mardi
18
décembre 2018

A l'encontre

La Brèche

Azevedo e Silva fut chef de l’état-major de l’armée et commandant du corps des parachutistes

Par Tião Torres

Parmi les ministres nommés jusqu’à présent par Bolsonaro, au moins quatre sont directement militaires, à savoir: les généraux de réserve Augusto Heleno, au Ministère de la sécurité institutionnelle (GSI), et Fernando de Azevedo e Silva, au Ministère de la défense; le général Carlos Alberto Cruz, au Secrétariat du gouvernement, qui peut être considéré comme ayant statut de ministère; et le lieutenant-colonel des Forces aériennes brésiliennes (FAB), Marcos Pontes, au Ministère des sciences et de la technologie.

Il existe de même des personnes qui viennent des forces armées, telles que Wagner Rosário, actuel ministre au titre de Contrôleur général de l’union (CGU) [organisme directement lié à la présidence de la République pour ce qui concerne la défense du patrimoine public et le contrôle interne du fonctionnement des organismes dépendant de l’exécutif]. Il a été maintenu à son poste par Bolsonaro. Il sort de l’Académie militaire et de l’Ecole des officiers et était fonctionnaire de l’armée [auprès de l’Ecole d’éducation physique de l’armée]. Ou telles que Tarcisio de Freitas, nommé au Ministère de l’infrastructure. Il a également fait une carrière dans l’armée [entre autres dans le génie militaire].

Ajoutez à cela le fait que le président élu, Jair Bolsonaro, appartient lui-même à l’armée – il est capitaine à la retraite des parachutistes – et que son vice-président, Hamilton Mourão, est également général de réserve et ancien président du Clube Militar [ce club, ayant un statut d’association privée, a une longue histoire; il a été actif durant la dictature et a mené campagne pour Jair Bolsonaro]. Certes, de nombreux autres militaires occuperont des postes importants, non seulement au premier rang, mais également aux deuxième et troisième échelons du nouveau gouvernement.

La nomination de militaires à des postes clés du gouvernement fédéral, après la fin de la dictature militaire, avait déjà commencé sous le gouvernement illégitime de Michel Temer [dès août 2016]. Par exemple, avec un général de réserve, Joaquim Silva e Luna, qui occupait pour la première fois le Ministère de la défense. Ce n’est pas par hasard que le gouvernement Temer a décrété l’intervention militaire fédérale [dès février] pour assurer «la sécurité publique» de l’Etat de Rio de Janeiro.

Les sommets de l’armée et le pouvoir politique: une histoire mouvementée

Des représentants du gouvernement de transition, des médias dominants et des sommets de l’armée tentent eux-mêmes de relativiser cette situation en affirmant que la présence de généraux et d’autres officiers dans le gouvernement ne signifie pas une implication directe des forces armées dans l’administration Bolsonaro.

Cependant, plus d’un siècle d’histoire démontre sans équivoque la vocation golpiste [faiseur de coups d’Etat] des sommets des forces armées, lorsqu’ils sont directement impliqués dans le pouvoir. La présence de l’armée dans le pouvoir a toujours constitué des risques pour les libertés démocratiques.

L’armée a été créée déjà à l’époque de la colonisation portugaise, bien que son existence formelle ne se soit affirmée qu’après «l’indépendance» face au Portugal: 1822-23. Durant la période coloniale, les premières initiatives pour la création de troupes militaires avaient pour objectif principal la lutte contre les invasions extérieures – en particulier celle des Pays-Bas (la Hollande actuelle), principalement dans la région du Nordeste, cela au XVIIe siècle [la Compagnie néerlandaise des Indes occidentales cherchait à conquérir des territoires dans la région de Pernambouc; elle voulait contrôler la ville de Recife]. Ces forces militaires avaient aussi pour fonction de réprimer des rébellions d’esclaves, en particulier la lutte contre les esclaves fugitifs qui avaient constitué le Quilombo dos Palmares [seconde moitié du XVIIe siècle].

Déjà sous l’empire, la priorité de l’armée nationale (ou impériale, comme on l’appelait) continuait d’être le combat contre l’élément interne, c’est-à-dire les nombreuses rébellions contre le pouvoir impérial. Et aussi la participation effective à la guerre du Paraguay [1865-1870], une action coordonnée avec l’Argentine et l’Uruguay, de facto totalement au service des intérêts de l’impérialisme anglais. Cette guerre constitua une dure attaque contre la souveraineté de ce pays indépendant, le Paraguay [qui modifia sa trajectoire économico-politique].

Le vice-président Hamilton Mourao a été nommé président du Clube Militar en juin 2018

Mais c’est avec la Proclamation de la République le 15 novembre 1889, à Rio de Janeiro, que nous avons assisté à la consolidation de l’entrée de l’armée sur la scène politique nationale [une proclamation organisée par une faction de l’Armée sous la direction du maréchal républicain Deodoro da Fonseca]. Ce processus a commencé par la victoire lors de la guerre du Paraguay. La création du Clube Militar [fondé en 1887] s’effectue dans la foulée. La création de la République au Brésil est donc le résultat direct d’un coup d’Etat militaire.

Les premiers présidents de la «vieille République» étaient directement des militaires (Deodoro du Fonseca – de février à novembre 1891– et Floriano Peixoto, de 1891 à novembre 1894). Ce régime politique a été essentiellement soutenu par l’alliance des grands propriétaires, entre autres de la caféiculture, l’élite économique des périodes précédentes, avec les sommets de l’armée.

Bien que l’armée soit directement liée à «l’Ancienne République», les sommets militaires ont été impliqués dans le mouvement de 1930, appelé par de nombreux auteurs celui de la «modernisation conservatrice» du Brésil, qui a conduit Getúlio Vargas à la présidence de la République, sans passer par le vote populaire, mettant fin à l’ancien régime politique.

Les sommets de l’armée ont également soutenu et organisé la transformation du gouvernement de Getúlio Vargas directement en une dictature, à compter de la période de l’Estado Novo (1937-1945). Dans ce processus, également sans vote populaire, l’importance des généraux était déjà notoire, en particulier avec Eurico Gaspar Dutra, un officier connu pour sa sympathie envers le mouvement intégraliste (une sorte de fascisme brésilien de l’époque).

En 1945, sous l’impact libéral provoqué par la défaite du nazisme et du fascisme au cours de la Seconde Guerre mondiale, c’est à nouveau l’élite de l’armée qui fut à l’origine de la déposition de Getúlio Vargas [voir ci-dessous la note 1 pour saisir de manière synthétique la trajectoire politique complexe de Getúlio Vargas], alors que ce dernier avait déjà initié un mouvement d’ouverture politique et d’amnistie, organisant des élections pour la fin de l’année 1945.

Les mêmes généraux, qui ont participé dès le début à la construction de l’«Etat nouveau» (Estado Novo) ont été rapidement recyclés et ont défendu le processus de «redémocratisation», totalement contrôlé par l’élite économique et militaire. Au cours de cette période, l’alliance et la subordination des forces armées brésiliennes aux intérêts américains se sont consolidées.

Durant cette période de «redémocratisation», certains partis ont été créés [et seront dissous dans les mois suivant le coup d’Etat de 1964]. Il s’agit principalement du PSD (Parti social démocratique), de l’UDN (Union démocratique nationale) et du PTB (Parti travailliste brésilien, à ne pas confondre avec le PT fondé en 1980). Le PCB (créé en 1922) gagne également son statut légal (en 1930); il sera rapidement annulé, deux ans plus tard.

Le général Euricio Gaspar Dutra (PSD), élu président de la République, exercera son mandat de janvier 1946 au 30 janvier 1951. Son parti concentrait dans ses rangs la plupart des élites politiques et économiques qui se sont consolidées à l’époque de l’Estado Novo. Bien qu’il existe formellement un «régime démocratique» – une sorte de «démocratie autoritaire» – il a souvent été possible d’identifier les tentatives autoritaires de ces gouvernements. A l’occasion de chacune d’elles, l’élite des forces armées était présente, en particulier celle de l’armée de terre.

Les principaux exemples de ce processus ont été: l’annulation de la légalisation du PCB en 1947; les nombreuses tentatives d’évincer le président Getúlio Vargas (élu au suffrage populaire en 1950) qui se suicida en 1954; les initiatives qui cherchèrent à empêcher l’accession à la présidence de Juscelino Kubitschek (PSD – Parti social-démocratique, il était gouverneur du Minais Gerais); ce dernier fut élu en 1955 – après les élections législatives de 1954 où le PSD avait obtenu 35,7% des suffrages et la majorité des sièges avec le PTB, Parti travailliste brésilien – et exerça son mandat du 31 janvier 1956 au 30 janvier 1961, le vice-président était João Goulart (du Parti travailliste brésilien – PTB); la démission de l’ancien président Jânio Quadros dont le mandat présidentiel ne dura que du 31 janvier 1961 au 25 août 1961; le mouvement qui tentait également de bloquer l’investiture présidentielle de l’ex-vice-président João Goulart au début des années 1960, il fut toutefois président du 8 septembre 1961 au 2 avril 1964 (il s’exila en Uruguay après le coup d’Etat).

L’affrontement de deux ailes au sein des forces armées

Le non-aboutissement de toutes ces tentatives de coup d’Etat qui ont marqué une brève période de démocratie formelle dans notre pays (1954-1964) ne peut être compris que par l’existence d’une importante branche nationaliste et légaliste au sein des forces armées qui s’est opposée à toutes ces tentatives de coups d’Etat militaires. Le maréchal Henrique Teixera Lott en est une des figures. En 1960, il est devenu candidat à la présidence pour PSD. Il a été battu par Jânio Quadros.

Toute cette période marque le duel de deux ailes au sein des forces armées: une première clairement réactionnaire, liée aux intérêts américains et qui sponsorise toutes les tentatives de putsch de la période; la seconde, une aile nationaliste et légaliste, dans lequel le PCB exerçait une influence minoritaire. Ces deux ailes se battent surtout pour le contrôle du Clube Militar; après une alternance, l’une d’elles, l’aile réactionnaire, a gagné. Elle était qualifiée de «vendue à l’impérialisme» par ses adversaires de l’époque.

En 1964, enfin, après tant d’années de tentatives d’assauts, l’élite des forces armées a réussi son coup d’Etat, renversant le président João Goulart (PTB), avec le soutien du gouvernement américain.

Au début, le coup militaire de 1964 avait été exécuté avec la promesse de garantir de nouvelles élections directes dans un court délai, déjà en 1965 (calendrier électoral normal). Un mensonge très utile pour les militaires car il a permis de recueillir le soutien populaire pour son projet autoritaire et d’attirer les dirigeants politiques civils du côté du coup d’Etat.

Le caractère autoritaire et dictatorial du régime militaire s’intensifiera quatre ans plus tard, lorsque, confronté à un vaste processus démocratique de remise en cause des gouvernements militaires dont le point culminant fut la «marche des cent mille» en 1968, le régime se «ferma» totalement, avec la publication de la loi organique n° 5 (AI-5). Mesure qui a fermé le Congrès national, a expulsé les mandats parlementaires, approfondi la politique de persécutions, de tortures et de meurtres. Un moment de triste souvenir pour notre pays, vieux de 50 ans, en décembre. L’armée sera officiellement au pouvoir jusqu’en 1985, soit plus de deux décennies d’une dictature dictatoriale corrompue, criminelle et meurtrière.

Le coup militaire de 1964 marque la consolidation définitive au sein des forces armées de l’idéologie dite de «sécurité nationale». L’explication idéologique a été utilisée, même jusqu’à présent, pour expliquer la politique de coup d’Etat que les forces armées ont exercée dans notre pays à différentes périodes de notre histoire.

L’importance de l’unité d’action démocratique

La fin de la dictature militaire, formellement en 1985, la nouvelle Constitution de 1988 et la première élection présidentielle de 1989 ont fini par écarter le sommet des forces armées des postes clés du gouvernement.

Mais leur influence politique n’a jamais cessé d’être présente et ressentie, que ce soit pour la défense collective de ses intérêts ou principalement dans le cours de sa lutte pour empêcher toute action visant à réviser la loi d’amnistie, qui exempte tous les criminels qui ont commis des actes de terreur d’être punis. Autrement dit, l’utilisation de prisons illégales, la torture et les assassinats, en particulier durant la «période de plomb» de la dictature militaire.

Malheureusement, plus de trois décennies après la fin de la dictature militaire, encore une fois, d’abord avec Michel Temer et encore plus avec Bolsonaro, nous avons assisté au retour d’une partie du sommet des forces armées au pouvoir. En particulier l’armée de terre, la plus grande et la plus importante institution militaire du pays.

Le risque se manifeste à nouveau pour les libertés démocratiques et le régime démocratique lui-même, qui, malgré leurs limites évidentes, étaient en jeu dans la lutte pour mettre fin à la dictature militaire des ultimes années de 1970 et au début des années 1980.

La grande épreuve sera lorsqu’un grand mouvement de résistance populaire remettra en question les mesures réactionnaires que le gouvernement Bolsonaro veut appliquer, qu’il s’agisse d’attaques brutales contre les droits sociaux ou d’attaques contre les libertés démocratiques.

Une fois encore, comme à d’autres moments de notre histoire, la tâche des travailleurs, des travailleuses, des jeunes, des exploité·e·s et des opprimé·e·s et des partis de gauche est d’affronter avec leur organisation et leurs mobilisations ces attaques ayant des traits néofascistes.

Seul un front uni des travailleurs, des mouvements sociaux et de la gauche peut faire face de manière décisive aux attaques qui vont arriver. Ce mouvement doit de même proposer une grande unité d’action démocratique, constituée par tous les secteurs qui veulent lutter contre les attaques à la démocratie de Bolsonaro et de son gouvernement d’extrême droite. En fait, nous vivons des temps de résistance. (Article publié sur Esquerda online, le 28 novembre 2018; traduction A l’Encontre)

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Référence bibliographique: BARBOSA, Jefferson; GONÇALVES, Leandro; VIANNA, Marly; et CUNHA, Paulo (Organizadores), Militares e Politica no Brasil, Expressão Popular, São Paulo, 2018.

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[1] Getulio Vargas est candidat à la présidence de la République en 1930; ses partisans déclenchent un coup d’Etat qui triomphe au bout de 21 jours et qui met fin au régime constitutionnel. Devenu chef du gouvernement provisoire, il réprime le soulèvement pauliste (São Paulo) qui exigeait le rétablissement de la Constitution (1932). Une Assemblée constituante est cependant convoquée en 1934. Cette Assemblée adopte une Constitution qui renforce les pouvoirs du gouvernement central au détriment de ceux des Etats. Elle élit Vargas président pour quatre ans. L’année suivante, celui-ci doit affronter une tentative «de coup d’Etat» communiste qui avorte rapidement. Il dissout, en 1937, le Congrès, suspend les libertés démocratiques et destitue tous les gouverneurs d’Etats. Une Constitution calquée sur celle des «Etats totalitaires» est imposée au pays: jusqu’en 1945, le Brésil vit à l’heure de l’Estado Novo.

Durant la Seconde Guerre mondiale, Vargas se range dans le camp des Alliés et, en 1942, le Brésil déclare la guerre aux puissances de l’Axe. Mais le 29 octobre 1945 un pronunciamento renverse Vargas. Bien que réélu sénateur du Rio Grande do Sul, Vargas ne réapparaît sur le devant de la scène politique qu’en 1950. Il est alors réélu à la présidence grâce au soutien du Parti travailliste brésilien (PTB) et de la classe ouvrière.

Respectant le cadre institutionnel, Vargas porte son effort sur le redressement économique, mais il laisse se développer la corruption dans l’administration et donne prise aux campagnes menées par la droite et orchestrées par un redoutable polémiste, Carlos Lacerda. Une tentative d’assassinat de ce dernier, dans laquelle sont compromis plusieurs membres de l’entourage de Vargas, fournit le prétexte pour exiger la démission du président. A l’aube du 24 août 1954, Vargas se suicide d’une balle au cœur. Un appui massif s’exprime envers sa personne. (Réd.)

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Le travail dans les entrepôts à l’heure de «l’économie numérique»

Entre votre livraison à domicile d’une commande passé à Amazon et les profits nets de Jeff Bezos, le patron d’Amazon, il y a un «problème». Le tout «fonctionne» sur la base d’une plate-forme qui organise une très nombreuse main-d’œuvre. «Elle» – ses fonctions sont conçues par la direction du groupe – intensifie et contrôle au plus près du travail des salarié·e·s; «elle» contribue à rendre les emplois plus précaires et instables.

Au cours de cette session du séminaire consacré au capitalisme, à Toronto (Canada), Alessandro Delfanti discute des changements à l’œuvre dans l’organisation du travail, de la composition de la classe salariée et de l'évolution des rapports de travail résultant des relations entre le capitalisme et la technologie. Il le fait sur la base d'une étude récente d’un entrepôt d’Amazon en Italie.

Alessandro Delfanti enseigne à l'Institut de Communication, Culture, Information et technologie à l'Université de Toronto. Il fut l'un des principaux membres fondateurs du réseau Log Out! Réseau de résistance des travailleurs et travailleuses à l'intérieur et contre l’économie des plates-formes. Son intervention est en langue anglaise. (Réd. A l’Encontre)

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