
Par Craig Larkin
Une promenade dans la vieille ville de Mossoul, en Irak, révèle un paysage urbain encore marqué par les violences de la guerre et transformé par la reconstruction en cours. Les rues étroites jonchées de décombres cèdent la place à des maisons à moitié reconstruites et à des devantures de magasins étayée par des échafaudages, tandis que les commerçants reviennent et que la vie quotidienne reprend son cours au milieu du bourdonnement des générateurs et des travaux de construction. Le règne destructeur de l’État islamique en Irak et en Syrie (EIIS) de 2014 à 2017 et la libération sanglante de la ville par les forces irakiennes et alliées ont laissé environ 1 million d’habitants déplacés et 130 000 maisons endommagées et détruites. Le processus de reconstruction de Mossoul a été lent et déséquilibré, mis en péril par des scandales de corruption, le contrôle des milices, la falsification des titres de propriété et une reprise axée sur des projets commerciaux menés par l’élite et des projets de patrimoine culturel financés par la communauté internationale [1]. De nombreux habitants déplacés de Mossoul restent encore incertains quant à leur retour pour reconstruire leurs maisons, récupérer leurs terres ou retrouver leur ancienne vie.
Les problèmes auxquels sont confrontés les habitants de Mossoul depuis 2017 commencent à se manifester de manière similaire à Damas [voir l’article publié le 22 janvier sur ce site consacré à la justice transitionnelle]. La chute du président syrien Bachar al-Assad (offensive dès le 27 novembre 2024 au 8 décembre) et l’ascension rapide d’Ahmed al-Charaa au poste de président de transition ont conduit à une paix instable en Syrie et à de nouvelles possibilités de reconstruction. Cependant, les projets de reconstruction menés par l’État restent bloqués et font l’objet de controverse. Ces retards ont coïncidé avec des manifestations publiques contre les expulsions et le sans-abrisme. Le nouveau gouvernement n’a pas encore trouvé le moyen de régler les conflits de propriété entre ceux qui ont fui pendant la guerre et ceux qui ont cherché refuge dans leurs maisons et n’ont désormais nulle part où aller. Le gouvernement de transition d’Al-Charaa lutte en partie pour inverser les politiques criminelles de dépeuplement d’Assad et restituer la propriété légitime. Mais il poursuit également les mégaprojets controversés de Marota City, Baramkeh Mall et Damascus Towers (voir Al Jazeera, «Syria signs $14bn infrastruture deals, will revamp Damascus Airport», 6 août 2025).
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Zain, un jeune enseignant originaire de l’est de la Syrie, décrit comment la perte de leurs biens familiaux, qu’elle soit due à une destruction violente ou à des plans de reconstruction coercitifs, prive les Syriens de leur dignité, de leur sentiment d’appartenance et de leur sentiment de propriété. «La violation des droits fonciers et immobiliers est-elle moins grave que la notion traditionnelle d’honneur liée aux femmes?», m’a-t-il demandé lors d’une conversation en Syrie en septembre 2025 [2]. Zain a fui le régime de l’État islamique en 2016, survivant dans un camp de fortune le long de la frontière turque. Il a ensuite cherché refuge parmi les bâtiments détruits à la périphérie de Damas. Il vit aujourd’hui à Deir ez-Zor, où plusieurs factions se disputent toujours le pouvoir. Il reste frustré par la lenteur de la reconstruction. «Les Syriens ont le sentiment que leur dignité est constamment bafouée, mais ils n’ont pas les moyens de changer la situation.»
Les paroles de Zain font écho à un sentiment que j’ai souvent entendu à Mossoul. «Ils disent qu’ils vont reconstruire en mieux, mais au final, qui profitera de la reconstruction de Mossoul? Les gens ordinaires?» m’a demandé Hassan, un jeune étudiant de l’université de Mossoul. Ses frustrations sont légitimes. Les effets désastreux des gouvernements ou des milices qui démantèlent et réorganisent intentionnellement la vie urbaine pour exercer leur contrôle – comme le bombardement par Assad des banlieues rebelles de l’est de Damas ou les attaques délibérées de l’EI contre les sites religieux et les quartiers minoritaires de Mossoul – sont souvent aggravés par les stratégies de reconstruction d’après-guerre.
Entre 2022 et 2025, j’ai discuté avec plus de 50 habitants de Damas et de Mossoul dans leurs maisons, dans des cafés, dans la rue et dans des bureaux, ainsi que lors d’entretiens en ligne et d’appels téléphoniques. Au cours de visites guidées faites à pied, les habitants m’ont raconté des histoires de souffrance et de survie, des souvenirs gravés dans des murs effondrés, des magasins pillés, des postes de contrôle des milices, des sites religieux endommagés et des maisons patrimoniales restaurées. Pour les Syriens comme Zain et les Irakiens comme Hassan, la destruction d’une ville est plus qu’une perte physique. C’est aussi la désintégration des modes de vie urbains et la fragmentation de l’existence humaine. Comme l’a expliqué succinctement une personne interrogée à Mossoul: «Nous n’avons pas seulement perdu nos maisons, nous nous sommes perdus nous-mêmes.»
Compte tenu de leur histoire récente traumatisante marquée par la guerre, la violence des milices et les interventions internationales destructrices, Mossoul et Damas offrent une comparaison importante. Les deux villes ont souffert d’une profonde fracture interne des communautés selon des lignes sociales, religieuses, territoriales et politiques. L’Irak a une décennie d’avance sur la Syrie en termes de reconstruction urbaine, et l’expérience de Mossoul offre un exemple édifiant qui montre qu’une reconstruction physique efficace doit s’accompagner d’une reconstruction sociale. La reconstruction n’a pas nécessairement inversé les changements démographiques ni encouragé la cohésion sociale. Au contraire, elle continue d’être en proie aux mêmes problèmes de corruption économique, de dépossession et de fragmentation sociale. Les témoignages des habitants locaux permettent de constater clairement les défis et la complexité de la reconstruction après la guerre.
La reconstruction comme dépossession
L’ampleur et l’étendue des besoins de reconstruction de la Syrie sont difficiles à appréhender. Les estimations de coûts de la Banque mondiale pour 2025 s’élèvent à environ 216 milliards de dollars. Selon les Nations unies, en 2023, la moitié de la population syrienne était toujours déplacée, 90% des Syriens vivaient sous le seuil de pauvreté et plus de 328 000 maisons avaient été détruites. La stratégie économique du gouvernement de transition d’al-Charaa a consisté à poursuivre l’approche néolibérale du régime d’Assad en matière de reconstruction en attirant les investissements régionaux et mondiaux. Au cours des dix premiers mois qui ont suivi le renversement d’Assad, le gouvernement de transition a signé 28 milliards de dollars d’accords d’investissement pour reconstruire les ports, les chemins de fer, les aéroports et les centrales électriques syriens et financer des projets immobiliers (TheNewArab.com, 29 octobre 2025). Cet investissement s’est accompagné de mesures d’austérité nationales plus strictes, réduisant les subventions pour le pain et l’électricité, tout en licenciant jusqu’à un tiers des effectifs du secteur public. Ces politiques ont déclenché des manifestations de rue et exacerbé les craintes quotidiennes qui, selon les termes de l’activiste et universitaire Joseph Daher, «un processus de reconstruction exclusif et mené par l’élite ne fera que reproduire les inégalités sociales, l’appauvrissement, la concentration des richesses entre les mains d’une minorité et l’absence de développement productif», soit les mêmes conditions qui ont conduit aux soulèvements populaires de 2011 [3].
Samira, une commerçante d’âge moyen originaire de Darayya, a perdu sa maison et deux de ses frères pendant la guerre. Certains membres de sa famille ont fui vers le Liban et la Jordanie, tandis que d’autres ont été déplacés de force «vers le nord dans des bus verts», explique-t-elle, faisant référence à la réinstallation par le gouvernement des habitants assiégés vers l’exil à Idlib [nord-ouest de la Syrie, capitale du gouvernorat du même nom]. Au cours des années de violence intense de 2013 à 2017, les biens de sa famille ont été confisqués par les milices pro-Assad et son magasin a été réduit en ruines par les bombardements aériens des forces gouvernementales. L’un de ses frères a été exécuté dans un champ, un autre a disparu dans les entrailles du réseau carcéral syrien, réputé pour sa cruauté.
Le 8 décembre 2024, Samira faisait partie des milliers de Syriens qui se sont rendus à la prison de Sednaya à la recherche de leurs proches disparus. La prison la plus tristement célèbre de Syrie, surnommée «l’abattoir humain», a été libérée par les combattants de l’opposition le jour de la chute d’Assad. Le voyage douloureux et finalement vain de Samira à la recherche de son frère et de son neveu disparus l’a laissée désorientée et abattue. Au milieu des dossiers brûlés et jetés de la prison, elle avait le sentiment qu’«une partie de la justice avait également disparu». À ces multiples pertes – maison, famille et justice – s’ajoute un mécontentement croissant face aux plans de reconstruction défaillants de la Syrie: «Nos voisins sont déplacés, tout le monde est déplacé, mais ils construisent des tours au lieu de nous aider à reconstruire nos maisons.»
Les sentiments de Samira sont partagés par de nombreux Syriens. Les personnes interrogées, toutes religions, quartiers et classes sociales confondus, ont souligné leurs préoccupations concernant le calendrier et l’ordre des travaux de reconstruction, la corruption des acteurs impliqués, l’absence d’indemnisation des propriétaires fonciers et le manque de transparence autour des transactions foncières et des droits de restitution. Les personnes avec lesquelles je me suis entretenu dans les banlieues de Damas, à Qaboun [situé à 6 km du centre-ville] et Douma [quartier ayant subi des attaques chimiques], par exemple, restent critiques à l’égard de la poursuite par le gouvernement du projet de développement de Marota City. Ce mégaprojet, lancé en 2012 grâce à des capitaux publics et privés syriens, a déplacé des milliers de personnes. En échange, le gouvernement a accordé des aides au logement limitées, des actions sous-évaluées et fait miroiter l’illusion d’un futur logement alternatif. «Les autorités exploitent notre faiblesse et notre pauvreté au lieu d’y remédier», a commenté un habitant.
Bien que la guerre soit terminée, les conflits liés à la propriété se poursuivent. Dans le quartier à majorité alaouite d’al-Sumariyeh, dans la banlieue ouest de Damas, les expulsions forcées ont également provoqué des troubles. Ce quartier a été délibérément développé dans les années 1970 sous la présidence de Hafez al-Assad afin de créer un quartier combinant des logements militaires officiels pour l’élite de la quatrième division et les services de renseignement de l’armée de l’air avec des zones informelles adjacentes réservées à la classe ouvrière. Lorsque le régime syrien est tombé fin 2024, de nombreux soldats et leurs familles ont fui leurs maisons, craignant des représailles. Par la suite, un groupe armé dirigé par Abu Hudhayfah al-Ansari, originaire de Moadamiyet al-Sham [sud de la Syrie, partie du gouvernorat de Rif Dimachq, 10 km au sud-ouest de Damas, zone appelée la Ghouta occidentale] et aligné sur le gouvernement de transition, a pris le contrôle de facto du quartier. Ses nouveaux dirigeants ont procédé à l’expulsion de ceux qui jouissaient de privilèges sous le régime d’Assad, pillé des biens, détenu des résidents, restreint les déplacements et mis en place une nouvelle infrastructure de sécurité sous leur propre contrôle. Cette confrontation en cours à al-Sumariyeh met en évidence la manière dont les griefs sectaires historiques attisent les conflits fonciers contemporains. Ces derniers mois ont également été marqués par de violents affrontements entre résidents au sujet de revendications concurrentes de propriété à al-Qadam, une municipalité du sud de Damas.
D’autres personnes interrogées ont souligné les injustices liées à la classe sociale. Comme me l’a dit Nora, une journaliste de 40 ans, «les pauvres sont punis et les puissants sont réhabilités». Nora a souligné que l’homme d’affaires Mohammad Hamsho a été pardonné par le gouvernement de transition, bien qu’il ait financé les opérations militaires du régime d’Assad et commis des crimes économiques. Fidèle allié du régime, l’empire commercial de Hamsho s’étendait aux secteurs de la construction, des médias et de l’électronique, fournissant des moyens financiers pour l’effort de guerre syrien. Également connu sous le nom de «roi des décombres», il a directement profité des ordres de démolition de logements en récupérant le métal des maisons syriennes détruites, qui a ensuite été utilisé pour alimenter ses aciéries. Pendant près d’une décennie, la quatrième division d’Assad a pillé la banlieue de Damas à la recherche de ferraille. Une économie de guerre sophistiquée et un réseau de contrebande ont vu le jour, transformant les banlieues opposées au régime en friches grises, la ferraille étant acheminée par des réseaux illicites et des intermédiaires tels que Hamsho. En effet, des enquêtes récentes sur le recyclage de la ferraille relient la quatrième division d’Assad à des filières de contrebande passant par le Liban et se dirigeants vers des ferrailleurs et des acieries turcs.
Malgré les sanctions américaines et leur notoriété publique, les fils de Hamsho sont apparus à Damas le 4 septembre 2025, faisant un don de 2,1 millions de dollars lors du lancement du Fonds syrien de développement, une nouvelle institution nationale créée par le décret présidentiel n° 112 pour financer la reconstruction et la reprise économique de la Syrie après la guerre. Leur présence, ainsi que le retour d’autres personnalités controversées du monde des affaires sanctionnées par les États-Unis, a renforcé les soupçons concernant les arrangements économiques opaques entourant la vente de biens immobiliers. Comme l’a expliqué un ancien avocat interrogé: «Actuellement, il règne un chaos autour des biens confisqués à l’ancien régime. Par exemple, 23 000 biens immobiliers saisis ont été vendus aux enchères publiques à seulement une vingtaine d’acheteurs, mais personne ne sait où est passé l’argent.»
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Des craintes similaires concernant des ventes frauduleuses et des plans de reconstruction inéquitables sont manifestes à Mossoul depuis la libération de la ville. La reprise post-Daech en Irak, en particulier dans la province de Ninive (dans le nord de l’Irak à la frontière syrienne), a été entachée par une corruption chronique à tous les niveaux de l’État et de la société. Non seulement les biens immobiliers de Mossoul ont été physiquement confisqués par les milices victorieuses, mais 9000 ventes immobilières ont été illégalement falsifiées par des courtiers et des fonctionnaires, et des terres agricoles ont été exploitées par des coopératives de logement (surnommées «mafias foncières») et revendues comme terrains résidentiels. En 2021, Nawel Hammadi al-Sultan, ancien gouverneur de Ninive, a été emprisonné pour avoir détourné 3,4 millions de dollars de fonds publics destinés à la reconstruction de Mossoul. Le programme de financement pour la stabilisation du PNUD fait l’objet d’une enquête interne pour avoir accepté des pots-de-vin. Aux postes de contrôle des Forces de mobilisation populaire (al-hashd) dans toute la province, d’anciens combattants tirent profit des prétendues taxes qu’ils imposent aux personnes qui vaquent à leurs occupations quotidiennes et reconstruisent leurs commerces/activités, ce qui affecte la circulation des biens et des matériaux et, en fin de compte, ralentit la reconstruction urbaine.
Mossoul a récemment célébré quelques réalisations notables en matière de restauration, notamment la réhabilitation par l’Unesco de la mosquée al-Nouri et des églises al-Tahera et al-Saa’a, ainsi que la réouverture de l’aéroport de Mossoul. Mais beaucoup continuent d’avoir de sérieux doutes quant à l’exploitation commerciale potentielle de ses sites patrimoniaux anciens, de ses quartiers et de ses fronts de mer. Un certain nombre de personnes interrogées ont mis en avant le quartier de Qila’yat à Mossoul, avec ses forts historiques au bord du fleuve et son héritage pluraliste, aujourd’hui menacé par des litiges immobiliers et un urbanisme non réglementé.
Nadeem, un militant local de la société civile, explique que les propositions de reconstruction ignorent les sensibilités locales. «Ces propositions sont toutes catastrophiques, car certaines visent à transformer le quartier en un quartier moderne avec des gratte-ciel comme à Dubaï, d’autres envisagent de le transformer en promenade, tandis que d’autres encore veulent y ouvrir des bars à chicha.» Il a lancé cette mise en garde: «Si Qila’yat disparaît, Mossoul en tant que ville disparaîtra et deviendra une ville sans âme.»
D’autres personnes interrogées à Mossoul ont fait part de leurs inquiétudes concernant les ventes frauduleuses de terrains et l’exploitation stratégique des communautés déplacées. Anas, originaire de Mossoul et ancien employé de bureau, m’a confié: «Des personnes corrompues achètent des terrains à Mossoul et les revendent dans l’espoir de modifier la démographie de la ville.» Les communautés minoritaires (yézidis, shabaks, chrétiens) qui ont été violemment déplacées par l’EIIL hésitent encore à retourner dans leurs anciennes maisons.
En Irak, comme en Syrie, l’héritage de la dépossession et son empreinte sur le paysage urbain compromettent la paix future. Écrivant à propos de Homs, le chercheur syrien Ayham Dalal (dans son article d’octobre 2025 sur Placesjournal.org) réfléchit: «Une reconstruction juste et inclusive doit affronter les ruptures sectaires et de classe que l’ancienne forme urbaine contribuait à dissimuler.» [4]
Reconstruction et reconquête locales
Au cours des neuf premiers mois qui ont suivi la chute du régime d’Assad, environ 2,8 millions de Syriens (1 million provenant de l’étranger et 1,8 million de personnes déplacées à l’intérieur du pays) sont retournés dans leurs foyers en Syrie. Certains retrouvent des maisons en ruines, d’autres des toits effondrés ou des habitations dépourvues d’eau, d’électricité ou d’infrastructures de base. D’autres encore trouvent dans leurs maisons des squatteurs ou des occupants qui prétendent avoir acheté la propriété. En l’absence d’une reconstruction efficace menée par l’État, les habitants tentent de récupérer leurs maisons et leur ville.
Dans le quartier dévasté de Jobar à Damas, par exemple, les habitants ont pris en main la reconstruction. En octobre 2025, ils ont dévoilé un plan directeur élaboré par la communauté, qui comprend une tentative audacieuse de protéger les droits de propriété des habitants dans les logements autorisés et informels de l’un des plus grands quartiers informels (ashwaiyyat) de la ville. Le plan reconnaît la nécessité d’un processus complexe de déminage et de déblaiement des débris avant de commencer la reconstruction et le rezonage de 300 hectares de terrain. Une association de jeunes, créée parallèlement à l’élaboration du plan directeur, a mené une série de manifestations pour demander la fin de la marginalisation du quartier et un plus grand respect des sacrifices consentis par Jobar pendant la guerre.
Dans d’autres banlieues est et sud de Damas, d’anciens habitants tentent également de reconstruire au milieu des décombres et cherchent à rétablir les titres de propriété par l’intermédiaire des comités locaux chargés du logement, des terres et de la propriété (HLP). Ces comités, composés d’avocats, de religieux et de dirigeants communautaires, sont chargés de résoudre les saisies illégales de biens et de statuer sur les litiges impliquant des documents juridiques contradictoires. Bien qu’ils aient été créés par les autorités locales, ils ne s’inscrivent pas dans un cadre national cohérent. Si le gouvernement a attribué la compétence pour les litiges liés au HLP, la coordination avec les tribunaux civils et les mécanismes d’application restent faibles, laissant souvent les Syriens seuls face à ces défis.

À Yarmouk, l’ancien camp palestinien détruit par des années de bombardements et de siège, les rapatriés reconstruisent des pièces dans des immeubles délabrés, alors même que les fondations sous leurs pieds restent dangereusement instables. Au moins 25 000 habitants vivent au milieu des décombres, reconstruisant lentement sans permis municipal ni évaluation de sécurité. La plupart d’entre eux ne bénéficient pas du soutien de l’UNRWA ou de l’État: bien que l’UNRWA ait rouvert le centre de services de Yarmouk en mars 2025, la réparation des abris est limitée et temporaire, car aucun donateur n’a prévu de reconstruction à grande échelle du camp.
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La reconstruction urbaine de Mossoul dépend également de l’activisme local. Près d’une décennie après la libération de la ville, les programmes d’indemnisation de l’État restent incomplets et accusent un retard considérable. Basil, un habitant de la région âgé d’une trentaine d’années, estime que «le gouvernement irakien n’a pas été équitable ni juste dans l’indemnisation de sa population. De plus, il faudrait deux à trois ans pour remplir une demande d’indemnisation, et beaucoup plus de temps encore pour recevoir l’argent».
Dans la vieille ville, les habitants ont raconté avoir dû déblayer eux-mêmes leurs propriétés des décombres, des munitions non explosées et des dépouilles des morts. Ahmed, un enseignant local, a décrit comment les jeunes ont mis en place un certain nombre d’initiatives communautaires, telles que la réhabilitation d’écoles, la plantation d’arbres et de jardins verticaux (Green Mosul) et même la création de centres environnementaux, tels que Mosul Space, pour relever les défis urgents liés au climat et à la durabilité. Pour Ahmed, l’objectif ultime reste, selon ses propres termes, «de reconstruire la ville et l’esprit».
Restauration du patrimoine culturel
«Nous ne pouvons pas revenir en arrière, mais je ne sais pas comment aller de l’avant», m’a confié Layla. Chrétienne originaire de Mossoul, elle a d’abord été déplacée à Qaraqosh, dans la plaine de Ninive, mais elle vit désormais avec sa famille élargie à Erbil, dans la région kurde d’Irak. La guerre a perturbé l’éducation de Layla, sa vie familiale et ses projets d’avenir. Ses mots traduisent le sentiment d’impasse ressenti par tant de Mossoulaïtes et de Damascènes.
Si les opinions divergent sur la manière dont la Syrie et l’Irak devraient se reconstruire, la plupart des personnes à qui j’ai parlé s’accordent à dire que la reconstruction ne peut être dissociée de la demande de justice et de responsabilité. Comme l’a expliqué un médecin de Raqqa [centre de la Syrie], «la justice doit faire partie intégrante de la reconstruction; elle ne peut être reportée. De manière réaliste, les gens ont besoin de sécurité, d’emplois et de services de base. Par conséquent, les deux voies vers la reconstruction doivent être intégrées.» Le chemin vers la reprise sera long et imprévisible dans les deux villes. Mais les habitants reconnaissent que sans une reconstruction physique accompagnée d’une reconstruction sociale, les mêmes griefs et injustices continueront à éroder tout espoir de paix durable.
En effet, les personnes qui ont souffert d’un intense sentiment de trahison de la part de leurs voisins ou qui ont vu des membres de leur famille mourir chez eux ont du mal à imaginer une quelconque forme de réhabilitation urbaine. Leurs maisons et leur sécurité ont été profanées, les laissant déplacés et abandonnés. Omar, militant et universitaire de Mossoul, a décrit le sentiment qui anime certains groupes minoritaires, qui souhaitent vivre dans des quartiers séparés. La réintégration et la cohésion sociale restent des aspirations à long terme. Selon ses propres termes, «rétablir la confiance va être extrêmement difficile, c’est une mission très longue et compliquée. Cela ne se fera pas en un jour. Ils ont besoin de retrouver confiance. Ils ont besoin de se sentir à nouveau en sécurité.»
Dans ce contexte de déplacement et de méfiance, la restauration du patrimoine est apparue comme un domaine rare où la réparation et l’appartenance pouvaient être prudemment intégrées. La destruction des maisons historiques de la vieille ville de Mossoul a incité de jeunes entrepreneurs locaux à mettre en place des projets de restauration afin de préserver les traditions mossoulienne et de retrouver leur propre sentiment d’autonomie après la guerre. Ali, photographe et professeur d’université avec lequel je me suis entretenu à l’été 2023, m’a confié: «Je pense que cette guerre et toute cette situation actuelle ont renforcé notre sentiment d’appartenance à cette terre. Parce que parfois, nous ne nous soucions pas de la valeur des choses jusqu’à ce que nous soyons sur le point de les perdre.»
En 2017, Ayoub Thanoon a fondé le projet Mosul Heritage dans le but de restaurer une maison traditionnelle endommagée par la guerre. Grâce au soutien de ses propriétaires légaux et à une collecte de fonds communautaire, il a transformé cet espace en un musée du patrimoine exposant des objets et des antiquités donnés par la population locale et accueillant des ateliers sur les savoir-faire artisanaux et l’éducation au patrimoine. Comme l’explique Ayoub, «Je crois que le patrimoine est l’une des choses qui unissent les gens. Ces sites culturels et patrimoniaux appartiennent à tous les musulmans, chrétiens, yézidis et à ce qui nous unit. La culture est le moyen par lequel nous pouvons restaurer notre ville et notre identité après que Daech a délibérément tenté de les effacer.» De telles initiatives locales ont le potentiel de créer des synergies de mise en réseau et des échanges intercommunautaires. L’accent mis localement sur les traditions pluralistes de Mossoul contraste avec les priorités internationales de restauration des sites religieux symboliques, qui peuvent reproduire des logiques sectaires ou conduire à des modèles patrimoniaux commercialisés et touristiques qui favorisent la gentrification urbaine et l’aggravation des inégalités d’après-guerre [5].
Un autre projet patrimonial révélateur est l’Institut Bytna pour la culture, le patrimoine et les arts, fondé en 2019 par le journaliste et entrepreneur culturel mossoulien Saker al-Zakariya. Bytna est une maison patrimoniale restaurée qui célèbre l’identité unique de Mossoul à travers des portraits de vie, des artefacts et des souvenirs. Soutenu par les habitants et des partenaires internationaux (Unesco, Union européenne), il a accueilli des événements culturels, des expositions artistiques et des spectacles musicaux. Pour al-Zakariya, elle offre aux habitants de Mossoul un espace leur permettant de renouer avec leur histoire et de retrouver leur fierté locale: «Nous nous engageons à préserver et à entretenir notre patrimoine, notre identité à Mossoul. Cette fondation est devenue un symbole de la renaissance de la ville de Mossoul.»
Pourtant, Bytna saisit également la précarité de la nostalgie d’après-guerre. Dans une pièce ornée de vieilles cartes, de photos et d’appareils photo vintage, qui semble figée dans un passé tranquille, un trou béant dans le plafond est délibérément laissé tel quel, comme si le temps avait été rompu par l’intrusion violente d’une roquette perdue. Cette dissonance est choquante et donne à réfléchir, reflétant la réalité pragmatique selon laquelle les personnes impliquées dans la reconstruction de Mossoul, comme à Damas et dans d’autres villes de Syrie et d’Irak, doivent faire face directement à l’héritage brutal de la guerre et donner la priorité aux besoins locaux en matière de reconstruction et de réparation. (Article publié sur le site Merip-Middle East Research and Information Project le 11 février 2026; traduction rédaction A l’Encontre)
Craig Larkin est professeur associé (maître de conférences) en politique du Moyen-Orient et en études sur la paix et les conflits au King’s College de Londres.
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- Craig Larkin and Inna Rudolf, “Memory, Violence and Post-Conflict Reconstruction: Rebuilding and Reimagining Mosul,” Peacebuilding12/3 (2024).
- Toutes les interviews ont été réalisées entre août 2022 et octobre 2025. Des pseudonymes ont été utilisés pour protéger l’anonymat, sauf autorisation expresse. Les interviews ont été menées par Craig Larkin, Inna Rudolf et Siba Madwar dans le cadre du programme de recherche Cross-Border Conflict Evidence, Policy and Trends (XCEPT), financé par UK International Development du gouvernement britannique.
- Joseph Daher, “Three Requisites for Syria’s Reconstruction Process,” Carnegie Middle East Center (May 8, 2025).
- Ayham Dalal, « The City and the City and the City, » Places Journal (October 2025).
- Lynn Meskell and Benjamin Isakhan, « Reconstruction, Repair, and Rehabilitation: A View from Mosul, » Change Over Time (2025).

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