hamas [créé en 1987], au Jihad islamique palestinien et au Hezbollah [créé en 1982 dans le contexte de l’occupation israélienne du sud Liban] comme la preuve que les négociations sur la solution à deux États, fondées sur des concessions territoriales, n’apporteraient pas la paix. « L’Iran est aujourd’hui le centre du terrorisme mondial », écrivit-il en 1996. À cette époque, il prêchait déjà devant le Congrès américain que l’Iran était « le plus dangereux » des régimes du Moyen-Orient. Comme l’Irak avant lui, l’Iran servait désormais à sortir la question palestinienne du cadre colonial pour la placer dans celui de la civilisation – la retirant de la table des négociations pour la jeter sur le champ de bataille.

Aujourd’hui, trois décennies après avoir pour la première fois présenté l’Iran comme le moteur du ressentiment anti-israélien, Netanyahou a enfin obtenu sa guerre. Israël présente ce conflit comme une défense contre une menace existentielle, mais comme toujours, ce qui le motive, c’est la volonté de réprimer et d’occulter la question palestinienne. Vu sous cet angle, la guerre contre l’Iran révèle une fois de plus l’intérêt le plus fondamental d’Israël, qui est resté inchangé depuis des décennies : traiter la question palestinienne selon ses propres modalités, que ce soit par le biais du système d’apartheid ou d’un génocide pur et simple. Netanyahou prouve une fois de plus qu’il préférerait redessiner la carte du Moyen-Orient plutôt que de repousser les frontières d’Israël – préférant réduire Téhéran et Ispahan en cendres plutôt que de céder un seul dunam en Cisjordanie.

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La guerre d’Israël contre l’Iran constitue un excellent moyen de faire avancer l’érosion du droit international, qui avait récemment commencé à montrer son potentiel en tant que mécanisme de contrainte à l’égard d’Israël. Alors que le droit international a traditionnellement servi plutôt qu’entravé Israël, les atrocités infligées à Gaza depuis le 7 octobre 2023 l’avaient réouvert comme terrain de contestation. En décembre 2023, l’Afrique du Sud a engagé une procédure pour génocide contre Israël devant la Cour internationale de justice (CIJ). Et en janvier 2024, la CIJ a rendu des ordonnances contraignantes exigeant d’Israël qu’il prévienne le génocide des Palestiniens à Gaza. En juillet 2024, la Cour a rendu un avis consultatif déclarant illégale l’occupation par Israël du territoire palestinien et enjoignant à Israël – décision rendue en octobre 2025 – de faciliter les opérations de l’Office de secours et de travaux des Nations unies (UNRWA) dans les territoires palestiniens occupés. En novembre 2024, la Cour pénale internationale a émis des mandats d’arrêt à l’encontre du Premier ministre Benyamin Netanyahou et de Yoav Gallant, alors ministre de la Défense. Depuis lors, des organisations de base ont mobilisé le droit international pour empêcher la complicité des États et des entreprises et poursuivre des soldats à titre individuel pour leur implication dans des crimes de guerre. Malgré les lacunes du système juridique international – tant au niveau du droit lui-même que de son application qui est sélective –, le génocide de Gaza a contribué des Palestiniens à plaider en faveur d’une extension de sa portée afin d’englober pleinement la Nakba en cours. Cela a incité certains États du Sud à prendre des mesures pour combler le déficit d’application.

Mais ce projet de revendication venant de la base se heurte à une opposition venue d’en haut. Des juristes militaires américains présentent la guerre menée par Israël contre Gaza comme un précédent juridique pour les futures guerres des États-Unis, y compris leurs attaques contre l’Iran (The New Yorker, article de Colin Jones, 25 avril 2025). Des juristes israéliens soutiennent quant à eux que le seuil de déclenchement d’une guerre – qui n’a de toute façon guère inhibé Israël – doit être considérablement abaissé (Just Security, 6 mars 2026, article de Yuval Shany et Amichai Cohen). Tant sur le plan juridique que sur le plan pratique, l’intransigeance des États-Unis et d’Israël n’a suscité guère plus qu’un haussement d’épaules de la part des alliés européens complices – en grande partie grâce au succès d’Israël dans la fabrication du bouc émissaire iranien. Lorsque le Conseil de sécurité de l’ONU a finalement adopté une résolution (11 mars 2026) sur la guerre contre l’Iran, il s’agissait d’une condamnation sans appel de la riposte iranienne contre les alliés américains dans le Golfe. Israël a profité de cette complaisance pour tenter d’instaurer un monde de non-droit de facto – où il peut opérer librement dans toute la région en tant que puissance militaire dominante, et où il dispose enfin de la marge de manœuvre qu’il désire pour régler la question palestinienne sans contestation ni compromis.

En effet, dans le chaos d’un ordre juridique en déliquescence, Israël a intensifié ses campagnes de brutalité contre les Palestiniens. Dans la bande de Gaza, il a réimposé le siège quasi total qui avait précédemment déclenché l’alerte internationale, exacerbant la pénurie déjà dramatique de nourriture, de logement, de carburant et de gaz, ainsi que de fournitures médicales. L’armée israélienne a faussement affirmé que « les quantités substantielles de marchandises qui sont entrées depuis le début du cessez-le-feu représentent quatre fois les besoins nutritionnels de la population », et que « par conséquent, les stocks existants devraient suffire pour une période prolongée ». La situation humanitaire est aggravée par le fait qu’Israël a interdit (27 février 2026) à 37 organisations humanitaires d’opérer à Gaza à compter du 1er mars. (Une seule de ces organisations, World Central Kitchen, fournit environ un million de repas par jour.)

Sous le couvert de la guerre, comme l’a signalé Maya Rosen (JewishCurrents,19 mars 2026, « Under Cover of War, Israel SpeedsUp Seizures of Palestinian Land »), Israël a également accéléré sa confiscation de terres palestiniennes en Cisjordanie occupée et renforcé son bouclage dans cette région, en installant de nouveaux barrages routiers et en fermant des points de contrôle. Les colons, quant à eux, restent libres d’abuser de leur propre liberté de mouvement pour attaquer des dizaines de communautés, soit avec l’approbation tacite, soit avec le soutien actif de l’armée. En conséquence, au cours des premières semaines de la guerre, les colons ont tué en moyenne un Palestinien tous les deux jours, et les attaques n’ont pas cessé depuis. Dans ce climat de terreur, les habitants des villages palestiniens de Duma, al-Shqarah, al-Khirbe et al-Aqaba ont pour la plupart fait leurs valises et sont partis, tandis que des ordres venus d’en haut ont également déclenché et consolidé des déplacements ailleurs.

Post d’Amit Segal.

Ces « succès » ne font que confirmer l’hypothèse défendue de longue date par Netanyahou, selon laquelle la création d’ennemis civilisationnels offre à Israël un moyen idéal de poursuivre la colonisation de la Palestine sans s’exposer à la surveillance qui l’accompagne, notamment en affaiblissant la menace dissuasive que représente l’Axe de la Résistance. Et tant qu’aucune contestation significative ne s’opposera à cette stratégie, Israël est susceptible de la répéter, s’efforçant sans cesse d’esquiver la question palestinienne en inventant un nouvel épouvantail. En réalité, ce processus a déjà commencé. Avant même la dernière guerre, qui a éclaté alors que l’Iran était déjà considérablement affaibli, le rôle d’ennemi existentiel d’Israël commençait à être attribué à un nouvel « axe sunnite radical » composé de la Turquie et du Qatar. En particulier, depuis deux ans, les milieux politiques et médiatiques israéliens se sont donné beaucoup de mal pour qualifier la Turquie notamment de « menace existentielle » (Israel Hayom, 29 juillet 2025), de « nouvel Iran », de «monstre des Frères musulmans » (vidéo de Naftali Bennett, ancien Premier ministre, 19 février 2026), et lui ont même donné, au sein de l’armée israélienne, le surnom d’« axe Ikhwan », en référence à l’idéologie des Frères musulmans qui, selon eux, anime la Turquie et le Qatar. Le 23 janvier dernier, Amit Segal, l’un des journalistes les plus éminents d’Israël, a déclaré : « D’ici dix ans, voire moins, le régime sunnite d’Ankara, qui soutient le terrorisme, tentera de prendre le contrôle du Moyen-Orient. Lui aussi aura des mandataires, et lui aussi tentera d’encercler Israël… il n’est pas encore trop tard pour agir. » [Amit Segal a illustré son post sur X par une photo réunissant Erdogan et Khamenei, voir ci-dessus.]

Netanyahou et ses alliés directs ne sont pas les seuls à promouvoir ce discours. Compte tenu de la popularité que Netanyahou a acquise grâce au discours sur l’Iran, les chefs de l’opposition se précipitent pour inventer le prochain ennemi. Pour ces politiciens, le soi-disant « Qatargate » – le scandale dans lequel des collaborateurs de Netanyahou auraient reçu de l’argent de représentants de Doha – a offert l’occasion de faire d’une pierre deux coups. Dès que l’affaire a éclaté, c’est le chef de l’opposition Yair Lapid qui a proposé le projet de loi (2 février 2026) visant à désigner le Qatar comme État ennemi (malgré sa médiation inlassable en faveur d’un cessez-le-feu et d’un accord sur les otages), et le héros sioniste libéral Yair Golan qui a rallié (9 février 2026) des politiciens européens contre la Turquie et le Qatar.

La cible d’Israël cette fois-ci est encore moins convaincante. La Turquie possède la deuxième plus grande armée de l’OTAN et se présente à l’Europe comme un rempart contre les migrants, tandis que le président turc Recep Erdogan entretient des liens personnels étroits avec le président américain Donald Trump et a même pris place au sein de son Conseil de la paix. Compte tenu de sa position pro-occidentale, la Turquie n’envisage guère de déclencher une guerre avec Israël. Mais Israël se soucie moins de la plausibilité de ses revendications que de leur effet, et depuis des décennies, sa stratégie d’externalisation lui a permis à la fois de consolider sa position de puissance militaire dominante dans la région et d’imposer des faits accomplis meurtriers sur le terrain en Palestine. Il reste à voir si cette stratégie continuera de fonctionner avec les anciens alliés d’Israël en Occident ou s’il devra se tourner davantage vers de nouveaux partenaires aux prétentions encore moins libérales, tels que l’Inde et les Émirats arabes unis. Quoi qu’il en soit, le projet israélien visant à s’approprier la Palestine ne manquera pas de continuer à alimenter l’avènement d’un ordre international fondé sur la loi du plus fort. Lorsque les États et les institutions internationales légitiment la guerre menée par Israël contre son dernier ennemi imaginaire, ils accélèrent la mise en place de ce monde. (Article publié sur JewishCurrents, le 24 mars 2026 ; traduction par la rédaction de A l’Encontre)

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