vendredi
15
novembre 2019

A l'encontre

La Brèche

Manifestation à Pécs, ville qui se situe dans le sud du pays, en Transdanubie

Par Ludovic Lepeltier-Kutasi

«Ce qui s’est passé mercredi 2 décembre était illégal. Des militants politiques agressifs ainsi que des représentants des organisations de George Soros ont pris part à la manifestation en affrontant la police avec violence.» Depuis le lendemain du vote d’une réforme contestée du Code du travail le 12 décembre dernier, c’est ainsi, en traîtres à la solde d’intérêts étrangers que le Fidesz (Alliance civique hongroise) de Viktor Orbán dépeint sur les réseaux sociaux les quelques milliers de manifestants qui s’étaient rassemblés dans la soirée sur la place Kossuth à Budapest. «Le plan Soros a commencé», avait même titré le très pro-Fidesz Origo, également en référence au milliardaire hongro-américain, que le pouvoir accuse obsessionnellement de vouloir déstabiliser «les défenseurs de l’Europe chrétienne».

En province aussi

Une riposte d’une improvisation surprenante de la part d’un gouvernement passé maître dans l’art d’anticiper les mouvements de son opinion publique. Car entre-temps, une quinzaine de milliers de manifestants ont pris part à un défilé rassemblant syndicats et partis d’opposition le dimanche 16 décembre dans les rues de la capitale, tandis qu’en province – fait rarissime – des rassemblements de plusieurs centaines de personnes se sont tenus dans les grandes villes, mais aussi dans des bourgades d’une dizaine de milliers d’habitants. Une réalité peu en phase avec la rhétorique complotiste d’emblée montée en épingle par le Fidesz.

«Les syndicats sont étonnamment actifs dans les manifestations», constate le politologue Gergely Laki, qui pointe le rôle marginal joué par les grandes centrales durant ces deux dernières décennies, ainsi que la sous-syndicalisation structurelle qui caractérise la Hongrie depuis la fin du communisme. «Ils ont réussi à faire descendre dans la rue des catégories d’employés rarement mobilisés, mais sur qui la réforme du Code du travail va avoir un impact concret.» Pour l’analyste du think tank «Policy Solutions», «il ne faut pas pour autant sous-estimer la participation de l’intelligentsia provinciale, qui n’est absolument pas touchée par la loi. Eux sont surtout là pour dénoncer la politique autoritaire de Viktor Orbán». 

Médias ciblés

Signe de l’évolution de la géographie du pouvoir, «ce sont les médias proches du gouvernement qui ont été pris pour cible par les manifestants», souligne Csaba Lukács, directeur de l’hebdomadaire conservateur dissident Magyar Hang. Il y a bien sûr eu le sit-in des députés d’opposition au sein du siège budapestois du groupe d’audiovisuel public MTVA le lundi 17 décembre, mais aussi quelques petits incidents lors des rassemblements provinciaux.

A Pécs par exemple, c’est sur la rédaction du quotidien régional Dunántúli Napló que les habitants ont jeté des œufs, tandis qu’à Nyíregyháza, ville de cent mille habitants à la frontière roumano-ukrainienne, c’est au siège de la télévision locale que la foule a tenté – en vain – de prendre l’antenne pour y lire ses revendications.

Début décembre, un consortium, créé à l’automne, de plus de 500 médias privés – dont l’essentiel de la presse régionale – détenus par des proches du Fidesz a fait l’objet d’une loi sur-mesure le protégeant de l’autorité de régulation de la concurrence, une façon d’accroître encore davantage la mainmise du pouvoir sur le contrôle de l’information.

Alors que l’opposition parlementaire ne cesse de se fragmenter depuis 2010, il semble qu’elle ait trouvé un moyen de jouer collectif en misant sur sa complémentarité. Si la gauche retrouve des couleurs grâce à la forte tonalité sociale de la contestation, l’ex-parti d’extrême-droite Jobbik surfe sur le rejet d’un régime perçu comme systématiquement corrompu, tandis que les jeunes de Momentum cherchent à incarner l’esprit libéral qui était celui du Fidesz dans les années 1990.

Au centre-droit, des anciens élus du parti de Viktor Orbán prennent aussi leur part dans ce partage des tâches en essayant d’attirer à eux la bourgeoisie conservatrice modérée qui a fait les beaux jours du Fidesz avant son tournant populiste des années 2000.»

Première fissure au Fidesz

«Quelques dizaines de milliers de manifestants ne font pas le printemps!», temporise le sociologue Iván Szelényi, ajoutant: Il reste au Fidesz entre deux et trois millions de supporteurs; il faudrait plutôt plusieurs centaines de milliers de personnes dans les rues.»

János Lázár – ancien numéro deux du gouvernement – a pris ses distances avec la «loi esclavagiste» [les 400 heures supplémentaires pouvant être payées trois ans plus tard ; voir ci-dessous la note sur la jonction entre l’industrie allemande et le nouveau Code du travail].

Il dit «qu’il fallait prendre en considération les manifestants», développe-t-il. Avant de conclure: «J’ai appris de Max Weber que la crise légitime arrive quand l’équipe se retourne contre son patron.» Or ce genre de critique venant des rangs du Fidesz est un fait nouveau. (Article publié dans Le Soir, le 5 janvier 2018, https://journal.lesoir.be, avec autorisation de l’éditeur).

***

Le nouveau du Code du travail

«Travailler plus pour gagner plus». Cette formule résume bien l’esprit de la réforme du Code du travail, votée le 12 décembre dans une ambiance électrique. Baptisée par ses contempteurs «loi esclavagiste», elle prévoit une augmentation du seuil d’heures supplémentaires de 250 à 400 heures par an, ainsi que la possibilité de porter à trois ans la répartition du temps de travail au sein des conventions collectives.

Ces dispositions avaient d’ailleurs été «saluées par les entreprises du Bade-Wurtemberg», selon l’aveu même du ministre hongrois des Affaires étrangères Péter Szijjártó. Très exposés, des salariés de l’usine Audi de Gy?r n’avaient pas manqué de le relever en titrant deux jours plus tard par un «Nein, danke!» un communiqué syndical dénonçant un projet «séparant les travailleurs hongrois de leurs familles, en les rendant encore plus corvéables». (Ludovic Lepeltier-Kutasi)

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