mercredi
22
mai 2019

A l'encontre

La Brèche

Entretien avec Anne-Sophie Pelletier conduit par Sylvie Ducatteau

L’animatrice de la grève des Opalines, Anne-Sophie Pelletier, raconte dans un livre la souffrance cachée derrière les murs des maisons de retraite. [Une actualité narrative en lien avec les thèmes propres qui sont abordés dans les mobilisations en vue de la grève des femmes du 14 juin en 2019 en Suisse.]

Aide médico-psychologique ayant rejoint la CGT (Confédération générale du travail), Anne-Sophie Pelletier a été porte-parole, en 2017, du plus long mouvement de grève (117 jours) jamais vécu dans un établissement d’hébergement de personnes âgées dépendantes (Ehpad). C’était aux Opalines, à Foucherans, dans le Jura. De cette expérience, celle qui s’est depuis lancée en politique en intégrant la liste de la France insoumise aux élections européennes a tiré un livre, Ehpad, une honte française (éditions Plon), paru cette semaine.

Votre livre est un témoignage très concret du travail d’accompagnement des personnes âgées dépendantes à domicile et en Ehpad. C’est un livre accusateur mais également intime. Pourquoi ce choix?

Anne-Sophie Pelletier Dans une rencontre, il y a plusieurs histoires. La mienne en l’occurrence et celle des personnes à qui je dois prodiguer des soins. À travers elles, j’ai compris mon métier. Sans elles, je n’aurais pas pu écrire. Ce livre est dédié à ma grand-mère, ma «mémé». Elle n’aurait jamais supporté d’être traitée comme le sont parfois nos aînés. D’être réduite à une carte vitale ou bancaire. Les soignants sont débordés, à bout. Ils le sont, à mon avis, pour des questions de rentabilité, de chiffres. Ce système qui, d’un côté, spolie les personnes âgées de leur patrimoine pour payer leur hébergement et, de l’autre, alimente en dividendes les actionnaires bénéficiaires d’opérations boursières qui mettent en jeu des chambres d’Ehpad, est profondément immoral.

Vous écrivez: «Comment peut-on accepter pour un petit salaire d’être maltraitant?» Avez-vous trouvé la réponse?

Anne-Sophie Pelletier Au début, on porte un regard neuf sur le métier. On voit bien que des choses ne vont pas, mais on imagine qu’on va changer tout cela, tout révolutionner. On sous-estime la réalité face à des situations inimaginables. Celles que je raconte. L’humain est relégué au second plan. L’acte technique domine, mais incomplet. Faute de temps, on est obligé de faire des choix dans les soins: va-t-on laver les cheveux ou les dents de la personne? Bref, ce que nous avons dénoncé durant notre grève. Mais arrive un moment où on dit stop! Ce qu’on me demande de faire, ce n’est plus moi. On est au-delà du «travail empêché», du «sens du travail perdu». Cela touche à l’humanité de chacun. Les soignants qui démissionnent, les stagiaires qui arrêtent leurs études n’évoquent pas le manque de moyens, mais l’incompatibilité de ce qu’ils vivent et découvrent avec les valeurs qui fondent leur vocation. Ils culpabilisent. Me concernant, j’avoue que la grève m’a sauvée. Elle m’a permis de transcender ma colère. D’en faire quelque chose.

En écrivant votre livre, vous visez l’État, qu’en attendez-vous?

Anne-Sophie Pelletier Je ne me fais pas d’illusions, mais j’aimerais que l’État entende que les personnes âgées, fragilisées, sont «des oubliées de la République». Pour moi, l’État est dépositaire de la façon dont la société s’occupe de nos aînés. Les soignants, eux, font ce qu’ils peuvent avec ce qu’ils ont. Et puis, j’espère convaincre mes lecteurs, d’une part, de ne pas oublier leurs parents ou grands-parents, d’aller les voir lorsqu’ils sont en établissement; d’autre part, de se dire, quand il y a une manifestation de soignants: «On y va. On les soutient.» La santé est une cause qui nous relie tous. (Publié dans L’Humanité du 29 janvier 2019)

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Les dominants, l'euphémisation des termes et la novlangue

George Carlin (1937-2008) était un «humoriste» politique et social qui décortiquait la société capitaliste américaine et éclairait ses principaux traits. Dans ce spectacle donné en 1990, il instruisait le procès de la novlangue qui s'est imposé avec force depuis lors, aussi bien dans la gestion des guerres impérialistes que dans le management des entreprises, pour s'enraciner dans la vie quotidienne. Après la crise des «subprimes», on n'est plus «sans domicile», mais on a choisi un «mobile home» avec le peu d'épargne qui a résisté à la fonte brutale imposée par les banques et les assurances et qui a contraint des propriétaires de petites maisons à s'acheter une caravane de seconde main et de chercher, dans les vastes contrées des Etats-Unis, un nouvel emploi.

George Carlin avait un esprit décapant, donc éliminant les idées superficielles dominantes pour faire ressortir le véritable sens de ce qu'elles ont pour fonction de cacher, de camoufler.

(Réd. A l’Encontre)

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