Dossier Allemagne. Le fascisme aux portes? A l’approche des élections dans les Länder de Saxe-Anhalt et du Mecklembourg-Poméranie occidentale (1)

«L’espoir, c’est un travail de longue haleine. Nous sommes Die Brandmauer [le mur coupe-feu]» Mobilisation contre l’AfD à Berlin en 2025. (Capture d’écran)

Par Thies Gleiss

Il ne reste plus que quelques jours avant les élections régionales dans le Land de Saxe-Anhalt (6 septembre) et dans celui du Mecklembourg-Poméranie occidentale (20 septembre), et les débats sur l’attitude que doit adopter le parti Die Linkeface à Alternative für Deutschland (AfD), dont l’ascension semble incontournable, s’intensifient de jour en jour.

Pour une partie de la direction de Die Linke – menée par le vice-président du Bundestag [depuis le 25 mars 2025] Bodo Ramelow [il fut ministre-président du Lande Thuringe de 2014 à 2024], et solidement ancrée au sein du comité directeur du parti et des groupes parlementaires au Bundestag et dans les parlements régionaux – il est tout à fait clair qu’il s’agit ici d’une crise de la «démocratie» dans sa lutte contre l’«autoritarisme». Die Linke doit donc assumer sa responsabilité globale envers l’État démocratique menacé.

Concrètement, cela signifie: s’intégrer dans une coalition multipartite des «partis démocratiques» contre l’AfD, y compris d’éventuels accords avec la CDU (Christlich-Demokratische Union DeutschlandsUnion chrétienne démocrate d’Allemagne) en vue d’une gouvernance commune dans les Länder. [Voir ci-dessous les positions différentes de membres de Die Linke]

Les chiffres

En Saxe-Anhalt, l’AfD compte 3500 membres. Dans les sondages réalisés auprès du 1,7 million d’électeurs et électrices, elle recueille 42,1% des intentions de vote; lors des élections fédérales de 2025, l’AfD avait déjà obtenu 498 100 suffrages (37,1%). D’après les résultats des derniers sondages (au 25 août), l’AfD remporterait 41 des 83 sièges du Landtag [parlement] de Magdebourg [capitale de Saxe-Anhalt].

Dans le Land du Mecklembourg-Poméranie occidentale, l’AfD compte 2700 membres et recueille 36% des intentions de vote parmi le 1,3 million d’électeurs et électrices. Lors des dernières élections fédérales, l’AfD a effectivement obtenu 357 356 voix (35%). Si les résultats des sondages se confirment, l’AfD remporterait 28 sièges sur 71 au Parlement régional de Schwerin [capitale].

En Saxe-Anhalt, seuls la CDU (22,9% dans les sondages), Die Linke (13%) et peut-être encore le SPD (6,6%) devraient remporter des sièges au Landtag. D’un point de vue purement arithmétique, seule une coalition gouvernementale entre la CDU, Die Linke et le SPD permettrait d’empêcher l’AfD de prendre le pouvoir gouvernemental.

En Mecklembourg-Poméranie occidentale, le SPD (à 29% dans les sondages), Die Linke (11%), la CDU (10%) et peut-être les Verts (5%) seront représentés au Parlement régional. Si les Verts entrent au Landtag, des coalitions avec le SPD et la CDU ou avec le SPD et Die Linke seraient possibles; s’ils n’y parviennent pas, seule une alliance entre le SPD, la CDU et Die Linke permettrait ici aussi d’empêcher l’AfD de participer au gouvernement. [Selon les sondages du 28 août 2026, l’équivoque Bündnis Sahra Wagenknecht-BSW obtiendrait 3,7% des intentions de vote, donc n’atteindrait pas le quorum. Le BSW, selon un sondage publié dans le Handelsblatt du 28 août, obtiendrait 4% en Mecklembourg-Poméranie occidentale et donc n’obtiendrait pas le quorum – réd.]

Aucune chance parlementaire, mais saisissons-la quand même

Le congrès fédéral du parti Die Linke a malheureusement donné carte blanche aux sections régionales du Mecklembourg-Poméranie occidentale et de Saxe-Anhalt pour se lancer dans n’importe quelle aventure parlementaire. Les motions visant à préserver la vieille tradition des partis de gauche et ouvriers, et à ne conclure aucune alliance gouvernementale ni aucun accord de coopération avec les partis bourgeois, n’ont pas obtenu la majorité.

Désormais, les responsables des deux sections régionales laissent entendre qu’ils concluraient des accords avec la CDU et, le cas échéant, soutiendraient un gouvernement dirigé par la CDU.

Une telle décision serait désastreuse pour Die Linke et constituerait un recul par rapport à la phase de construction du parti, couronnée de succès depuis 2024, en tant que parti de gauche, indépendant et de classe. Le succès de l’AfD et le large soutien dont elle bénéficie – deux éléments qui sont encore loin d’atteindre un niveau comparable en termes de suffrages électoraux et, surtout d’ancrage social, à celui du NSDAP (Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei)dans son «Land modèle», celui de Saxe-Anhalt, en 1932 – sont indissociables de la politique concrète menée depuis des années par la CDU, le SPD et les Verts au niveau fédéral et dans les Länder. Il s’agit d’une politique menée au détriment des salarié·e·s et en particulier des migrant·e·s; du démantèlement des structures de l’État social dans les domaines de la santé, des soins, des retraites et de l’éducation; du refus d’apporter de véritables solutions aux crises liées au montant des loyers et à l’accès au logement, au climat et à la transition énergétique; ainsi que de la négligence structurelle dont sont victimes les Länder de l’est de l’Allemagne. Tous ces éléments constituent les moteurs de l’essor des partis d’extrême droite et surtout de l’AfD.

À cela s’ajoutent la crise persistante de l’Union européenne, qui est à mille lieues de la promesse d’un avenir prospère pour le capitalisme européen ainsi que l’orientation belliciste des partis au pouvoir, qui non seulement ravive les vieilles craintes de guerre et de destruction, mais a aussi entraîné directement une flambée des coûts de la vie. Un sondage vient de révéler que la crainte de cette hausse des prix est la principale préoccupation de la population en Allemagne de l’Est.

Gouvernement minoritaire aux majorités changeantes

La montée en puissance de l’AfD n’est pas seulement le résultat de ces politiques et des craintes de déclassement social [de secteurs de la population] qui y sont liées. Le parti a également réussi à faire de ces deux éléments le fondement d’un ancrage profond dans la société. Cette situation ne pourra être inversée que si, d’une part, la politique concrète des gouvernements change et, d’autre part, si la gauche dans son ensemble, en collaboration parti Die Linke lui-même, s’attelle à construire un large front social contre la droite et à renforcer son ancrage dans la société en tant qu’alternative socialiste.

Une alliance au gouvernement avec la CDU et le SPD, quelle qu’en soit la forme, ne changera bien sûr en rien la politique concrète. Les minuscules concessions que Die Linke pourrait obtenir en échange d’une coalition ou d’un soutien tacite à un ministre-président de la CDU ou du SPD ne seraient rien comparées aux concessions qu’il faudrait faire à la politique bourgeoise et constitueraient un coup fatal à toute la crédibilité de Die Linke.

Une coalition avec la CDU, ou le fait de la tolérer, constituerait tout particulièrement: une capitulation face au gouvernement fédéral [la coalition actuelle est constituée par l’alliance CDU/CSU et le SPD; menée par Friedrich Merz elle est en place depuis mai 2025]; un terrain fertile pour l’AfD; et l’abandon de tout rôle d’opposition au profit de cette même AfD.

Sur le plan parlementaire, il n’existe pas de «solution» au problème de l’AfD. Seul un gouvernement minoritaire est envisageable, dans lequel Die Linke ne soutiendrait [de l’extérieur] que les mesures socialement acceptables.

Il faut empêcher la formation d’un gouvernement de coalition ou d’un «gouvernement d’experts» indépendant des partis. Pour le parti Die Linke, il n’y a pas d’alternative à la construction d’un parti de classe politiquement indépendant. (Publié dans la SoZ, le 27 août 2026; traduction-édition rédaction A l’Encontre)

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Le dilemme de la Saxe-Anhalt pour la gauche (2)

Résultats des sondages du 23 août 2026. (Capture d’écran)

Par Katharina Dahme

Si les résultats des élections du 6 septembre en Saxe-Anhalt [nombre d’habitants: 2’135’000] s’avèrent similaires à ceux des derniers sondages disponibles le 18 août, l’AfD n’obtiendra certes pas la majorité absolue, mais une majorité simple en faveur de l’élection d’un ministre-président de l’AfD risquerait de se produire au troisième tour de scrutin. À moins que les députés de Die Linke ne votent pour Sven Schulze, de la CDU [ministre-président depuis le 28 janvier 2026, à la tête d’une coalition CDU-SPD-FDP, de 2021 à 2026, ministre de l’Economie, du Tourisme, de l’Agriculture et des forêts].

Selon une étude de la Fondation Rosa Luxemburg [de mars 2026, «Rechte Mehrheiten verhindern – aber wie? Ergebnisse einer repräsentativen Umfrage vor den Wahlen in Sachsen-Anhalt»-Empêcher les majorités de droite – mais comment? Résultats d’un sondage représentatif avant les élections en Saxe-Anhalt], les électeurs et électrices potentiels de Die Linke sont conscients du dilemme fondamental: 53% d’entre eux constatent un rapprochement de plus en plus marqué entre la CDU et l’AfD, c’est-à-dire une dérive vers la droite de la CDU. Malgré cela, 78% estiment que Die Linke doit tolérer un gouvernement minoritaire dirigé par la CDU afin d’empêcher l’AfD d’accéder au pouvoir. C’est également l’ambiance qui régnait lors du congrès fédéral de Die Linke en juin: de vifs applaudissements ont salué le refus de toute coopération avec la CDU, tout comme l’engagement à tout mettre en œuvre pour maintenir l’AfD à l’écart du pouvoir a suscité un soutien tout aussi retentissant.

Je pense qu’il doit exister une autre voie, qui ne sera pas facile, mais qui pourrait offrir une issue à ce dilemme. Cela implique notamment de commencer enfin à développer une politique d’alliances antifascistes viable.

À éviter: deux erreurs pour la gauche

Cela n’est possible que si nous évitons deux erreurs proposées par certaines fractions du parti. La première erreur consiste à assimiler systématiquement la CDU et l’AfD, ce qui revient en fin de compte à ériger le populisme autoritaire de l’aile droite de la CDU en fascisme populaire de l’AfD et, ce faisant, à banaliser la menace fasciste. L’autre erreur consiste à mettre l’accent sur les points communs avec la CDU afin de préparer de nouvelles coopérations. En effet, nous défendons ensemble des éléments de cet État de droit qui ne doivent pas être sous-estimés. Notre combat pour l’extension de la démocratie se distingue toutefois fondamentalement de la défense d’un statu quo qui, pour une grande partie de la population, est synonyme de privations, d’exploitation et de discrimination. Et il n’a a fortiori rien de commun avec les tentatives visant à réduire encore davantage les droits sociaux et les libertés fondamentales. Cela doit toujours apparaître clairement dans la politique de Die Linke – et devrait également transparaître plus clairement dans notre communication.

La CDU est le principal moteur d’un néolibéralisme autoritaire. Elle s’attaque aux acquis du mouvement syndical et d’autres mouvements sociaux, elle attise le racisme, elle nous précipite sans défense, par le biais d’un virage anti-écologique, toujours plus profondément dans la catastrophe climatique, et elle dilapide des milliards dans un programme d’armement extrêmement dangereux. Au niveau communal, elle teste déjà dans certaines localités la collaboration avec l’AfD – alors qu’au niveau fédéral et (ce qui est un point décisif) au niveau des Länder, cette question fait encore l’objet de débats. Il s’agit également de déterminer si une alliance sociale autoritaire se forme réellement entre certaines franges de l’Union et de l’AfD, dont la constitution est déjà en cours.

Nous sommes des opposant·e·s farouches à cette CDU, et pourtant, celle-ci reste un parti démocratique, tandis que l’AfD est un parti antidémocratique. Quiconque examine le programme de l’AfD en Saxe-Anhalt reconnaît aisément ce que ce parti a appris de Trump. En Saxe-Anhalt, nous n’avons donc pas le choix entre la peste et le choléra, mais entre une menace gigantesque et un grand mal. Les mettre sur un pied d’égalité serait non seulement une erreur politique, mais aussi risqué – avec des conséquences prévisibles.

Trois piliers pour une stratégie antifasciste

Une stratégie antifasciste de gauche doit empêcher l’AfD de gagner du terrain tout en évitant de s’associer à une CDU dont la politique désastreuse prépare le terrain à l’AfD. Ma proposition repose sur trois piliers qui ne fonctionnent qu’ensemble.

Premièrement, Die Linke devrait déclarer son opposition farouche à la CDU, tracer clairement une ligne de démarcation sur le fond et souligner que la politique erronée de cette dernière favorise la fascisation. Elle devrait parallèlement déclarer qu’elle votera son candidat [de la CDU] au poste de ministre-président comme un mal nécessaire afin d’empêcher l’AfD d’accéder au gouvernement. Et ce, sans se faire d’illusions sur la politique de la CDU – et sans conditions, sauf une: la CDU, tant au niveau fédéral que régional, doit réaffirmer son engagement en faveur du «mur pare-feu» [«cordon sanitaire» en France] et exclure toute coopération avec l’AfD.

Toute autre négociation visant à une tolérance formelle, voire à une coalition, masquerait les contradictions politiques et entraînerait Die Linke dans une relation contractuelle où elle serait contrainte de faire des concessions douloureuses. La tête de liste Eva van Angern [leader de Die Linke dans le parlement de Saxe-Anhalt depuis décembre 2020, depuis 1996 membre du Parti du socialisme démocratique-PDS, qui succéda au SED] aime à rappeler qu’il est possible de faire des compromis et que l’on a déjà eu de bonnes expériences de collaboration avec la CDU au niveau local. La direction de Die Linke en Saxe-Anhalt a souligné à plusieurs reprises sa volonté de tout mettre en œuvre pour empêcher la formation d’un gouvernement AfD. Cependant, si aucune attente ni exigence n’est formulée, ce «tout» sonne de manière préoccupante aux oreilles de ceux et celles qui craignent qu’une collaboration entre Die Linke et la CDU ne renforce encore davantage l’AfD, perçue comme la seule opposition restante.

Dans ma proposition également, l’élection d’un ministre-président issu de la CDU bloquerait – pour l’instant – la voie de l’AfD vers le pouvoir. Mais cela ne suffit bien sûr pas. Le gain de temps ainsi obtenu ne constitue pas encore un projet politique. Nous avons besoin d’une stratégie antifasciste plus ambitieuse, qui redonne de la visibilité à une opposition solidaire et à un mouvement de résistance face à la dérive de la société vers la droite, et qui nous permette de sortir de la défensive. Les affrontements décisifs autour de la politique gouvernementale auront lieu après l’élection du ministre-président, lors des négociations sur le budget. Nous devons nous préparer à ces luttes de pouvoir et – c’est le deuxième volet de ma proposition – les mettre à profit pour construire une alliance sociale-antifasciste.

Le Land de Saxe-Anhalt peut ici jouer un rôle symbolique pour le reste du pays. C’est une chance. Un message est essentiel à cet égard: Die Linke peut mener un combat acharné au Parlement, mais sans pression de la part de la société, elle n’y parviendra pas. Or, cette pression fait justement défaut.

Deux initiatives devraient donc être prises. D’une part, la constitution d’une alliance sociale regroupant des syndicalistes et d’autres acteurs de la société civile politique qui souhaitent lutter à la fois contre l’AfD et en faveur de réformes sociales et écologiques progressistes. Une plateforme de revendications sur laquelle une telle alliance pourrait s’appuyer pourrait être élaborée dans les villes et les villages, en faisant du porte-à-porte, par le biais de collectes de signatures et lors de stands d’information, à travers des discussions – et ce, expressément aussi dans les localités où les personnes mécontentes votent pour l’AfD en signe de protestation. D’autre part, Die Linke devrait inviter à la création d’une table ronde au cours de laquelle le groupe parlementaire de gauche discuterait en toute transparence de son action parlementaire avec ses partenaires de coalition et les citoyennes et citoyens. Aucune décision ne devrait être prise sans discussion préalable avec eux. Afin de faire avancer ces deux axes, elle pourrait appeler à la tenue d’une conférence sociale antifasciste publique à l’automne 2026.

Vaincre la droite

Le troisième volet de la proposition consiste à développer davantage la politique antifasciste au sens strict, notamment par la résistance. Cela pourrait inclure la mise en place d’initiatives en faveur de vendredis de grève dans les écoles et les universités («Fridays against Fascism») ainsi que la création de groupes d’action chargés de mener un travail de persuasion, d’influence afin que les syndicats et les comités d’entreprise, les paroisses, les associations, les universités et les écoles prennent position contre l’AfD et en faveur d’une politique sociale et antifasciste. Ce n’est pas facile, car cela se heurtera à la résistance de collègues du syndicat, de voisins ou de camarades de classe. C’est précisément pour cette raison que cela serait nécessaire. L’avantage: cela peut se faire de manière décentralisée et, dans la mesure du possible, de façon auto-organisée.

Je suis consciente que la situation est grave dans de nombreuses régions du pays, que nous sommes confrontés à une influence majeure de l’extrême droite et, parfois, à une violence menaçante. Je suis toutefois convaincue que tous les antifascistes de gauche sont unis par la haine du fascisme, l’amour des êtres humains et l’objectif de construire une société qui rende impossible toute répétition de ces horreurs. Je considère néanmoins comme une erreur, d’une part, ce qu’on appelle le «ralliement de tous les démocrates» et, d’autre part, la banalisation indirecte du danger que représente un gouvernement de l’AfD. Ma proposition est certes risquée, mais elle permettrait la construction d’un mouvement social-antifasciste capable de préserver un espace pour le socialisme démocratique et écologique et d’ouvrir de nouveaux horizons – avec un effet symbolique pour le reste de la République.

Enfin, cette voie montre clairement que Die Linke ne peut pas, par une collaboration avec la CDU, tirer les autres d’affaire, ceux-ci étant alors à juste titre déçus de s’être brûlé les doigts. Il s’agit plutôt de rassembler tous ceux qui se sentent actuellement impuissants et d’élaborer ensemble une perspective permettant à une société solidaire de reprendre le dessus et de vaincre l’extrême droite. (Article publié dans Analyse&Kritik le 18 août 2026; traduction-édition rédaction A l’Encontre)

Katharina Dahme est membre du comité exécutif du parti Die Linke et a récemment cofondé le projet «morgen:rot» (www.morgen-rot.org).

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Le dilemme de Magdebourg (3)

Résultats du sondage du 28 août avec nombre de sièges possibles. (Capture d’écran)

Par Daniel Behruzi, Nicolas Rother et Michael Schilwa

Le «Magdeburger Zwickmühle» est un cabaret réputé de la capitale régionale, et son nom décrit parfaitement le dilemme politique auquel est confronté Die Linke dans le Lande de Saxe-Anhalt. Die Linke doit empêcher un gouvernement dirigé par l’AfD sans pour autant se trahir en coopérant avec la CDU et le SPD. Comment y parvenir?

Le parti Die Linke subit des pressions de deux côtés: d’une part, les antifascistes et les acteurs de la société civile attendent à juste titre que le parti mette tout en œuvre – y compris les moyens parlementaires dont il dispose – pour empêcher l’AfD d’accéder au gouvernement. D’autre part, nombreux sont ceux qui mettent en garde – à juste titre également – contre toute participation au gouvernement ou toute tolérance à l’égard de l’AfD, en se référant aux expériences désastreuses des dernières années et décennies.

Nous nous concentrons délibérément sur le Land de Saxe-Anhalt, où l’AfD recueille 42% des intentions de vote selon les derniers sondages. Si les résultats des élections du 6 septembre correspondent effectivement à ces prévisions, cela signifierait que la CDU, Die Linke et le SPD n’auraient, à eux trois, qu’une voix de plus que l’AfD au sein du nouveau Landtag. Même si les Verts et BSW [1] devaient franchir le seuil des 5%: sans les voix de Die Linke, il n’y aura selon toute vraisemblance pas de gouvernement sans l’AfD en Saxe-Anhalt.

En Mecklembourg-Poméranie occidentale, la situation est similaire, mais pas tout à fait aussi dramatique: là-bas, l’AfD est certes également en tête dans les sondages, mais (au 24 août) une coalition de type «Kenya» (SPD, Verts, CDU) ou même une coalition rouge-rouge-verte [SPD-Die Linke et Verts] sont envisageables – dans ce cas, un bilan autocritique au sein du parti sur la participation de Die Linke au gouvernement depuis 2021 serait toutefois nécessaire. À Berlin – où Die Linke pourrait devenir la première force politique («situation à la Graz» [en juin 2026, le Parti communiste d’Autriche, sous la direction de la maire Elke Kahr, a remporté les élections municipales avec 35,63% des voix]) – se posent des défis tout aussi considérables, mais d’une nature totalement différente.

Peu importe qui gouverne?

Nous partageons l’avis de Raul Zelik (et d’autres) [article publié le 6 août dans nd journalismus von links]: l’AfD n’est pas la cause, mais le symptôme d’une montée du fascisme. La lutte contre ce phénomène ne doit donc pas se mener en premier lieu au Parlement, mais dans la rue, dans les entreprises et en faisant du porte-à-porte.

Le problème est en outre aggravé par le fait qu’une participation au gouvernement ou une tolérance de la part de Die Linke, qui s’inscrirait avant tout sous le mot d’ordre du «moindre mal», ne ferait que renforcer davantage l’AfD à moyen terme. Car une chose est claire: un tel gouvernement, avec la CDU et ses alliés, n’entraînerait aucune rupture avec la politique de démantèlement social. Si Die Linke fait partie de tels gouvernements, elle se discrédite en tant qu’opposition cohérente et laisse cette place à l’AfD. À cela s’ajoute le fait que si un parti recueillant 42% des voix est écarté du gouvernement par une coalition multipartite, l’AfD peut continuer à tisser son discours selon lequel elle serait la seule opposition au système, au-delà d’un «cartel des anciens partis» – de la CDU à Die Linke.

Cela ne doit toutefois pas signifier que Die Linke ne se prononce absolument pas sur cette question avant les élections. Et la réponse ne doit pas non plus être qu’il s’agit d’un débat «interne à la classe moyenne» et qu’il importe peu que ce soit l’AfD ou la CDU/le SPD/les Verts qui gouvernent, car ce sont ces derniers qui, par leur politique antisociale et raciste, auraient d’abord rendu l’AfD forte. C’est certes vrai. Mais mettre ces partis sur le même plan que l’AfD est néanmoins une erreur. Il y aurait ici beaucoup à tirer des enseignements de la politique d’extrême gauche du KPD à la fin des années 1920 («Après Hitler, ce sera notre tour»). La «défense de la République» est, depuis l’époque du putsch de Kapp en 1920, également et surtout la responsabilité des socialistes révolutionnaires. Cela ne signifie pas pour autant qu’un gouvernement AfD en Saxe-Anhalt entraînerait la fin de la démocratie bourgeoise et l’avènement immédiat du fascisme. Il s’agirait néanmoins d’une rupture qualitative aux conséquences de grande envergure. Il faut l’empêcher.

Quelles sont les options possibles?

La participation officielle au gouvernement et les modèles de cohabitation – cela renvoie à un large consensus – ne peuvent se faire sans «lignes rouges». Idéalement, avec une «liste positive» (quels projets phares allons-nous mettre en œuvre) et une «liste négative» (ce que nous ne soutiendrons en aucun cas). De bonnes «lignes rouges» s’apparentent à de bonnes revendications de transition: pas de socialisme deux semaines après l’entrée au gouvernement, mais pas non plus le simple maintien du financement de deux crèches et d’une piscine. Il s’agit d’améliorer fondamentalement les conditions de vie et la situation de départ des travailleurs et travailleuses pour leurs luttes futures, notamment par le biais de mobilisations et d’une organisation (au sein de la gauche, des syndicats, des mouvements sociaux, etc.).

La question de ces «lignes rouges» pour une participation au gouvernement se posera peut-être après les élections à Berlin. En Saxe-Anhalt, en revanche, aucun gouvernement de réforme progressiste n’est à l’ordre du jour. Bodo Ramelow a déclaré dans la Süddeutsche Zeitung qu’il voyait des points communs avec la CDU en matière de soins de santé, de garde d’enfants et d’éducation. De quelle CDU parle-t-il? Du parti qui vient de faire adopter à la hâte par le Bundestag le plus vaste programme de coupes budgétaires dans l’assurance maladie obligatoire? Celui qui est responsable des coupes budgétaires dans les crèches, les écoles et les universités, ainsi que de la dégradation du BAföG [aide à la formation]? Non: ces points communs avec l’Union, qu’il faudrait explorer, n’existent pas. Pas plus qu’en matière de «revitalisation de la démocratie parlementaire», comme l’affirme Ramelow. Des négociations avec la CDU et le SPD, qu’il s’agisse d’une tolérance ou même d’une coalition, n’aboutiraient à rien de bon. Au contraire, cela compromettrait l’image du parti Die Linke en tant qu’opposition de gauche cohérente. Cela rendrait d’autant plus probable, à moyen terme, la formation d’un gouvernement dirigé par l’AfD.

La manière dont Die Linke se positionne sur cette question a des répercussions au-delà du Land de Saxe-Anhalt. Pour chaque décision prise, le parti fédéral et, au sens large, l’ensemble de la gauche se retrouvent «mis en cause». La direction berlinoise du parti, autour d’Ines Schwerdtner [présidente de Die Linke depuis octobre 2024 et députée au Bundestag depuis mars 2025] et de Luigi Pantisano [en fonction depuis juin 2026 et député depuis mars 2025], s’en tire jusqu’à présent à bon marché en invoquant (à juste titre) l’autonomie des sections régionales – une intervention politique et un leadership seraient pourtant nécessaires à présent. D’autant plus que les élections régionales de septembre pourraient parfaitement s’inscrire dans le cadre de cet «automne brûlant» marqué par les manifestations sociales à l’échelle nationale et les négociations salariales qui s’annoncent particulièrement âpres dans la fonction publique et l’industrie métallurgique [voir les licenciements dans le secteur automobile, entre autres Volkswagen].

Pour nous, une chose est claire: cela n’est pas sans importance que ce soit la CDU ou l’AfD qui gouverne. Un gouvernement AfD aurait des répercussions dramatiques sur la vie de nombreuses personnes, sur les institutions démocratiques, les débats de société et les rapports de force. L’empêcher n’est pas seulement ce que l’on attend de Die Linke, c’est également une nécessité absolue. Comment Die Linke peut-elle donc se sortir de ce dilemme?

Notre proposition

Notre proposition, certes audacieuse. Les députés de Die Linke élisent Sven Schulze au poste de ministre-président [il l’est depuis janvier 2026 à la tête d’une coalition CDU-SPD-FDP] – sans coalition ni soutien, sans aucune condition ni négociation. Dans le même temps, ils déclarent sans ambiguïté qu’à partir de ce moment-là, chaque décision particulière dépendra du fait qu’elle nuise ou profite aux salarié·e·s.

Cela empêche un soutien formel, voire une participation au gouvernement, dans le cadre duquel Die Linke deviendrait responsable d’un gouvernement dirigé par la CDU. Cela éviterait également que Die Linke formule des exigences à l’égard de la CDU et se retrouve impuissante face à leur rejet, donnant ainsi l’impression que l’échec de la tentative d’empêcher la présence de l’AfD au gouvernement est dû à notre obstination à défendre nos principes. Pour nous, il n’existe aucune «ligne rouge» avec la CDU dont le respect nous permettrait de gouverner avec elle. Si nous faisons semblant que ce soit le cas, nous perdrons toute crédibilité. Nous ne pouvons pas bluffer sur ce point.

Katharina Dahme, dans ak [voir article ci-dessus de K. Dahme] avance un argument similaire: elle propose elle aussi de voter sans conditions en faveur d’un gouvernement minoritaire de la CDU (seule exception: la CDU doit réaffirmer son engagement en faveur du «mur coupe-feu»). Point important et, à notre avis, tout à fait pertinent: Katharina Dahme se prononce clairement contre toute relation contractuelle formelle, c’est-à-dire contre un accord de soutien ou un contrat de coalition.

C’est peut-être un moyen de sortir du dilemme décrit ci-dessus, qui met d’ailleurs Sven Schulze dans une situation délicate. Bien sûr, il peut refuser l’élection grâce aux voix de Die Linke – mais il devra alors expliquer pourquoi. Ou bien il peut accepter d’être élu par Die Linke – dans ce cas, chaque vote au Parlement régional permettrait de savoir clairement qui est pour ou contre quoi, et sur quoi son gouvernement échoue. Idéalement, cela s’apparenterait au coup «dilemme» du jeu du moulin (ou marelle), dans lequel un ancien moulin est fermé et un nouveau ouvert simultanément.

Majorités changeantes

Les majorités changeantes ne sont-elles pas une aubaine pour la CDU? Nous ne le pensons pas. Si la CDU vote avec Die Line en faveur d’un titre de transport social dans les transports publics et avec l’AfD en faveur de nouveaux démantèlements sociaux, cela démasque la CDU et l’AfD tout en renforçant le profil de Die Linke. Celle-ci aurait pu, par une démarche courageuse (et certes pas immédiatement évidente), contribuer à bloquer l’accès de l’AfD à des ministères tels que celui de l’Intérieur ou de la Culture, sans pour autant participer au gouvernement ni le tolérer.

Bien entendu, cela ne fonctionne que si cela est clairement communiqué. Luigi Pantisano a malheureusement montré comment il ne faut pas s’y prendre lors de son entretien d’été sur la ZDF [une des principales chaînes de télévision en Allemagne, Zweites Deutsches Fernsehen]. Luigi Pantisano  s’est en effet montré ouvert à l’élection de Sven Schulze par Die Linke – sans même ajouter une seule phrase à ce sujet. Annoncée ainsi, c’est la pire de toutes les options. Sans la «deuxième partie» – à savoir l’engagement de ne soutenir au Parlement que des politiques progressistes –, cela ne peut presque inévitablement être perçu que comme un blanc-seing pour Schulze et la CDU.

Nous sommes conscients que la mise en œuvre d’une telle ligne sera très difficile. Car, fait intéressant, tant les «réformistes» que la «gauche radicale» s’y opposent de la même manière. Nous espérons néanmoins, à l’approche des élections, susciter au moins un débat.

Nous pensons que cette tactique s’accorde également bien avec la méthode historique du front unique (une unité des organisations et des partis ouvriers contre les fascistes): nous ne forgeons aucune alliance avec la CDU et ne concluons aucun accord avec elle. Nous ne faisons pas non plus comme si cela était possible. Mais nous pouvons faire la distinction entre le plus grand et le plus petit des maux, sans renoncer à les qualifier clairement tous deux de maux.

Les périodes inhabituelles et dangereuses exigent parfois des mesures inhabituelles et courageuses. (Article publié dans Analyse&Kritik le 24 août 2026; traduction-édition rédaction A l’Encontre)

Daniel Behruzi est journaliste indépendant et militant du syndicat ver.di à Darmstadt.

Nicolas Rother travaille comme enseignant et chargé de mission sur les questions de migration aux côtés de Nam Duy Nguyen au Parlement régional de Saxe-Anhalt.

Michael Schilwa travaille comme secrétaire syndical et milite depuis 50 ans dans divers mouvements de gauche.

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[1] Le BSW, qui se situe dans les sondages autour du seuil des 5%, peut sans hésitation être considéré comme une simple annexe de l’AfD. Les relations entre le BSW et l’AfD ont atteint un nouveau sommet à la mi-août: Björn Höcke a proposé d’élire conjointement Sahra Wagenknecht au poste de ministre-présidente de Thuringe, où le gouvernement traverse une crise. Au lieu de rejeter cette proposition rapidement et sans ambiguïté, Sahra Wagenknecht s’est contentée de déplorer son caractère irréalisable: la section régionale du BSW en Thuringe (qui participe au gouvernement) serait malheureusement devenue elle-même un «parti de coalition». (Note des auteurs)

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