
Par Antonis Ntavanellos
À l’approche de la dernière ligne droite avant les élections – qui auront lieu au plus tard au printemps 2027, lorsque Kyriakos Mitsotakis, chef de file de l’aile néolibérale de la droite, arrivera au terme de son deuxième mandat de Premier ministre –, la situation politique en Grèce s’apparente à un numéro d’équilibriste sur une corde raide.
Dans ces circonstances, les forces de l’establishment ont observé avec une grande appréhension la possibilité d’un soulèvement populaire ici aussi, faisant écho à ce qui se déroule en France et dans d’autres pays européens. Les manifestations de masse de la mi-octobre, organisées principalement par des lycéens, des étudiants et des enseignants, ont rassemblé plus de personnes que les manifestations «habituelles» jusqu’à présent. Elles restaient en deçà de ce qu’il faudrait pour déclencher un scénario «à la française». Cependant, ce n’était qu’un début. Une grève générale a été appelée pour le 25 novembre, ce qui constituera un test décisif de l’état d’esprit de la classe laborieuse. Avant cela, comme chaque année, le 17 novembre sera marqué par d’importantes manifestations politiques célébrant l’anniversaire du soulèvement des 14-17 novembre 1973 contre la dictature militaire [1]. Ce mois de novembre 2026 sera un «moment» important pour nous, il peut traduire la possibilité d’une entrée en force du mouvement issu de la base sur la scène politique. Ce facteur pourrait s’avérer décisif, car il est clair que le capitalisme grec se dirige rapidement vers une grave crise politique qui, d’ici quelques mois, pourrait atteindre un point où il deviendra impossible de former ne serait-ce qu’un gouvernement minimalement crédible et stable, à la suite des impasses rencontrées par Kyriakos Mitsotakis.
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Dans tous les sondages d’opinion, le soutien électoral à la Nouvelle Démocratie, le parti traditionnel de droite au pouvoir, se limite à 25% des personnes ayant l’intention de voter (le taux d’abstention étant estimé à plus de 50%). Cela représente une baisse significative par rapport aux 40,79% des voix que la Nouvelle Démocratie avait recueillies lors des dernières élections de 2023, qui avaient connu un taux de participation nettement plus élevé (61,80%). Le problème pour Mitsotakis est aggravé par le fait que ce seuil de 25% des voix est celui fixé par la loi électorale pour que le parti arrivant en tête bénéficie d’un bonus de sièges supplémentaires (jusqu’à 50 sur les 300 que compte le Parlement), cela dans le but de faciliter la formation d’un «gouvernement stable». Si Nouvelle Démocratie obtient ne serait-ce que quelques voix de moins qui ne lui permette pas d’atteindre le seuil de 25%, elle risque de se retrouver avec une fraction parlementaire dont la taille serait inférieure à la moitié de celle qu’elle a actuellement. Kyriakos Mitsotakis a été contraint d’admettre publiquement que, dans un tel scénario, «la question d’un changement de direction se posera naturellement» au sein du parti de droite.
Au sein de Nouvelle Démocratie, la cohésion est tout sauf acquise. C’est un secret de polichinelle que le chef de file de l’aile nationaliste de la droite, l’ancien Premier ministre Antonis Samaras, s’apprête à lancer son propre parti et ne cache plus son intention de se présenter aux prochaines élections en tant que rival de Kyriakos Mitsotakis. Un autre ancien Premier ministre, Konstantinos Karamanlis (neveu du fondateur de la droite contemporaine en Grèce, Konstantinos Karamanlis père, et héritier de sa tradition politique) a récemment déclaré que le bilan des sept années de mandat de Mitsotakis est que «la grande majorité de la société se sent marginalisée et lésée».
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La véritable raison du déclin de l’influence électorale de la droite réside dans l’indignation des travailleurs et travailleuses face aux résultats de ses politiques économiques et sociales, ainsi qu’aux conséquences des «contre-réformes» néolibérales en cours que Mitsotakis a promues avec un zèle quasi religieux.
L’austérité en Grèce brise littéralement le dos de ceux qui «vivent» de leur travail: les salaires et les retraites restant gelés aux niveaux de 2009. Les hausses constantes des prix des denrées alimentaires, du logement, de l’énergie et du carburant, entre autres, constituent un mécanisme de transfert colossal de ressources du bas vers le haut de l’échelle sociale. Les taux de TVA, imposés par la Troïka (Commission de l’UE, BCE et FMI) et le gouvernement pendant la période de crise aiguë comme une mesure prétendument d’urgence et temporaire, ont été maintenus. Ces taux – de 24% standard et «réduits» de 13%, y compris sur de l’alimentaire, et de 6% – figurent, à une exception près, comme les plus élevés d’Europe. Dans le contexte d’une longue période de hausses soutenues des prix qui a suivi, cet impôt, socialement régressif, transfère de plus en plus de ressources des ménages de la classe laborieuse vers le budget de l’État. Cela garantit des excédents budgétaires sans précédent nécessaires au service de la dette dans le cadre de l’accord de 2018 avec les créanciers – accord qui avait été présenté comme la prétendue «sortie des mémorandums» du pays, marquant la fin de la période de crise.
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Cette stratégie réactionnaire s’est étendue à l’ensemble des questions relatives aux relations de travail. Les accidents mortels sur le lieu de travail, devenus monnaie courante, sont directement liés à l’extension de la flexibilité du travail, même au sein de grandes entreprises «stratégiques». Dans les raffineries Motor Oil, détenues par la toute-puissante famille d’armateurs Vardinoyannis, deux explosions consécutives se sont produites en l’espace d’une seule semaine, faisant deux morts et deux blessés graves parmi les travailleurs. Toutes les victimes, bien qu’elles effectuassent des travaux d’entretien essentiels et dangereux dans les installations de la raffinerie, étaient employées par de petites entreprises sous-traitantes qui se chargent de tâches «à risque» sans aucune protection effective, dans le cadre de la stratégie d’externalisation de la raffinerie. Cette raffinerie reste l’une des entreprises les plus importantes et les plus rentables de Grèce. Ce scandale est tout sauf un incident isolé: dans l’industrie manufacturière, le tourisme, le transport maritime, l’agroalimentaire, l’industrie chimique, l’industrie pharmaceutique, etc., la vie et la santé des travailleurs constituent un «facteur» qui ne cesse d’être dévalorisée.
La politique de Mitsotakis à l’égard des capitalistes nationaux pourrait se résumer par le slogan: «Enrichissez-vous!» Les baisses constantes des taux d’imposition des sociétés, ainsi que des cotisations patronales à la sécurité sociale, ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Profitant de l’érosion continue des droits des travailleurs et travailleuses, les entreprises cotées à la Bourse d’Athènes battent record sur record en matière de croissance des bénéfices.
Et ce n’est pas un hasard si cette tendance coïncide avec la multiplication explosive des scandales de corruption qui font la une de l’actualité. Face à cette question, qui pourrait s’avérer décisive à l’approche des élections, le gouvernement Mitsotakis poursuit une stratégie à deux volets. Lorsqu’il s’agit de certains «petits poissons» (par exemple, une chaîne de livraison de pizzas qui a fraudé la TVA, ou certaines personnalités du monde du sport qui se sont enrichies en truquant les résultats de matchs de basket-ball, etc.), il tente de se forger une image d’«intégrité». Dans le même temps, cependant, dans les affaires majeures – en particulier celles impliquant des responsabilités gouvernementales et étatiques –, Mitsotakis poursuit sa stratégie de dissimulation et d’obscurcissement.
Trois affaires ressortent dans cette série, des affaires que la société grecque refuse d’oublier et de minimiser: 1) la tragédie de Tempé, où 57 personnes ont trouvé la mort dans une collision entre deux trains, suivie de la tentative du gouvernement de se décharger entièrement de toute responsabilité; 2) le scandale de la surveillance, orchestré par les services de renseignement nationaux en collaboration avec les services de renseignement israéliens, visant des dirigeants de l’opposition, des journalistes, des responsables gouvernementaux et… plusieurs milliers de citoyens au sujet desquels aucune information n’a jamais été divulguée; 3) le scandale de l’OPEKEPE, une grande agence gouvernementale chargée de distribuer les subventions européennes aux agriculteurs et éleveurs, mais qui, comme on l’a découvert, a détourné ces fonds au profit de responsables de partis de droite dans les zones rurales, confortant non seulement leur train de vie provocant par son opulence, mais aussi l’efficacité du parti au pouvoir dans l’achat de voix. Ces affaires restent en suspens et pourraient s’avérer décisives pendant la campagne électorale.
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Le résultat global de cette politique se traduit par une augmentation spectaculaire des inégalités sociales dans le pays. Face à un hiver difficile, marqué par la flambée des prix de l’énergie, du carburant et des denrées alimentaires, la polarisation sociale s’intensifie et s’exprime dans les secteurs populaires. Ce n’est pas un hasard si, dans tous les sondages d’opinion, une majorité d’environ 70% se déclare favorable à un processus de «changement politique», plutôt qu’à la promesse de «stabilité politique».
Dans des circonstances normales, un tel gouvernement serait une cible facile pour l’opposition. Cependant, les circonstances ne sont pas «ordinaires». En effet, les principaux partis d’opposition sont eux aussi en déclin. Cela résulte à la fois de leurs positions et de leurs choix lors de la précédente crise majeure – qui a culminé avec les événements de 2015 [la non-acceptation par le gouvernement Tsipras du 61,31% de NON lors du référendum] – et de leur soumission actuelle aux limites imposées par les puissantes forces au pouvoir dans le pays.
Alexis Tsipras a présenté, fin mai, son nouveau parti, l’ELAS [« Coalition de la gauche grecque», acronyme qui renvoie à celui de l’Armée populaire de libération] avec pour objectif immédiat de décrocher la deuxième place lors des prochaines élections et, à long terme, de s’imposer comme la principale alternative à Mitsotakis. Il a bénéficié d’un appui important par une frange de la classe dirigeante qui ne fait plus confiance à Mitsotakis, ainsi que d’un soutien significatif par partie des médias. Tsipras espérait pouvoir à nouveau rallier facilement à sa cause une large partie de la classe ouvrière et capitaliser le mécontentement populaire contre la droite. Le retour de Tsipras a entraîné l’effondrement de son ancien parti, SYRIZA. Aujourd’hui, selon les sondages, il n’obtient pas les 2% des intentions de vote. Toutefois, son glissement idéologique vers le centre, la promesse d’un «capitalisme démocratique» et la nature extrêmement centrée sur le dirigeant d’un «parti» – ce qui n’existe que dans la sphère médiatique – ne constituent pas des outils adaptés pour faire face à une période telle que celle que nous traversons actuellement.
Une fois dévoilés les premiers éléments concrets du projet et du programme politiques de Tsipras une douche froide s’est déversée sur ces partisans. En déclarant qu’il n’avait pas l’intention de recourir à la démagogie et que, par conséquent, il ne promettrait pas d’abroger les coupes dans les salaires et les retraites imposées par le mémorandum, ou en affirmant que la politique de privatisation des universités était désormais irréversible, il a vu son influence diminuer considérablement en très peu de temps. Désormais, la «bataille pour la deuxième place», face au PASOK, n’a pas de vainqueur facilement prévisible.
Le PASOK de Nikos Androulakis promet implicitement, et de manière loin d’être claire, aux électeurs un certain glissement vers la gauche au profit d’une social-démocratie locale. Cependant, les liens de longue date entre les dirigeants sociaux-démocrates et la classe dirigeante ne permettent pas de définir concrètement cette promesse. Comme pour tous les partis sociaux-démocrates européens, il en va de même pour le PASOK: leur promesse de changement politique n’a pas l’élan comparable à celui de leur passé politique à la fin du XXe siècle. Et personne ne doit oublier qu’au sein du PASOK existe une puissante faction de responsables formés à coexister avec la droite, qui se déclarent prêts à des collaborations post-électorales «avec la Nouvelle Démocratie – sans Mitsotakis», si ou quand les circonstances politiques l’exigeront. Les ambitions de l’équipe dirigeante de Nikos Androulakis se concentrent sur la «bataille pour la deuxième place», c’est-à-dire sur le fait de dépasser le parti d’Alexis Tsipras lors des prochaines élections. Mais cela s’arrête là… Dans les derniers sondages, le soutien dont bénéficie Tsipras s’élève à environ 12%, tandis que celui du PASOK avoisine les 10,8%.
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Cette situation au sein de la «principale» opposition parlementaire permet à Mitsotakis de conserver l’initiative politique, malgré l’affaiblissement manifeste de son parti. Et ce facteur engendre des risques supplémentaires.
Une stratégie préélectorale clé pour Mitsotakis consiste (et continuera de consister) à minimiser les pertes sur son flanc droit. Il s’agit de limiter les défections de la Nouvelle Démocratie vers l’extrême droite ouvertement raciste et nationaliste.
Le virage raciste du parti de droite au pouvoir est littéralement choquant. Les refoulements meurtriers menés par les garde-côtes sont devenus monnaie courante dans les eaux de la mer Égée et de la Méditerranée orientale, coûtant la vie à des dizaines de personnes désespérées qui tentent de rejoindre le territoire grec par la mer. Dans les camps, où le gouvernement détient les réfugié·e·s qui ont réussi à entrer dans le pays, deux soulèvements de désespoir ont eu lieu à ce jour, mais ceux-ci n’ont pas réussi à apporter la moindre amélioration, même la plus élémentaire, aux conditions épouvantables de leur détention forcée.
Cependant, c’est la question du nationalisme qui devient de plus en plus dangereuse. Dans le contexte de la rivalité traditionnelle entre la Grèce et la Turquie pour le contrôle de zones d’influence en Méditerranée orientale, l’alliance étroite de l’État grec avec l’État d’Israël a ajouté une dimension nouvelle et particulièrement dangereuse: l’escalade des relations turco-israéliennes à la suite des «événements» à Gaza, en Syrie et en Iran. Depuis des années, Mitsotakis mène une politique de surarmement de l’État grec, dans le but de s’assurer un «avantage militaire» en cas de confrontation avec la Turquie. Aujourd’hui, le renforcement de l’axe diplomatique et militaire avec Israël alimente la tentation, au sein des cercles militaristes nationalistes, de mettre à l’épreuve cet «avantage» notoire. Mais l’inverse est également vrai: une escalade incontrôlée en Méditerranée orientale pourrait désormais découler de décisions prises non pas à Athènes, mais à Tel-Aviv.
Les raisons ne manquent certainement pas. Ces derniers temps, le projet d’interconnexion électrique entre Israël, Chypre et la Grèce via le câble sous-marin Great Sea Interconnector (GSI) est de nouveau à l’ordre du jour. La précédente tentative de faire avancer ce projet avait été bloquée par la Turquie, qui avait déclaré que l’installation d’un interconnecteur énergétique dans les eaux internationales de la Méditerranée constituait une affirmation unilatérale de souveraineté et une remise en cause du statu quo. Aujourd’hui, après s’être assuré de la participation française à l’exploration et au financement du projet GSI, ainsi que d’un soutien euro-atlantique plus large, le gouvernement Mitsotakis déclare qu’il ira de l’avant avec ce projet. Interrogé sur ce qui se passerait si la Turquie tentait d’entraver les opérations en dehors des eaux territoriales grecques et chypriotes, le ministère grec des Affaires étrangères a répondu que la Grèce soutiendrait ces opérations en «déployant des forces sur le terrain». Il s’agit là d’un scénario d’affrontement militaire, qui devient encore plus effrayant si l’on considère l’implication éventuelle du gouvernement Netanyahou.
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Au cours des prochains mois, la gauche radicale en Grèce sera confrontée à des défis politiques majeurs. Elle se doit de contribuer au renversement d’un gouvernement haï et réactionnaire. Elle devra associer la revendication générale, partagée «Mitsotakis dehors!» à la lutte pour des acquis concrets des travailleurs et du peuple qui contribueront à améliorer les conditions de vie de la majorité. Elle devra s’opposer à la politique d’acquisition d’armes, mais aussi lier la solidarité avec la Palestine à la revendication de briser l’axe Grèce-Chypre-Israël. Et elle aura en fin de compte l’obligation de défendre la paix en tant que bien vital pour les travailleurs et les peuples de la région. (Article reçu le 30 octobre; traduction rédaction A l’Encontre)
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[1] Soulèvement de l’École polytechnique d’Athènes du 14 au 17 novembre 1973 qui allie une révolte massive d’étudiants et une grève générale des travailleurs grecs contre la dictature des colonels (la junte militaire au pouvoir depuis avril 1967). (Réd.)

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