Israël-Palestine. «La nuit, les colons volent nos moutons; le jour, nos olives. Ils nous voient, mais s’en moquent»

Bashar al-Masri assiste, impuissant, au vol de ses terres. (Crédit : Alex Levac)

Par Gideon Levy et Alex Levac

Cette fois-ci, nous avons tout vu de nos propres yeux. Nous nous tenions aux côtés du propriétaire et observions avec lui, en compagnie de quelques autres personnes, un groupe de colons envahir son oliveraie, étaler sans vergogne des bâches en plastique bleu sous les arbres, sortir des bâtons et frapper les branches pour que les olives se détachent et tombent au sol. Ces intrus n’ont ni planté ces arbres ni labouré le sol, ils ne les ont ni arrosés ni taillés, mais voilà qu’ils savouraient les fruits mûrs sur une terre qu’ils avaient usurpée.

Bashar al-Masri, 62 ans, père de six enfants, nous explique qu’il s’agit d’un terrain privé, officiellement enregistré à son nom au cadastre. A présent, il se tient à nos côtés et observe en silence, les yeux sombres, le déroulement de la scène. Il n’est pas difficile de deviner ce qui lui passe par la tête, ce qu’il ressent au fond de lui. Mais bien sûr, il ne lèvera pas le petit doigt. Il a trop peur.

Tout ce qu’il peut faire, c’est regarder le fruit de son labeur de ces dernières années se faire piller, impuissant à sauver la récolte. Comme si cela ne suffisait pas, l’un des colons fonce vers nous, perché sur un véhicule utilitaire Ranger, et crie de manière grossière à Bashar de quitter les lieux immédiatement et de rentrer chez lui, sinon il en subira les conséquences. Les pilleurs n’aiment pas être vus en train de commettre leurs crimes. Et tout cela se passe à peine deux jours après le vol de moutons dans la même région – mais nous y reviendrons plus tard.

Lundi 26 octobre, nous avons visité les oliveraies de la famille al-Masri dans la vallée. en contrebas de leurs maisons. Ils n’y ont plus accès depuis qu’un avant-poste de colons a été établi de l’autre côté. Le lieu: al-Rihaniyya, dans la région de Masafer Yatta, dans les collines du sud d’Hébron, au nord de l’avant-poste construit illégalement en 2002 sur l’ancien site archéologique de Susya, sur les ruines du village palestinien qui s’y trouvait autrefois et dont les habitants avaient également été chassés de force en 1986.

Un troupeau de vaches brunes appartenant aux colons paît sur les terres ayant été envahies. A proximité se trouve un berger colon à cheval, un cow-boy local, portant un t-shirt sur lequel on peut lire: «Mort à l’ennemi, liberté pour la patrie.» Ce combattant intrépide pour la liberté d’Israël conduit son troupeau vers les pâturages pillés, tandis que ses acolytes récoltent les olives de l’oliveraie saccagée.

Le cheval du cow-boy se faufile entre les vaches qui paissent et les colons en train de récolter, puis le Ranger arrive, comme d’habitude. Seules quelques dizaines de mètres séparent le propriétaire foncier palestinien du pillage en cours: les colons se trouvent dans la vallée en contrebas, les Palestiniens sur le versant d’une colline qui la surplombe. Les deux camps se toisent; un gouffre béant les sépare. Des regards de haine et de suprématie de la part des «seigneurs de la terre», des regards de rage et d’impuissance de la part de ses propriétaires. Sept colons face à environ le même nombre d’habitants du village. «Ils nous voient ici et s’en moquent complètement», dit l’un des villageois, désespéré. «La nuit, ils volent nos moutons et le jour, nos olives.»

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Nasser Nawaj’ah, un enquêteur de terrain pour B’Tselem – le Centre d’information israélien pour les droits de l’homme dans les territoires occupés – et chef du village voisin de Khirbet Susya, filme les colons et envoie les images directement à la police, en direct. Les colons, sans masque, récoltent avec énergie, comme si de rien n’était, comme si c’était leur terre, comme s’il s’agissait de leurs oliveraies et des arbres qu’ils ont entretenus et cultivés pendant des décennies. Leur véhicule se dirige vers nous. Les habitants reconnaissent le conducteur du Ranger – un cadeau de la ministre des Colonies et des Missions nationales, Orit Strock – comme étant un colon nommé Nachman, et ils reculent, effrayés. Nachman s’adresse au photographe, Alex Levac, qu’il prend apparemment pour un militant de la «présence protectrice».

«Nous avons un différend idéologique», dit-il à Levac. «Vous êtes venus les soutenir et nous sommes venus récupérer notre terre. Je respecte vos opinions, mais vous, vous vous occupez d’eux puis vous partez, tandis que nous restons et devons faire face aux problèmes que nous avons avec eux.»

Nachman se met alors à crier aux Palestiniens: «Si vous ne voulez pas d’ennuis, partez d’ici tout de suite. Rentrez chez vous. Ne sortez pas de chez vous.» Ainsi, même leurs jardins deviennent des territoires interdits, sur ordre des maraudeurs. L’un des habitants rétorque: «Mais ce sont nos terres.» Nachman: «Parlez-en à l’armée.»

Une dizaine de familles vivent à al-Rihaniyya, toutes membres de la famille élargie al-Masri. A ce moment-là, une policière du commissariat local est au téléphone avec l’un d’entre eux, un homme qui a tenté de déposer une plainte concernant une personne qui s’était introduite illégalement sur leur terrain. La policière le menace: «Ce n’est pas votre terre. D’après nos informations, ce n’est pas votre terre. Si vous nous rappelez, je vous arrêterai pour fausse déclaration.»

Nasser Nawaj’ah, qui a plus d’expérience en la matière, prend le téléphone. «Il y a également des dégâts matériels ici», dit-il à la policière dans un hébreu digne d’un avocat. Elle lui répond en criant: «Je mets fin à cette conversation. Ce n’est pas votre territoire. Ce n’est pas votre territoire et j’y mets un terme.» Nawaj’ah tente à nouveau sa chance: «C’est la zone B», explique-t-il, en référence à la partie de la Cisjordanie placée sous le contrôle civil total de l’Autorité palestinienne, tandis qu’Israël est responsable de sa sécurité – puis il pose la question décisive: «Alors, à qui appartient ce terrain?» La policière lui raccroche au nez. La victime est devenue l’accusé, menacée par la police et par les colons. C’est le pillard qui a raison.

Plus tard, Nassaer Nawaj’ah nous montre des cartes de l’ONG Hamakom qui indiquent bien que la zone en question fait partie de la zone B.

Pour l’instant, il envoie sa vidéo, dans laquelle on voit clairement les colons récolter des olives volées, à un officier de police qui lui avait autrefois suggéré de l’appeler chaque fois qu’il y aurait une attaque de colons. Ce soi-disant «bon flic» du district de Shai («Samarie et Judée») de la police israélienne répond immédiatement et dit: «Je m’en occupe.»

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Pendant ce temps, quelques jeunes du village s’affairent à construire un nouveau mur de briques destiné à protéger un local de stockage pour le matériel agricole et un enclos à animaux, près des habitations. En effet, juste avant notre arrivée, dans la nuit de samedi à dimanche, des colons s’étaient introduits par effraction et avaient emporté des animaux.

Les moutons volés appartenaient à Jaudat al-Masri, 45 ans. Il a cinq enfants et est au chômage depuis le 7 octobre 2023, après avoir travaillé pendant des années dans un magasin de matériaux de construction à Beit Hanina, un quartier palestinien de Jérusalem-Est. Depuis lors, il subvient à ses besoins grâce à son troupeau d’une vingtaine de moutons et à une oliveraie de 4 dunams (1 acre) située en contrebas dans la vallée, à laquelle il ne peut plus accéder par crainte des colons. Privé de ses moutons et de ses olives, il n’a désormais plus aucun moyen de subvenir aux besoins de sa famille.

Dimanche 25 octobre, vers 1 heure du matin, il a été réveillé par du bruit provenant de la direction de l’enclos à moutons. Depuis la fenêtre de sa maison, il a vu trois colons forcer les serrures de la porte et faire irruption à l’intérieur. Ils sont ressortis en emportant quelques agneaux tout en conduisant le reste du troupeau vers l’avant-poste de colons situé de l’autre côté de la route.

Jaudat a-Masri n’a pas osé sortir avant que les maraudeurs ne soient partis. À l’instar de son voisin, le propriétaire de l’oliveraie de la vallée que nous avions visitée, il n’a pu que regarder, impuissant, son bien se faire piller. Peu après, une fois les voleurs partis, il est sorti et a constaté que l’enclos était vide. Il a rapidement retrouvé un agneau recroquevillé parmi les arbres ainsi que quelques brebis adultes qui avaient échappé à leurs ravisseurs et erraient sur le flanc de la colline. Au total, nous dit-il aujourd’hui, il a perdu trois agneaux et quinze moutons.

Il a appelé la police, qui a promis de venir, mais finalement, les agents dépêchés sur place ont croisé un autre habitant sur la route principale et lui ont dit que Jaudat al-Masri devait se rendre au commissariat de Kiryat Araba, près d’Hébron, pour déposer une plainte officielle. Les agents ne se sont jamais rendus sur les lieux de l’effraction, affirment les habitants. Mais Hébron est désormais assiégée, et toutes les routes d’accès à la ville sont bloquées, à la suite de l’attaque qui s’est produite au poste de contrôle d’entrée la semaine dernière; Jaudat al-Masri n’a donc pas pu déposer plainte.

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Nous avons transmis les informations dont nous disposions à la police israélienne: concernant le vol des moutons, la récolte des olives par les colons dont nous avons été témoins et le comportement de la police locale. La réponse: «Contrairement à vos allégations, des agents de police se sont rendus sur place à deux reprises et ont rencontré le plaignant, qui avait initialement affirmé que 70 moutons lui avaient été volés. A la suite de son interrogatoire par la police, il a modifié sa version des faits et a déclaré que seuls 12 moutons avaient été volés. L’agent de police présent sur place a invité le plaignant à déposer plainte et l’a également contacté à plusieurs reprises. Or, à ce jour, il n’a pas déposé de plainte concernant cet incident. De plus, contrairement à ce qui est allégué ici, il s’agit de la zone C» – c’est-à-dire sous contrôle civil, administratif et sécuritaire total d’Israël!

Entre-temps, le berger a installé de nouvelles serrures, plus solides, sur la porte de son enclos, qui abrite désormais cinq moutons adultes et un agneau, qui bêle sans cesse. En contrebas, dans la vallée, la récolte se poursuit, sans interruption. (Article publié par le quotidien Haaretz le 31 octobre 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

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