Dossier. Palantir: un manifeste pour la consolidation de l’impérialisme et du suprémacisme de l’Occident

(Capture de vidéo)

Par Sharon Zhang

Palantir, grand contractant militaire et géant de la surveillance, a publié sur les réseaux sociaux un manifeste inquiétant appelant les entreprises technologiques comme la sienne à jouer un rôle plus important dans un avenir dystopique où les puissances impérialistes et suprémacistes blanches ont libre cours et où les habitants des Etats-Unis sont de plus en plus soumis aux caprices de l’État surveillant.

Le manifeste contient 22 points qui, selon Palantir [1], ont été résumés à partir d’un ouvrage de 2025, The Technological Republic:  Hard Power, Soft Belief, and the Future of the West (Ed. The Crown Currency Group), écrit par Alex Karp, cofondateur de Palantir, et Nicholas W. Zamiska, responsable des affaires publiques et conseiller juridique du PDG de l’entreprise.

L’entreprise, également cofondée par Peter Thiel [il a aussi été conseillé de Donald Trump en 2016], affirme que les États-Unis devraient adopter un service militaire national obligatoire sur une base «universelle». Les besoins de l’armée devraient être prioritaires avant tout car «la capacité des sociétés libres et démocratiques à s’imposer […] nécessite une puissance dure/coercitive», plutôt qu’une puissance douce (soft power).

Le type de pouvoir que Palantir souhaite soutenir, encourager, privilégie les valeurs occidentales et dénigre les «sous-cultures», indique le manifeste, dans un message raciste à peine voilé. Des civilisations telles que l’Allemagne nazie et le Japon impérial devraient être replacées au pouvoir, affirme le message.

«La neutralisation/stérilisation de l’Allemagne et du Japon après la guerre doit être annulée», a déclaré Palantir. «La neutralisation de l’Allemagne a constitué une correction excessive pour laquelle l’Europe paie aujourd’hui un lourd tribut. Un engagement similaire et hautement théâtral en faveur du pacifisme japonais, s’il est maintenu, menacera également de modifier l’équilibre des pouvoirs en Asie.»

Plusieurs de ces points font écho aux critiques de la droite concernant la «culture de l’annulation» (cancel culture) et de «l’inclusion», tout en soutenant une vision des États-Unis qui semble relever de la suprématie blanche.

«Certaines cultures ont produit des avancées vitales; d’autres restent dysfonctionnelles et régressives», affirme le manifeste, condamnant le «pluralisme creux». «Nous, en Amérique et plus largement en Occident, avons résisté pendant le dernier demi-siècle à la tentative de définir les cultures nationales sous l’angle de l’inclusivité.»

Les entreprises technologiques comme Palantir doivent jouer un rôle prépondérant dans cet avenir, affirme la société, en déclarant que «la Silicon Valley doit jouer un rôle dans la lutte contre la criminalité violente».

Ce manifest, qualifié «divagation d’un méchant de bande dessinée» par des critiques, est plus que préoccupant venant d’une entreprise dont l’influence ne cesse de croître au sein du gouvernement fédéral des Etats-Unis. Au cours de la première année du second mandat de Donald Trump, la valeur des actions de l’entreprise a plus que doublé, celle-ci ayant décroché des contrats d’une valeur de plus de 11 milliards de dollars avec le gouvernement fédéral [un contrat d’environ 10 milliards avec le département de la Guerre dirigé par Pete Hegseth, un autre de 1 milliard avec le département de la Sécurité intérieure, dont depend l’ICE – réd.].

Les pouvoirs de l’entreprise dans le cadre de ses activités gouvernementales comprennent des pouvoirs décisionnels en temps de guerre, une surveillance généralisée des immigrant·e·s et des Américains en général, ainsi que l’espionnage des Américains, une pratique de longue date de l’entreprise dans le cadre de ses partenariats avec les forces de l’ordre tant au niveau fédéral que local. (Article publié sur le site Truthout le 20 avril 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

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[1] Palantir a établi son siège européen à Schwytz. Nous reviendrons sur les rapports de Palantir avec diverses institutions suisses, cela dans le prolongement de l’enquête de qualité faite par le site zurichois Republik en décembre 2025. (Réd.)

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Le manifeste de Palantir suscite des questions quant à aux types de contrats obtenus au Royaume-Uni

(Capture d’écran)

Par Aisha Down et Robert Booth

La société états-unienne de technologies d’espionnage Palantir a publié un manifeste vantant les mérites de la puissance des Etats-Unis et laissant entendre que certaines cultures sont inférieures à d’autres – ce que des députés de la Chambre des communes ont qualifié de «parodie d’un film RoboCop» et de «divagations d’un super-vilain».

«Certaines cultures ont produit des avancées vitales; d’autres restent dysfonctionnelles et régressives», a écrit Palantir dans un manifeste en 22 points publié sur X le 18 avril, qui appelait également à mettre fin à la «neutralisation/stérilisation après la guerre» de l’Allemagne et du Japon.

Le message exhortait les États-Unis à rétablir la conscription, affirmant que les «sociétés libres et démocratiques» ont besoin de «puissance dure/coercitive» pour s’imposer.

Il prédisait également un avenir dominé par les armes autonomes: «La question n’est pas de savoir si des armes dotées d’intelligence artificielle seront construites; il s’agit de savoir qui les construira et dans quel but. Nos adversaires ne s’arrêteront pas pour se livrer à des débats théâtraux sur les mérites du développement de technologies ayant des applications critiques pour la sécurité militaire et nationale. Ils iront de l’avant.»

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Cette déclaration est la plus récente d’une série de prises de position très médiatisées de Palantir et de son directeur général, Alex Karp, qui semblent indiquer que celui-ci ne se considère pas simplement comme le dirigeant d’une entreprise de logiciels, mais comme un expert doté d’une vision éclairée sur l’avenir de la civilisation.

Cela a suscité des critiques de la part de plusieurs députés britanniques, qui ont déclaré que ces prises de position soulevaient encore plus de questions concernant le carnet de commandes du Royaume-Uni auprès de cette entreprise. Palantir a accumulé plus de 500 millions de livres sterling de contrats en Grande-Bretagne, dont un contrat de 330 millions de livres sterling avec le NHS (National Health Service), ainsi que des contrats avec la police et le ministère de la Défense. Ces accords font l’objet de critiques de plus en plus vives.

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«Le manifeste de Palantir, qui prône la surveillance étatique des ressortissants des Etats-Unis par l’IA ainsi que le service militaire national aux États-Unis, est soit une parodie du film RoboCop, soit une diatribe narcissique inquiétante émanant d’une entreprise arrogante», a déclaré Martin Wrigley, député libéral-démocrate et membre de la commission spéciale de la Chambre des communes chargée des sciences et des technologies. «Quoi qu’il en soit, cela montre que la philosophie de l’entreprise est tout à fait inadaptée pour travailler sur des projets du gouvernement britannique impliquant les données privées les plus sensibles des citoyens.»

On ignore ce qui a poussé Palantir à publier ce manifeste, qui semble reprendre le livre de Karp, The Technological Republic:  Hard Power, Soft Belief, and the Future of the West, publié l’année dernière. Cet ouvrage déplore une «auto-satisfaction» généralisée chez les «ingénieurs et fondateurs» qui développent des applications de partage de photos au lieu de collaborer avec les gouvernements pour garantir «la place dominante de l’Occident dans l’ordre géopolitique».

Dans un entretien accordé à CNBC début mars, Alex Karp a laissé entendre que l’IA «bouleverserait» le pouvoir des «électeurs hautement qualifiés, souvent des femmes, qui votent majoritairement pour les démocrates», et, à la place, donnerait plutôt du pouvoir aux «électeurs issus de la classe ouvrière, ayant suivi une formation professionnelle, souvent des hommes».

Rachael Maskell, députée travailliste, ancienne employée du NHS et critique du contrat de 330 millions de livres sterling conclu par Palantir pour aider à gérer la plateforme de données fédérée du NHS England, a déclaré au Guardian: «La publication de ce message est assez inquiétante et, en essayant de cerner l’argumentaire commercial de Palantir à partir de là, on voit clairement qu’ils cherchent à se placer au cœur de la révolution de la défense à l’ère technologique. Palantir est bien plus qu’une simple entreprise de solutions technologiques s’il tente d’orienter les choix en matière de politique, de stratégie et d’investissement. Il est temps que le gouvernement comprenne sérieusement la culture et l’idéologie de Palantir, et qu’il trouve le moyen de résilier ses contrats dès que possible.»

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Le mois dernier, le Guardian a rapporté que Palantir allait se voir accorder l’accès à des données hautement sensibles relatives à la réglementation financière britannique, après que la Financial Conduct Authority (FCA) eut attribué à l’entreprise un contrat visant à analyser ses données de renseignement internes. Des députés ont exhorté le gouvernement à mettre fin à ce contrat.

Lors d’un débat la semaine dernière, des députés ont également exigé que le gouvernement résilie son contrat avec le NHS. «Les citations étranges et inquiétantes des dirigeants de Palantir ne manquent pas», a déclaré Tim Squirrell, responsable de la stratégie au sein du groupe militant Foxglove [organisation non gouvernementale qui se bat contre les abus des grandes sociétés de la tech]. «Cette dernière série de déclarations incohérentes, dignes d’un méchant de bande dessinée, prononcées par Alex Karp, démontre à quel point Palantir est profondément ancré dans l’axe Trump-Big Tech, obsédé par la domination américaine et totalement inapte à côtoyer de près nos services publics.»

«Le “manifeste” de Palantir ressemble aux divagations d’un super-vilain», a déclaré Victoria Collins, députée libérale-démocrate. «Une entreprise qui affiche des motivations idéologiques aussi flagrantes et un tel manque de respect pour l’État de droit démocratique n’a pas sa place auprès de nos services publics.»

Un porte-parole de Palantir a déclaré: «Les logiciels de Palantir contribuent à accroître les capacités opérationnelles du NHS, à réduire le temps nécessaire au diagnostic du cancer, à prolonger la durée de mission des navires de la Royal Navy en mer et à protéger les femmes et les enfants contre la violence domestique. Nous sommes fiers que ce soutien soit apporté par les 17% de nos effectifs basés au Royaume-Uni – la proportion la plus élevée parmi les 20 plus grandes entreprises technologiques mondiales.» (Article publié par The Guardian le 21 avril 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

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