
par les «syndicalistes» et les employeurs
Par Miguel Salas
Il est Ă©vident que l’un des problèmes les plus importants que la crise Ă©conomique a engendrĂ© depuis 2008 est l’inĂ©galitĂ© sociale croissante. L’abĂ®me Ă©conomique, culturel et social entre les classes est une caractĂ©ristique du capitalisme.
Pendant les annĂ©es de prospĂ©ritĂ© Ă©conomique, l’inĂ©galitĂ© que la crise actuelle a encore Ă©largie, semblait pouvoir ĂŞtre rĂ©duite. Or, les 10% les plus riches disposent aujourd’hui des mĂŞmes revenus que 50% du total de la population. 12,9 millions de personnes sont menacĂ©es d’exclusion et de pauvretĂ©, la moitiĂ© des chĂ´meurs ne reçoivent aucune allocation et la moitiĂ© de ceux qui la reçoivent ne perçoivent qu’une allocation du niveau de l’assistance sociale.
Nous sommes Ă la queue de l’Europe dans la distribution des revenus. En 2016, le coefficient de Gini, qui mesure l’inĂ©galitĂ© dans la rĂ©partition des revenus entre les mĂ©nages, place l’Espagne en queue de pelotons de l’UE-28, juste devant la Roumanie, la Lituanie et la Bulgarie.
En ce qui concerne la distribution de la fortune (patrimoine), selon l’enquĂŞte financière de la Banque d’Espagne portant sur les mĂ©nages, l’inĂ©galitĂ© de la distribution de la fortune entre eux a doublĂ© en 12 ans seulement. Si en 2002, les 50% des mĂ©nages les plus riches disposaient d’un patrimoine moyen de 6,6 fois plus Ă©levĂ© que le 50% des mĂ©nages, cette diffĂ©rence est de 12,2 fois en 2014. La plus riche de la moitiĂ© du pays a augmentĂ© son patrimoine moyen de 29%, tandis que la moitiĂ© la plus pauvre l’a rĂ©duit de 30%.
Le salaire moyen a Ă©tĂ© dĂ©valuĂ© autour de 7% en ces annĂ©es de crise. Et l’inĂ©galitĂ© entre les diverses couches salariales a considĂ©rablement augmentĂ©, car 10% des salarié·e·s u bas de l’échelle ont perdu 22,5% jusqu’en 2015. De plus, le nombre de chĂ´meurs et chĂ´meuses ne descend pas au-dessous de 3,7 millions et les salaires ne permettent pas de vivre Ă 31% de ceux et celles qui travaillent et qui mĂŞme disposant d’un emploi se retrouvent sur la ligne de crĂŞte de la situation de pauvretĂ© (pas de quoi rĂ©pondre aux besoins de base).
L’augmentation des prix des services de base a Ă©tĂ© brutale et a absorbĂ© une grande partie des augmentations salariales. Au dĂ©but de 2018, le gaz a augmentĂ© en moyenne de 6,2%, l’électricitĂ© de 10%, et pour l’eau au environ d’un euro par mois (selon la zone gĂ©ographique). Les pĂ©ages routiers, les transports publics, les tĂ©lĂ©communications et mĂŞme les timbres-poste ont augmentĂ©. Dans ce tableau comparatif, vous pouvez voir la relation entre l’augmentation du prix des services de base et celle des salaires.
En dix ans, le prix de l’eau a augmentĂ© de 76%; dugaz de 48%; de l’électricitĂ© de 87%, tandis que les salaires de seulement 13%. En 2007, pour payer ces services de base, 9% du salaire mĂ©dian Ă©tait nĂ©cessaire, maintenant 14%. Beaucoup d’autres Ă©lĂ©ments statistiques pourraient ĂŞtre ajoutĂ©s, comme la perte du pouvoir d’achat des retraites, ce qui illustre la brutalitĂ© de la crise capitaliste pour la majoritĂ© des familles ouvrières.
Accord sur le salaire minimum
Dans ce contexte d’inĂ©galitĂ© croissante, le 26 dĂ©cembre 2017, a Ă©tĂ© signĂ© un accord promu par le gouvernement entre lui, les syndicats CCOO (Commissions ouvrières), l’UGT (Union gĂ©nĂ©rale des travailleurs) et les employeurs afin que le gouvernement accepte de fixer le salaire minimum Ă 850 euros, et cela sur trois ans, avec une hausse de 4% cette 2018, de 5% en 2019 et de 10% en 2020. Mais Ă la dernière minute, le gouvernement a introduit des clauses qui conditionnent l’accord Ă ce que l’Ă©conomie ait enregistrĂ© une croissance rĂ©elle du PIB de 2,5% ou plus et une augmentation de l’affiliation moyenne Ă la SĂ©curitĂ© sociale de plus de 450’000 personnes. Le non-respect de ces conditions ouvrirait un mĂ©canisme de renĂ©gociation des augmentations.
Cet accord peut bĂ©nĂ©ficier directement Ă quelque 530 000 travailleurs et indirectement Ă la nĂ©gociation de conventions collectives dans les secteurs Ă bas salaires. Mais, l’accord a toute une sĂ©rie de limites et de rĂ©percussions politiques qui doivent ĂŞtre prises en compte. Par exemple, le salaire minimum est Ă©galement une rĂ©fĂ©rence pour les dĂ©penses sociales car il dĂ©termine les allocations directes ou indirectes des prestations sociales, des indemnitĂ©s pour chĂ´mage, de l’aide au logement, etc.
Toutefois, l’accord ne comprend pas l’augmentation du salaire minimum pour l’IPREM (Indicateur public de revenu Ă effets multiples); derrière ce nom pompeux rĂ©side la rĂ©fĂ©rence pour les prestations sociales, qui restent Ă 537 euros.
La dĂ©cision, non sans importance, de conditionner l’évolution du salaire minimum Ă l’Ă©volution de la situation Ă©conomique incertaine, pourrait aboutir Ă ce que cet accord «si important » pourrait s’enliser dans des eaux polluĂ©es, donc mieux lancer la campagne sur des airs triomphalistes et qualifier cet accord selon des termes prĂ©cis.
Les gouvernements utilisent souvent le salaire minimum comme une arme politique de promesses qui ne se concrĂ©tisent souvent pas. En tant que prĂ©sident Zapatero [avril 2004-dĂ©cembre 2011] a promis que le salaire minimum atteindrait 800 euros. Or, nous ne sommes pas encore arrivĂ©s lĂ ! Mariano Rajoy est en train de poser sur la photo avec les dirigeants syndicaux après une dĂ©faite Ă©lectorale difficile en Catalogne. Il promet aussi, reste Ă voir si l’accord sera tenu. Ce montage photographique de Mariano Rajoy vise Ă©galement Ă neutraliser le projet de loi soumis par Unidos Podemos et qui a Ă©tĂ© approuvĂ© par une majoritĂ© simple en novembre 2016, contre le vote du PP et l’abstention de Ciudadanos. Dans ce projet de loi Ă©tait indiquĂ© une augmentation du salaire minimum jusqu’Ă 800 euros pour 2018 et 950 en 2020. Il est clair que, Le PP l’a ignorĂ© et a empĂŞchĂ© le gouvernement de mettre en Ĺ“uvre une dĂ©cision du Parlement.
Et pour faire la clartĂ© sur la situation, rappelons qu’en 2017 le salaire minimum (SMI) a augmentĂ© de 8% (pour 2018, l’accord a fixĂ© la hausse Ă 4%). Pour quelle raison? Est-ce que M. Rajoy est devenu fou? Non, c’est plus simple. Rajoy avait besoin de votes pour son Ă©lection Ă la fin de l’annĂ©e 2016 et pour y parvenir, il a dĂ» accepter Ă cette augmentation de 8%. Rappelons Ă©galement la protestation lĂ©gitime, Ă cette Ă©poque, des deux principaux syndicats. La Gaceta Sindical des CCOO, en novembre 2016, a dĂ©clarĂ©: «Ce qui s’est passĂ© avec le SMI n’a pas Ă©tĂ© un bon prĂ©cĂ©dent, car au-delĂ d’une hausse jugĂ©e insuffisante par CCOO, les syndicats ont demandĂ© un SMI de 800 euros en 2017 et l’augmentation convenue entre le PP et le PSOE c’Ă©tait 707,60 euros. Ce qui est intolĂ©rable fut d’enlever au dialogue social [entre patron et syndicat] un sujet qui est de sa compĂ©tence exclusive». Rappelons que selon l’accord passĂ© le 26 dĂ©cembre 2017 le salaire minimum pour 2018 sera de 736 euros, loin des 800 que les syndicats ont demandĂ©s pour 2017!
Autrement dit, il semble que le salaire minimum soit un instrument utilisĂ© ou cachĂ©, que ce soit pour une investiture ou pour une photo avec des «acteurs sociaux»[patrons et syndicats]. Or, ce dont on a besoin, c’est d’un revenu suffisant pour satisfaire des besoins Ă©lĂ©mentaires.
A l’offensive! Quelle offensive?
Ce qui semble Ă©vident, c’est qu’un plan et une mobilisation aussi large et gĂ©nĂ©reuse que possible sont nĂ©cessaires pour inverser la situation prĂ©sente. Les bĂ©nĂ©fices des sociĂ©tĂ©s croissent trois fois plus que les salaires et les dividendes versĂ©s aux actionnaires ont augmentĂ© de 10% au premier semestre de 2017, alors que les salaires ont perdu 0,6% de leur pouvoir d’achat (jusqu’en novembre 2017 selon l’accord convenu les salaires ont augmentĂ© de 1,43% en moyenne, contre une hausse moyenne des prix Ă la consommation de 2,04%) et les retraites ont perdu 1,8 point. Et tout cela dans un contexte terrible de prĂ©caritĂ© professionnelle.
Il y a quelques jours, le secrĂ©taire des CCOO, Unai Sordo, a dĂ©clarĂ© en EstrĂ©madure que les «CCOO veulent ĂŞtre le fer de lance de l’offensive contre l’inĂ©galité». On rĂ©pète du cĂ´tĂ© des CCOO et de l’UGT que la grande bataille est la lutte contre l’inĂ©galitĂ©, puisque la croissance Ă©conomique ne se traduit pas par de meilleures conditions de vie, par des salaires dĂ©cents, ou par un emploi de qualitĂ©. Les CCOO de Catalogne insistent depuis des mois sur le fait ququ’il faut poursuivre l’offensive contre la prĂ©caritĂ© et rĂ©cupĂ©rer les droits sociaux et les salaires. A la fin de l’Ă©tĂ© 2017, la direction des CCOO a annoncĂ©: «La nĂ©gociation collective va faire faire Ă un automne difficile et les syndicats sauront y faire face avec dĂ©termination et force, et si nĂ©cessaire, nous Ă©tudierons la possibilitĂ© d’un appel en faveur d’une vaste campagne d’information et de mobilisation pour la dĂ©fense des salaires (aussi du pouvoir d’achat perdu en 2017), et pour l’emploi de qualitĂ© et une protection sociale».
Et pourtant, le peu d’efforts faits pour renverser la situation et recouvrer les droits et les salaires n’a pas Ă©tĂ© couronnĂ© de succès. Pour passer Ă l’offensive, il ne suffit pas d’appeler une ou plusieurs assemblĂ©es de dĂ©lĂ©gué·e·s, puis de continuer comme si de rien n’Ă©tait, en gĂ©rant le quotidien. Il faut constater que le mouvement syndical n’est absolument Ă la hauteur de la gravitĂ© de la situation ; qu’il s’est considĂ©rablement affaibli conjointement Ă son rĂ´le actif dans les conflits sociaux, tant au niveau de l’entreprise, du secteur public et face aux employeurs. Une tâche Ă©norme de rĂ©cupĂ©ration de capacitĂ©s s’affirme. Le «dialogue social» est rĂ©el quand vous avez Ă©tabli et dĂ©montrĂ© suffisamment de force pour imposer les exigences des travailleurs et travailleuses. Ce n’est n’est pas une question de responsabilitĂ© – que tout le monde assume celles qui lui reviennent – mais il s’agit d’établir les raisons de difficultĂ©s prĂ©sente et, surtout, le plan Ă mettre en place, avec les mesures nĂ©cessaires et les mobilisations qui s’y attachent, pour rĂ©cupĂ©rer le terrain perdu.
Le syndicalisme de classe continue d’ĂŞtre un outil essentiel pour la lutte contre les inĂ©galitĂ©s et il a son terrain spĂ©cifique pour la dĂ©velopper, dans les accords conventionnels et/ou les nĂ©gociations sectorielles, dans son pouvoir de reprĂ©sentation vis-Ă -vis des employeurs et de l’Etat. Il faudrait tendre vers des mobilisations plus larges et unitaires et une convergence dans la nĂ©gociation collective entre diffĂ©rentes entreprises ou secteurs.
Le syndicalisme seul n’a pas eu en tant que tel la force de rĂ©sister aux politiques nĂ©olibĂ©rales mises en Ĺ“uvre contre les classes laborieuses. Pour cette raison, il faut chercher Ă Ă©tablir le maximum d’alliances et se situer sur un plan d’égalitĂ© avec les autres mouvements sociaux qui luttent contre les politiques Ă©conomiques actuelles, les marĂ©es [mouvements des salarié·e·s du secteur, avec l’appui des usagers]pour la santĂ© publique ou les marĂ©es pour la dĂ©fense de l’Ă©ducation publique et les mouvements des retraité·e·s et les associations de quartier, en lutter contre les atteintes aux droits dĂ©mocratiques, etc. etc.
Un troisième Ă©lĂ©ment, non moins important, est la nĂ©cessitĂ© de lier, d’une manière ou d’une autre, la mobilisation et la lutte pour amĂ©liorer les conditions de vie et de travail aux changements politiques. Nous devons nous battre maintenant et exiger des revendications maintenant, mais beaucoup d’entre elles sont impossibles sans changement de gouvernement, sans donner un «virage Ă gauche» en politique, Ă travers la pression sociale et Ă©lectorale. Il ne s’agit pas que le syndicalisme se substitue Ă quoi que ce soit, mais il s’agit d’additionner pour changer. En juin 2016, le CCOO et l’UGT ont prĂ©sentĂ© 20 mesures pour un gouvernement de changement, parmi lesquelles ressortaient un plan de choc pour l’emploi, l’abrogation des rĂ©formes du travail, la fin des politiques d’austĂ©ritĂ©, l’augmentation des salaires et du salaire minimum, etc..
Relier les exigences immĂ©diates de la lutte pour l’emploi, contre la prĂ©caritĂ©, pour de meilleurs salaires avec les exigences sociales et le changement politique est ce qui peut ouvrir une perspective pour rĂ©soudre les difficultĂ©s rĂ©elles dans le dĂ©veloppement de la mobilisation gĂ©nĂ©rale contre les politiques nĂ©olibĂ©rales et leurs gouvernements. (Article publiĂ© sur le site Sin Permiso le 13 janvier 2018; traduction A l’Encontre)
Miguel Salas est syndicaliste et membre du comité éditorial de Sin Permiso.



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