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21
septembre 2017

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La Brèche

Nadia Tolokonnikova, en compagnie de Maria Alekhina, le 24 décembre  2013 à l'aéroport de Krasnoïarsk

Nadia Tolokonnikova, en compagnie de Maria Alekhina, le 24 décembre 2013 à l’aéroport de Krasnoïarsk

Entretien avec Nadia Tolokonnikova
conduit par
Elena Servettaz

Deux jours après sa libération, Nadia Tolokonnikova, membre du groupe contestataire Pussy Riot, exprime sa détermination à continuer sa lutte pour la défense des droits de l’homme en Russie. Dans un entretien exclusif à RFI – la première donnée à un média français -, la jeune femme parle des projets qu’elle compte désormais mener à bien avec une autre Pussy Riot, Maria Alekhina, elle aussi graciée lundi 23 décembre 2013.

Nadia Tolokonnikova, vous êtes aujourd’hui libre, physiquement du moins. Mais avez-vous conscience d’être réellement sortie du camp de travail, ou une partie de vous est-elle restée enfermée? Est-ce peut-être la raison pour laquelle vous et Maria Alekhina n’avez pas encore revu vos enfants?

Nadia Tolokonnikova: C’est vrai que je ne sens pas encore une frontière claire entre moi et le camp de travail. En fait, je me sens responsable pour les gens que j’ai laissés derrière moi. Il me faudra du temps pour me libérer de tout ça.

Nous sommes décidées à nous acquitter, dans quelques jours, de la dette que nous avons envers les prisonniers qui restent. Maria et moi avons déjà discuté des projets à venir. Mais d’abord, nous allons rentrer jeudi à Moscou où, enfin, nous allons revoir nos enfants.

Votre peine allait se terminer de toute manière dans quelques mois. Pourquoi pensez-vous qu’on vous a libérées toutes les deux maintenant? Est-ce l’approche des Jeux olympiques, ou peut-être celle du G8?

Je pense que c’est en raison des Jeux olympiques. Parce qu’une menace réelle d’un boycott pèse sur les JO. Plusieurs chefs d’Etat ont déjà annoncé leur refus de s’y rendre. Pour contrer ce boycott, le système a décidé de faire preuve d’humanité.

Ils ont donc choisi des personnes à gracier auxquelles il ne restait justement plus beaucoup de temps en prison. En revanche, les gens qui auraient vraiment eu besoin d’être graciés sont restés derrière les barreaux.

Pensez-vous que la pression internationale peut faire réagir le régime russe?

Je crois que Vladimir Poutine tient personnellement au projet des Jeux olympiques. Pour lui, c’est une question d’honneur, d’orgueil viril. Du coup, les pressions internationales concernant les JO, ça compte pour lui.

Ce n’est pas le cas pour d’autres affaires. Rappelez-vous notre procès par exemple: durant notre procès, les pressions internationales étaient très fortes et pourtant, ça n’a rien changé à notre destin. Nous avons tout de même pris deux ans de camp. A l’inverse, les Jeux olympiques sont sacrés pour Poutine.

En ce moment, l’Etat russe fonctionne comme dans un conte pour enfants, dans lequel les JO sont l’objet magique. On ne peut appuyer sur ce bouton qu’une seule fois. C’est une occasion unique.

Après votre libération, votre première déclaration fut: «La Russie sans Poutine!» Vous, les Pussy Riot, avez été condamnées à deux ans de camp pour avoir chanté une prière punk dans une cathédrale de Moscou. Maintenant, vous souhaitez vous engager pour la défense des droits de l’homme. N’avez-vous pas peur d’une nouvelle sanction de la part du régime? Pis, de ne plus être défendues à ce moment-là par la communauté internationale ?

Ce serait étrange d’avoir peur alors que nous ressentons en nous un besoin profond de faire ce que nous faisons. Un besoin qui sort de nos tripes. Cette motivation est née pendant des mois et des mois d’enfermement. Elle vaincra toutes les craintes que nous pourrions ressentir, bien sûr, comme n’importe qui.

Mais en aucun cas, nous n’allons permettre à ces craintes de s’emparer de nous. Nous sommes déterminées à agir de la manière que nous avons décidée, sans nous laisser distraire par la peur.

Après votre libération, vous avez déclaré que la Russie dans son ensemble ressemble à un grand camp de travail. Que vouliez-vous dire par là ?

La relation de soumission du pouvoir russe à ses hommes ressemble beaucoup à la structure d’un camp de travail et à la manière dont fonctionne le système hiérarchique dans la Russie de Poutine. Les responsables russes refusent d’être ouverts et transparents. Et ce refus, cette peur, cela se sent également dans les camps de travail. Au niveau de l’Etat russe, les responsables ont peur que leurs actions ne soient rendues publiques, même s’ils ne font rien de répréhensible. C’est une peur irrationnelle.

Nous aimerions obtenir de la transparence dans le système pénitentiaire, dans l’Etat. Nous aimerions que la société civile contrôle le gouvernement. La connivence entre le système pénitentiaire et le pouvoir a des racines profondes. Elle a connu son apothéose à l’époque de Staline. Et son héritage perdure; malheureusement, il y a aujourd’hui beaucoup de gens qui idéalisent Staline. Même les élèves disent aujourd’hui que Staline était un dirigeant efficace. Cette formule idiote de l’ère Poutine est transmise à nos enfants. Et ça ne peut que me faire peur.

Ce genre de discours, cette idéologie font de notre pays une prison. C’est pour cela qu’il faut changer la direction que prend l’Etat russe. Nous aimerions mener des actions concrètes. D’ailleurs, nous avons déjà commencé durant les deux années de notre détention. Nos projets sont au point. En braquant les projecteurs sur le système pénitentiaire russe, et en le changeant, nous allons changer l’idéologie de l’Etat.

Comment comptez-vous exactement apporter ce changement? Allez-vous parler haut et fort des abus qui sont commis dans les camps de travail?

Nous allons parler des cas concrets, des gens qui se trouvent toujours dans les camps ou qui ont été libérés. On travaillera avec des personnes prêtes à prendre une position plus radicale que celle de la majorité des prisonniers, qui sont dans la tolérance, la soumission ou encore la collaboration avec l’administration pénitentiaire.

Nous avons déjà identifié plusieurs personnes qui ont exprimé le souhait de résister de cette manière au système pénitentiaire. En aidant ces résistants, nous allons porter un coup au système. Et aussi paradoxal que cela puisse paraître, notre expérience a montré qu’une personne seule peut mener un combat. Une personne seule pourra changer un petit bout du système.

Alors, s’il y a beaucoup de personnes réunies dans une chaîne, nous espérons que le changement prendra enfin une autre ampleur et atteindra le niveau supérieur. Nous sommes prêtes à travailler avec les gens qui ont souffert de l’arbitraire du système pénitentiaire, avec les juristes qui pourront nous indiquer la direction dans laquelle il faut s’engager, mais aussi avec les représentants du pouvoir.

Si les représentants du Service pénitentiaire fédéral sont prêts à faire un pas vers les militants qui souhaitent améliorer le système, ce serait formidable ! Nous ne rejetons pas les représentants de l’Etat. Nous savons qu’il y en a qui font leur travail de manière honnête et nous aimerions qu’ils servent d’exemple à ceux qui violent les lois.

Allez-vous aussi continuer votre travail artistique au sein du groupe Pussy Riot? Par exemple, enregistrer un disque ou partir en tournée?

Nous avons d’autres projets. Quand notre groupe existait encore, nous avions déjà expliqué que les actions commerciales, comme la sortie d’un album ou une tournée, ne nous intéressaient pas. En ce qui concerne la participation de chacune d’entre nous au groupe, nous n’allons bien évidemment pas nous séparer puisque nous sommes liées à jamais à Pussy Riot.

Mais il faut comprendre aussi que Pussy Riot existe maintenant indépendamment de nous. Nous avons lancé cette idée, et elle n’est pas morte. Elle apparaît ci et là. Elle existe indépendamment de nous. Celui qui aime l’idée de Pussy Riot peut l’utiliser. Je vois que les gens le font et cela me plaît. Ma participation n’est plus obligatoire.

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