
Par Adriano Campos
Depuis la chute du gouvernement d’António Costa [démission remise en novembre 2023, fin du mandat en avril 2024 après élections anticipées de mars 2024], actuel président du Conseil européen désigné par les socialistes européens, le Portugal est dirigé par un gouvernement de coalition minoritaire de l’Alternative démocratique (PSD/CDS), membre du Parti populaire européen (PPE). Dans les derniers sondages sur les intentions de vote, aussi bien le Parti socialiste que Chega («ça suffit»), formation d’extrême droite, obtiennent des scores similaires à la somme des partis au pouvoir. L’une des principales sources de controverse politique, depuis la fin de l’année 2025, est devenue la tentative d’adoption d’un nouveau «paquet de mesures sur le travail».
Ces dernières années, le Portugal a conservé sa structure économique, caractérisée par une position périphérique et subalterne dans l’ordre européen. Malgré la forte augmentation du niveau d’éducation de sa classe ouvrière, le pays reste dominé par des secteurs rentiers de la distribution alimentaire et du tourisme, ainsi que par des services à faible intensité technologique. La fonction publique, par exemple, emploie aujourd’hui pratiquement le même nombre de personnes qu’il y a 20 ans. Parallèlement à la montée de la précarité et de l’instabilité des contrats de travail, cette réalité contribue à un taux élevé d’émigration des jeunes et à des besoins croissants en main-d’œuvre immigrée.
Selon des données récentes de la Banco de Portugal, depuis 2018, environ 1,2 million d’immigrant·e·s sont venus s’installer et travailler au Portugal: 38% proviennent du Brésil, 19% d’Inde, du Bangladesh et du Népal, et 14% de pays africains lusophones. Ces travailleurs ont trouvé un emploi dans les secteurs des services de proximité (20%), de l’hébergement et de la restauration (18%), de l’agriculture et de la pêche (15%), de la construction (14%), du commerce (10%) et de l’industrie (7%). Attaqués quotidiennement par la droite, les immigré·e·s représentent aujourd’hui un quart de la main-d’œuvre au Portugal.
Le règlement de comptes de la droite
Au cours des deux dernières décennies, le Portugal a connu trois grandes révisions de la législation du travail, toujours dans le but d’affaiblir les droits des travailleurs et travailleuses. La plus importante a eu lieu sous l’égide de la troïka (Commission européenne, Banque centrale européenne et FMI) qui, pendant trois ans (2011-2014), et en alliance avec la droite et le Parti socialiste, a imposé un plan d’austérité drastique au lendemain de la crise financière mondiale.
D’autres mesures visant à modifier la législation du travail ont été bloquées grâce à l’accord de la «geringonça» – soutien parlementaire au gouvernement minoritaire du Parti socialiste, négocié par le Bloc de gauche et le Parti communiste (2015–2019). Privé du soutien de la gauche, António Costa a choisi de ne pas modifier le droit du travail au cours des gouvernements suivants (2019-2024). Avec la victoire de la droite aux élections de 2024, confirmée en 2025, un remaniement de la législation du travail a été annoncé.
Le gouvernement de l’Alternative démocratique (AD) a présenté une proposition de modification en profondeur de la législation du travail, annonçant notamment: l’allongement de la période d’essai lors de l’embauche de salarié·e·s; la possibilité de déroger à une partie des droits à indemnité de licenciement; l’augmentation du nombre maximal d’heures supplémentaires; l’allongement de la durée des contrats à durée déterminée; la simplification des licenciements, entre autres mesures.
Cette proposition a suscité une vive contestation visant le gouvernement fin 2025, avec la convocation d’une grève générale par les deux centrales syndicales: la CGTP (historiquement liée au Parti communiste) et l’UGT (historiquement dominée par le Parti socialiste) [voir à ce sujet le dossier publié sur A l’Encontre le 15 décembre]. L’impact de la grève et la protestation publique ont contraint le gouvernement à faire plusieurs concessions dans le cadre d’une concertation sociale, mais le résultat a abouti, la semaine dernière, à une impasse, suite à l’annonce par l’UGT de son opposition à un accord. Il faut souligner que la CGTP n’avait pas été incluse dans les nouveaux cycles de négociations.
La droite dans l’attente d’un accord, le gouvernement pourrait préférer le rejet
Au Portugal, les modifications de la législation du travail relèvent de l’Assemblée de la République, de sorte que les négociations dans le cadre de la concertation sociale (entre les centrales syndicales, le gouvernement et les représentants des employeurs) ont avant tout une fonction symbolique et de légitimation publique. Tant le Parti socialiste que les partis situés à sa gauche – Bloco de Esquerda, Parti communiste et LIVRE (Verts européens) – ont maintenu une position de rejet, annonçant qu’ils voteraient contre [au total, ils comptent 10 députés sur 230: Bloco 1, PC 3, Verts 6]. Aux côtés du gouvernement, en faveur du projet, se s’ajoutent les ultralibéraux de l’Iniciativa Liberal (Renew Europe).
L’extrême droite, représentée par Chega, reste indécise. Affecté par la défaite de son allié Viktor Orbán et par la connotation trumpiste, dans un contexte de hausse des prix des carburants liée à l’agression contre l’Iran, André Ventura misait sur l’existence d’un accord entre le gouvernement et l’UGT, ce qui lui aurait fourni une justification minimale pour faire passer le paquet de contre-réformes ayant trait à la législation sur le travail.
Comme pour d’autres dossiers importants au Parlement – de la loi sur la nationalité [augmentation du temps de résidence requis pour accéder à la nationalité: 7 ans pour les personnes originaires des pays lusophones et de l’UE; 10 ans pour les personnes provenant d’autres pays] au budget de l’État – le gouvernement dépend du vote favorable de Chega (dans le premier cas) ou du Parti socialiste (dans le second). Face à l’impasse provoquée par l’annonce de l’UGT, André Ventura a rapidement fait connaître ses conditions, encore vagues dans leurs termes concrets, pour voter en faveur du projet au Parlement: protection des travailleuses allaitantes et des travailleurs postés [généralement 3×8], ainsi que la limitation de l’externalisation et du recours au licenciement.
En l’absence de date pour la présentation du paquet de mesures sur la législation du travail à l’Assemblée de la République, les négociations entre les employeurs, le gouvernement et l’UGT n’ont pas été déclarées conclues. L’intervention du président de la République nouvellement élu, António José Seguro, ancien secrétaire général du Parti socialiste, qui a publiquement fait pression sur l’UGT pour qu’elle parvienne à un accord, y contribue également.
Du côté des travailleurs et travailleuses, la CGTP a réagi en appelant à une grève de la fonction publique et à une manifestation à Lisbonne, qui s’est tenue vendredi 17 avril. Les portes étant fermées à sa gauche, le gouvernement pourrait miser sur la défection de Chega en la matière, laissant entendre qu’il pourrait préférer le rejet de la proposition, pour ensuite utiliser l’argument de l’instabilité politique et de la responsabilité gouvernementale afin de renforcer sa position dans les sondages.
Cette semaine a également vu la publication d’un manifeste signé par des dizaines de dirigeants et de militants syndicaux, appelant à l’unité entre les centrales syndicales lors des futures mobilisations contre la contre-réforme concernant la législation du travail [1]. Une lutte qui marquera sans aucun doute le cycle politique au Portugal au cours des prochains mois. (Article reçu le 20 avril 2026; traduction-édition rédaction A l’Encontre)
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[1] En ce qui concerne les enjeux liés à la proposition de nouvelle loi, esquerda.net, blog du Bloco, présente ainsi le centre de gravité du manifeste: «Les syndicalistes affirment que le projet de contre-réforme de la législation du travail ne prévoit aucune mesure ayant trait à “la gestion algorithmique de plus en plus répandue”, ni aucune réponse aux effets du changement climatique pour ceux qui travaillent dans des conditions extrêmes de chaleur ou de froid ou lors d’événements climatiques violents tels que ceux que le pays a connus il y a quelques mois [tempêtes]. La même absence de mesures se fait sentir pour ceux qui subissent l’usure cumulative du travail posté, qui, dans le cas des travailleurs ayant des responsabilités familiales, se voient même imposer le travail de nuit et du week-end. Si cet ensemble de contre-réformes ne dit rien sur le cadre juridique encadrant l’usage de l’intelligence artificielle ni sur les gains de productivité associés à sa mise en oeuvre, il propose des mesures allant dans le sens contraire, en précarisant et en déréglementant les horaires de travail avec la suppression des droits des pères et des mères d’enfants, en vidant de sa substance le “devoir de déconnexion” obtenu en 2021, ou en allant à contre-courant de la directive européenne sur les plateformes numériques, mettant fin à la prescription d’un contrat de travail spécifique au secteur.
Les signataires du manifeste soutiennent que “maintenir une unité totale [syndicale] dans le rejet de cette proposition gouvernementale et de ses présupposés est une condition nécessaire pour ouvrir la voie à un autre débat: non pas sur la manière de déstabiliser encore davantage le monde du travail, mais sur les nouveaux droits qu’il est indispensable de conquérir dans un contexte marqué par d’innombrables transitions (numérique, écologique et démographique), par les conséquences de la guerre et par l’augmentation du coût de la vie.” Ils appellent également le président de la République à “ne pas promouvoir quelque accord que ce soit autour de cet avant-projet” élaboré en marge de la concertation sociale et comportant des dispositions contraires à la Constitution qu’il a juré de défendre.» (Traduction rédaction A l’Encontre)

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