mardi
16
juillet 2019

A l'encontre

La Brèche

Par David D. Kirkpatrick

Khartoum, Soudan. La guerre civile au Darfour a enlevé presque tout espoir à Hager Shomo Ahmed. Le bétail de la famille a été volé et une dizaine d’années de massacres ont plongé ses parents dans le dénuement.

Puis, fin 2016, l’Arabie saoudite a offert une planche de salut: le royaume pourrait verser jusqu’à 10’000 dollars si Hager rejoint leurs forces combattant 2000 kilomètres plus loin, au Yémen.

Hager, alors âgé de 14 ans, ne pouvait situer le Yémen sur une carte et sa mère était atterrée. Son fils avait survécu une horrible guerre civile, comment ses parents pourraient-ils le jeter dans une autre? Sa famille est toutefois passée outre.

«Les familles savent que la seule manière d’améliorer leur existence, c’est d’envoyer leurs fils à la guerre afin qu’ils ramènent de l’argent», a déclaré Hager la semaine dernière dans la capitale, Khartoum, quelques jours après son 16e anniversaire.

Les Nations Unies considèrent que la guerre au Yémen est la pire crise humanitaire du monde. Un blocus intermittent dressé par les Saoudiens et leurs partenaires des Emirats arabes unis a plongé 12 millions de personnes au bord de la famine, tuant quelque 85’000 enfants selon des organisations humanitaires.

Menés par le prince héritier Mohammed ben Salmane, les Saoudiens affirment se battre pour sauver le Yémen d’une fraction hostile soutenue par l’Iran. Pour ce faire, les Saoudiens recourent à leurs importantes richesses pétrolières pour sous-traiter la guerre, principalement en recrutant, selon ce que disent les soldats soudanais, des dizaines de milliers de survivants désespérés, un grand nombre d’entre eux des enfants, du conflit du Darfour.

En tout temps au cours des presque quatre dernières années, jusqu’à 14’000 miliciens soudanais ont combattu au Yémen en liaison avec la milice locale alignée sur les Saoudiens, selon plusieurs combattants saoudiens qui sont rentrés ainsi que des législateurs soudanais qui tentent d’en suivre la trace. Des centaines, au moins, sont morts là-bas.

La quasi-totalité des combattants soudanais semblent venir de la région appauvrie et durement frappée par la guerre civile du Darfour. Une région où près de 300’000 personnes ont été tuées et 1,2 million déplacées au cours d’une dizaine d’années de conflit pour l’accès aux terres arables se raréfiant ainsi que pour d’autres ressources limitées.

La plupart d’entre eux appartiennent au groupe paramilitaire Force de soutien rapide, une milice tribale connue auparavant sous le nom de Janjawid. Cette dernière a été tenue pour responsable du viol systématique de femmes et de filles, de massacres aveugles ainsi que d’autres crimes de guerre lors du conflit au Darfour. Des vétérans impliqués dans ces horreurs dirigent le déploiement des forces soudanaises au Yémen – quoique dans une campagne plus formelle et structurée.

Certaines familles ont tellement besoin d’argent qu’elles soudoient des officiers de la milice afin qu’ils permettent à leurs fils d’aller au combat. Nombre d’entre eux ont entre 14 et 17 ans. Lors d’entretiens, cinq combattants rentrés du Yémen ainsi qu’un autre sur le point d’y aller ont déclaré que les enfants représentaient au moins 20% de leurs unités. Deux ont affirmé que les enfants en composaient plus de 40%.

Les combattants soudanais indiquent que pour rester à une distance sûre des lignes de bataille, leurs surveillants saoudiens ou émiratis dirigent les combattants presque exclusivement à distance, leur ordonnant d’attaquer ou de battre en retraite au moyen de casques d’écoute et de système GPS remis aux officiers soudanais responsables de chaque unité.

«Les Saoudiens nous disent ce que nous devons faire par téléphone ou par un autre équipement audio», déclare Mohamed Suleiman al-Fadil, un membre, âgé de 28 ans, de la tribu Bani Hussein qui est rentré du Yémen à la fin de l’année dernière. «Ils ne combattent jamais avec nous.» 

«Les Saoudiens nous lancent un coup de fil puis se retirent», ajoute Ahmed, 25 ans, membre de la tribu Awlad Zeid qui a combattu près de Hudaydah cette année et qui ne souhaite pas que son nom complet soit publié, craignant des représailles gouvernementales. «Ils traitent les Soudanais comme du bois à brûler.»  

Quelques milliers d’Emiratis sont basés autour du port d’Aden. Mais le reste de la coalition assemblée par les Saoudiens et les Emiratis est constitué principalement de pays qui dépendent de leur aide financière.

L’armée pakistanaise, malgré un vote parlementaire bloquant leur participation, a discrètement envoyé 1000 soldats afin de renforcer les forces saoudiennes à l’intérieur du royaume. La Jordanie a déployé des avions et des conseillers militaires. Ces deux Etats dépendent fortement de l’aide des monarchies du Golfe. (Un rapport d’une commission des Nations Unies laisse entendre que l’Erythrée aurait envoyé 400 soldats.)

Mais au Soudan, pays qui a joué un rôle bien plus important, l’argent saoudien semble passer directement par les mains des combattants – ou les mercenaires, comme les critiques les baptisent. Celui-ci ne bénéficie à l’économie qu’indirectement.

«Les gens sont désespérés. Ils se battent au Yémen parce qu’ils savent qu’ils n’ont pas d’avenir au Soudan», affirme Hafiz Ismail Mohamed, un ancien banquier, consultant économique et critique du gouvernement. «Nous exportons des soldats pour combattre comme s’ils étaient une marchandise que nous échangions contre des devises étrangères.»   

Un porte-parole de la coalition militaire sous direction de l’Arabie saoudite a déclaré qu’elle combattait afin de rétablir le gouvernement du Yémen reconnu internationalement et que les forces de la coalition respectent le droit humanitaire international ainsi que les droits humains, s’abstenant, y compris, «à recruter des enfants». 

«Les allégations selon lesquelles on trouve des enfants dans les rangs des forces soudanaises sont fictives et infondées», ajoute dans la déclaration le porte-parole, Turki al-Malki. Des responsables saoudiens affirment que leurs soldats sont aussi morts au Yémen, ils refusent toutefois d’en révéler le nombre.

Les troupes au sol soudanaises ont sans aucun doute permis aux Saoudiens et aux Emiratis d’étendre la guerre. Les Soudanais ont éloigné les Saoudiens et les Emiratis des effets que les pertes auraient eus sur leurs familles.

Les Soudanais sont parfois déployés en défense des flancs des miliciens yéménites qui mènent les attaques. Mais les combattants soudanais insistent sur le fait qu’ils sont aussi la principale barrière contre les ennemis des Yéménites saoudiens, les Houthis.

«Sans nous, les Houthis prendraient toute l’Arabie saoudite, y compris La Mecque», affirme M. Fadil.

L’ambassadeur Babikir Elsiddig Elamin, un porte-parole du ministère saoudien des Affaires étrangères, a refusé de commenter le nombre de troupes, les pertes ou encore la solde des combattants au Yémen. Il affirme que le Soudan combattait «dans l’intérêt de la stabilité et de la paix dans la région».  

«Nous n’avons pas d’autre intérêt national au Yémen.» 

Le ministre de la Défense du Soudan a menacé, en mai dernier, de se retirer du conflit, annonçant précisément que Khartoum «réévaluait» sa participation à la lueur des «intérêts et de la stabilité» du Soudan. Les diplomates estimaient que cette déclaration était une demande voilée pour que l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis fournissent une aide financière accrue.

Ils n’en ont rien fait et l’économie soudanaise a vacillé.

Le président soudanais Omar el-Béchir

Khartoum a jeté l’éponge. Le flux de combattants continue.

Mais le président du Soudan, Omar el-Béchir, a gagné des alliés de valeur, relâchant l’isolement international qui est la sien après avoir été durant des années un paria.

Pendant plus de deux décennies, les Etats-Unis ont désigné le gouvernement de M. el-Béchir comme étant un soutien étatique au terrorisme. La Cour pénale internationale a émis des mandats d’arrestation à son encontre, l’accusant d’avoir ordonné des crimes de guerre au Darfour.

Jusqu’à récemment, les Saoudiens et les Emirats ont gardé leurs distances, se méfiant de l’ancrage de Omar el-Béchir dans l’islam politique ainsi que de ses relations avec l’Iran et le Qatar, deux rivaux de l’Arabie saoudite.

La guerre au Yémen, toutefois, a permis à Omar el-Béchir d’obtenir au moins un soutien diplomatique de la part des dirigeants du Golfe; il a d’ailleurs remercié les Saoudiens et les Emiratis d’insister pour que Washington améliore ses relations avec le pays.

Les versements saoudiens aux soldats deviennent toujours plus importants pour le Soudan, où l’inflation a atteint 70% et où même dans la capitale des lignes se forment pour acheter du pain, de l’essence ou opérer des retraits bancaires. Au moins neuf personnes ont été tuées ce mois-ci par les forces de sécurité.

Le Darfour a fourni des mercenaires pour d’autres conflits.

Des groupes rebelles qui ont combattu la milice Janjawid combattent en Libye pour le général anti-islamiste Khalifa Haftar, selon les conclusions d’une commission des Nations Unies et d’autres rapports.

Mais un bien plus grand nombre a combattu au Yémen.

Les cinq combattants qui sont rentrés du Yémen ainsi que deux frères de combattants qui y sont morts font des récits similaires. Des avions soudanais quittent Khartoum ou Nyala, au Darfour, transportant vers l’Arabie saoudite 2000 à 3000 soldats chaque fois.

Ils sont conduits vers des camps à l’intérieur du royaume, où certains affirment y avoir vu rassemblé jusqu’à 8000 Soudanais.

Les Saoudiens leur fournissent des uniformes et des armes, dont les combattants saoudiens pensent qu’elles sont de fabrication américaine. Puis des officiers saoudiens les entraînent deux à quatre semaines, principalement à monter et nettoyer leurs armes.

Ils sont, enfin, répartis dans des unités composées de 500 à 750 combattants avant d’être conduits par voie terrestre au Yémen, vers des batailles dans le désert du Midi, le camp Khalid ibn Walid à Taiz ou dans les alentours d’Aden et d’Hudaydah.

Ils disent tous combattre seulement pour l’argent. Ils étaient payés en riyals saoudiens pour l’équivalent d’environ 480 dollars par mois pour un novice de 14 ans jusqu’à environ 530 dollars par mois pour un officier expérimenté du Janjawid. Ils recevaient entre 185 et 285 dollars supplémentaires pour un mois où ils étaient présents lors des combats – et pour certains chaque mois.

Leurs soldes étaient versées directement à la Banque islamique Faisal du Soudan, partiellement en mains saoudiennes. Après une alternance de six mois, chaque combattant a également reçu un versement en une fois d’au moins 700’000 livres saoudiennes – environ 10’000 dollars au taux de change officiel actuel.

A titre de comparaison, un médecin soudanais complétant son salaire par plusieurs emplois peut gagner l’équivalent de 500 dollars par mois, affirme M. Mohamed, le consultant économique.

Abdul Raheem, un membre de la tribu Rezeigat âgé de 32 ans dont le nom complet n’est pas divulgué pour éviter des représailles, a affirmé que sa famille avait payé l’année dernière un pot-de-vin d’une valeur de 1360 dollars à un dirigeant local de la milice afin qu’un frère plus âgé puisse aller au Yémen comme officier.

Le frère, Abdul Rahman, est mort au combat en février 2018. «Ainsi va la vie», déclare Abdul Raheem, avec un visage de marbre.

L’épouse d’Abdul Rahman et trois enfants ont reçu l’équivalent de 35’000 dollars en livres soudanaises, bien que des restrictions bancaires en bloquent l’accès.

Certains soldats soudanais ont dit explicitement aux soldats: «Ne combattez pas plus que ce que vaut l’argent, ne combattez pas plus que ce pourquoi vous êtes payés», se souvient Ahmed, de la tribu Awlad Zeid.

Tous les combattants se plaignent des mines et des fusées houthis. Ils relatent des pertes allant de 135 hommes dans l’unité de M. Fadil à environ 200 dans celle d’Ahmed. Lorsqu’ils sont rentrés, ils ont acheté un cheptel, une camionnette de fabrication coréenne ou encore une petite épicerie.

Hager, qui est allé au Yémen à l’âge de 14 ans et est revenu en novembre 2017, portait une chemise et un pantalon kaki lors d’un entretien à Khartoum. Ses joues étaient propres. Sa moustache pointait à peine.

Son unité à perdu 20 hommes lors de leur trajet par voie terrestre vers un camp près d’Aden, où ils ont perdu 22 hommes lors d’une première bataille et 35 lors d’une seconde – 180 après six mois.

Il était chaque jour terrifié, se courbant en avant sur son siège lorsqu’il parlait des combats. Ses officiers soudanais lui permettaient d’appeler ses parents parfois, et ils sont désormais heureux. En plus d’une maison, il a acheté à sa famille 10 têtes de bétail. (Article publié le 28 décembre 2018 sur le site du quotidien New York Times, Declan Walsh et Saeed al-Batati ont contribué à l’article depuis le Yémen; traduction A l’Encontre)

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