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décembre 2018

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La Brèche

Saint-Nazaire. Gilets jaunes et rouges inventent des passerelles

Publié par Alencontre le 5 - décembre - 2018

Les «gilets jaunes» face à la police devant la zone portuaire
(S. Le Hesnan/Presse Océan)

Par Clotilde Mathieu

Reportage. Malgré la méfiance, au cœur des assemblées générales, les gilets jaunes et les militants CGT de la zone portuaire ne s’ignorent plus. Rond-point de l’Aire-Bleue, 7h30. Les sourires se lisent sur les visages fatigués des gilets jaunes. Les camions entrent au ralenti sur le port industriel de Saint-Nazaire. Pas plus de trente par heure. L’opération de ce mardi est un succès. Pourtant, la veille, les mines étaient grises, après l’échec du blocage du port et du dépôt pétrolier. «Problème de coordination», «éparpillement», «mobilisation numériquement faible», ils n’ont tenu que quatre heures, avant que les CRS ne viennent les déloger. Réunis en assemblée générale dans l’ancien bâtiment de Pôle emploi transformé en QG et rebaptisé «Maison du peuple», les gilets jaunes font le point, à l’aube de leur troisième semaine de mobilisation. «J’avais vu le message, je suis allé chercher le bois pour le feu, mais quand je suis arrivé à 7 heures, personne. Puis j’ai appris que c’était finalement à 4 heures», raconte Jean-Claude. Résultat, «nous étions quinze au dépôt et une vingtaine au port», ajoute un autre gilet jaune. «En voulant aller à la raff (la raffinerie Total – Réd.), au port, on a un peu merdé aujourd’hui», résume son camarade de lutte. «Il faut qu’on s’organise», avoue Morgane, qui coordonne les actions.

«Avant d’être des dockers, nous sommes aussi des citoyens»

Le bâton de prise de parole passe de main en main jusqu’à atteindre celle de Karl Montagne, docker CGT. «Nous savons que les gilets jaunes ne veulent pas des syndicats, mais avant d’être des dockers, nous sommes aussi des citoyens. Et nous voulons la même chose que vous. Ce matin (lundi – Réd), ça a mal tourné, lance le syndicaliste. Parce que nous étions à Nantes, mobilisés pour sauver la centrale de Cordemais. Mais ce soir, nous sommes là», ajoute-t-il. Les uns après les autres, les trois dockers présents listent les erreurs de débutants des gilets jaunes. A commencer par le mode d’action. «On ne peut pas être le seul port à être totalement bloqué. Ce n’est pas pour nous, mais les tôliers vont détourner l’activité vers les autres ports, explique Karl Montagne. Autant foutre le bordel en filtrant comme à Fos-sur-Mer ou au Havre, en ralentissant le flux des camions, cela ralentit l’activité et le bateau part pratiquement vide.» Quant au dépôt de carburant, «pas besoin de bloquer la grille, il suffit juste de déverser deux ou trois camions de charbon sur les deux routes d’accès au dépôt et plus aucun poids lourd n’entre ou ne sort», lance son collègue. Mais les craintes sont nombreuses de se voir de nouveau «éjecter» par les CRS. «Si on se met bien d’accord, et s’il y a un problème j’appellerai la préfecture en les prévenant que s’ils gazent on arrête le port. Il ne se passera rien», promet le syndicaliste. «Ça veut dire qu’il faut leur faire confiance», relève un des gilets jaunes. «Oui, avec les dockers, tu peux», glisse une autre.

Les syndicalistes veulent agir «sans faire de l’entrisme»

Quelques heures plus tôt dans le local syndical des entreprises sous-traitantes de la navale, les syndicats CGT de l’union locale de Saint-Nazaire tenaient également leur assemblée générale. Si une nouvelle journée d’action nationale est prévue le 14 décembre, après celle du 1er décembre, les syndicalistes veulent agir maintenant, «sans faire de l’entrisme», précise Cédric Turcas, secrétaire général de l’union locale. «Une voiture sur trois a son gilet jaune sur le tableau de bord», «beaucoup de ceux qui se trouvent sur les ronds-points n’ont jamais voulu débrayer, même une heure». Et puis, il y a «ceux qui travaillent dans les déserts syndicaux, les femmes de ménage, les salariés de TPE qu’on ne voit jamais», notent les syndicalistes. Pourtant, dans l’entreprise, «faire grève semble désormais impossible», «à l’exception d’un noyau dur souvent déjà syndiqué» si bien que, à chaque fois, «on reste une poignée de moules», analysent-ils.

Or «cette petite effervescence, si elle nous interroge, nous devons nous en saisir, sans attendre le 14», estime Sébastien Benoît, délégué syndical des chantiers de l’Atlantique. Reste à déterminer comment. Car les syndicats savent que leur présence n’est pas bienvenue. «Sur le terrain, notre gilet rouge, on ne peut pas le montrer», raconte Cyril de Stelia. Un sentiment que ne partage pas la majorité des syndicalistes présents. D’ailleurs, sur un des ronds-points bloqués, mardi, un drapeau CGT flottait. Et «cela n’a semblé gêner personne», relève l’un des syndicalistes. Pour Tony, du syndicat Airbus, «le combat des gilets rouges et des gilets jaunes est le même». «Dans la tôle, on est les trois quarts à être dans le rouge le 10 du mois», ajoute Cyril. Après une heure de discussions, l’objectif pour les syndicalistes est de construire une passerelle entre toutes les luttes pour «avancer tous ensemble». Les initiatives sont lancées. Débrayage d’une heure, piquet de grève, soutien aux gilets jaunes en dehors des heures de travail… Charge aux syndicats dans les entreprises de définir les formes et les modalités d’action. En attendant de se retrouver «tous ensemble», les gilets rouges se sont donné rendez-vous demain, devant la porte 4 des chantiers.

De leur côté et sans les syndicats, les gilets jaunes ont validé d’autres actions, plus symboliques, en masquant ce mercredi les vitrines des banques avec leurs revendications et pour rappeler à «la population ce qu’il s’est passé en 2008 et les milliards distribués», note Ludo. Le centre des impôts sera aussi visé. Afin de s’interroger sur la finalité de l’impôt «quand les écoles et les hôpitaux tombent en décrépitude», ajoute un autre participant. Suivra une manifestation samedi qui se terminera par un pique-nique. L’enjeu est de «montrer la société que nous souhaitons construire. Pour que les gens ne restent pas des gilets jaunes uniquement sur le pare-brise». (Article publié dans L’Humanité le 5 décembre 2018)

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Alessandro Delfanti enseigne à l'Institut de Communication, Culture, Information et technologie à l'Université de Toronto. Il fut l'un des principaux membres fondateurs du réseau Log Out! Réseau de résistance des travailleurs et travailleuses à l'intérieur et contre l’économie des plates-formes. Son intervention est en langue anglaise. (Réd. A l’Encontre)

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