
Par Alex Clark
Les dirigeants occidentaux se sont montrés optimistes lorsqu’ils ont imposé des sanctions à la Russie après l’invasion de l’Ukraine en 2022. «L’économie russe est en passe d’être réduite de moitié», a déclaré le président américain de l’époque, Joe Biden, en mars, un mois après le début de la guerre. «Elle était classée 11e économie mondiale avant cette invasion, et bientôt, elle ne figurera même plus parmi les 20 premières.»
Sa prédiction était loin de la réalité. Après le choc immédiat des sanctions en 2022, les dépenses militaires de la Russie ont bondi et l’économie a connu un essor fulgurant. Au lieu de sortir du top 20, la Russie était la neuvième économie mondiale en 2025, dépassant le Canada et le Brésil pour se classer juste derrière l’Italie, la France et le Royaume-Uni.
Mais une nouvelle progression semble désormais peu probable. En 2026, des signes évidents indiquent que l’économie russe est enfin en train de s’enliser.
Si l’effondrement spectaculaire envisagé par l’Occident n’est peut-être pas à l’ordre du jour, le Kremlin s’affronte à la situation économique la plus précaire depuis que ses chars ont envahi l’Ukraine.

La croissance a ralenti considérablement en raison de la chute des prix du pétrole, une source essentielle de revenus pour le gouvernement, et des pressions démographiques à long terme que les dépenses élevées en matière de défense masquaient auparavant.
Pour combler le déficit budgétaire, les Russes lambdas sont confrontés à des hausses d’impôts et à un État qui s’est réorganisé pour la guerre, au détriment du financement de la protection sociale, de l’éducation et des soins de santé.

Parallèlement, les échanges commerciaux avec les principaux alliés se sont ralentis, les faillites d’entreprises sont en augmentation et la pénurie de main-d’œuvre est grave.
Selon les experts, l’impact de cette crise sur le conflit en Ukraine dépendra des récentes manœuvres macroéconomiques de la Russie et de la poursuite de la baisse des prix du pétrole sous l’effet des événements mondiaux.
Révision à la baisse de la croissance en raison de l’assèchement des recettes pétrolières
Les perspectives actuelles sont défavorables. En janvier, le Fonds monétaire international (FMI) a revu à la baisse ses prévisions de croissance pour la Russie, les estimant à seulement 0,6% en 2025 et 0,8% en 2026.
Hormis les années de pandémie 2020-2022, il s’agit des taux de croissance annuels les plus bas pour la Russie depuis la récession causée par les sanctions suite à l’annexion de la Crimée en 2014. Ils sont également inférieurs aux prévisions du FMI pour les économies occidentales.

Ce ralentissement économique coïncide avec la baisse des revenus pétroliers et gaziers, qui constituent un pilier essentiel de la machine de guerre russe. En 2022, les recettes fiscales provenant des combustibles fossiles représentaient environ 40% du financement du budget fédéral russe, soit plus que suffisant pour financer la guerre. Mais les estimations préliminaires pour les trois premiers trimestres de 2025 montrent que cette part est tombée à 25%. La chute des prix en est en partie responsable: le prix du pétrole de l’Oural est passé d’environ 90 dollars le baril au début de 2022 à 50 dollars le baril à la fin de 2025, dans un contexte de surabondance mondiale de l’offre de pétrole.
Mais les sanctions occidentales jouent également un rôle, malgré les efforts de la Russie pour trouver de nouveaux acheteurs. La Chine, l’Inde et, dans une moindre mesure, la Turquie ont toutes augmenté leurs achats à la suite de l’invasion, alors que les exportations vers l’Europe ont fortement chuté. Mais en 2026, leurs activités combinées sont insignifiantes par rapport aux achats effectués à la veille de la guerre par les pays qui ont imposé des sanctions.

L’Inde, en particulier, a réduit ses achats ces derniers mois, en raison dws menaces de droits de douane brandies par le président américain Donald Trump.
Isaac Levi, analyste politique au Centre for Research on Energy and Clean Air, a déclaré: «Les revenus russes provenant des exportations de combustibles fossiles en 2025 étaient inférieures de 13% aux niveaux d’avant-guerre, sous l’effet de sanctions plus sévères, des frappes de drones ukrainiens sur les infrastructures énergétiques, de la difficulté à trouver de nouveaux marchés pour ses exportations de gaz et de la baisse des prix mondiaux du pétrole. Ces pressions épuisent progressivement les revenus dont Moscou dépend pour financer sa guerre, mais les alliés de l’Ukraine doivent aller plus loin pour limiter pleinement les ressources financières du Kremlin. Cibler la flotte fantôme russe, notamment en immobilisant les navires sans pavillon, permettrait de réduire considérablement ses volumes d’exportation de pétrole ainsi que ses revenus.»
Des pressions à long terme toujours non résolues
Les problèmes de Vladimir Poutine avec le pétrole ne sont peut-être qu’un revers temporaire, surtout si les prix du pétrole commencent à remonter en 2026.
Mais il existe également des pressions démographiques à long terme qui pèsent aujourd’hui lourdement sur l’économie russe. La population russe est en baisse constante depuis 2019, passant de 145,5 millions à 143,5 millions en 2024. Cette baisse est due à la combinaison de plusieurs facteurs: la baisse du taux de fécondité, les victimes de la guerre et l’émigration.
Bien que les pays occidentaux aient connu des baisses similaires de leur taux de fécondité, celles-ci n’ont pas été aussi importantes et l’immigration a contribué à maintenir la croissance démographique.
«La Russie n’a pas le potentiel pour une croissance rapide», a déclaré le Dr Marek Dabrowski, chercheur au think tank Bruegel, basé à Bruxelles. Le climat économique lié à la guerre joue bien sûr un rôle, mais le facteur principal est la démographie à long terme. Celle-ci n’a pas changé.»
Cela signifie que la pénurie de main-d’œuvre est désormais monnaie courante en Russie, un fait qui, selon les experts, se reflète dans son taux de chômage exceptionnellement bas, à seulement 2%.
Le Kremlin a cherché à renforcer sa situation budgétaire en procédant à plusieurs hausses d’impôts importantes. En 2025, il a augmenté l’impôt sur les sociétés de 20% à 25% et introduit des tranches d’imposition plus élevées. En outre, une augmentation de la TVA est entrée en vigueur au début de l’année 2026, passant de 20% à 22%, soit un taux supérieur à celui des États-Unis, du Royaume-Uni, de la France ou de l’Allemagne.
Bien que le gouvernement russe ait exempté certains produits de première nécessité, la hausse de la TVA s’ajoute à l’inflation persistante en Russie, qui a fait grimper le prix des produits de base. Alors que l’impact de la guerre sur l’inflation en Occident a été largement commenté, la Russie connaît une inflation beaucoup plus élevée depuis plus longtemps. Les efforts déployés pour lutter contre cette inflation n’ont fait qu’accentuer le ralentissement.

Le Dr Vladislav Inozemtsev, économiste et cofondateur du groupe de réflexion Centre for Analysis and Strategies in Europe, a déclaré: «La banque centrale et le ministère des Finances mènent une politique irresponsable qui a commencé à “refroidir l’économie” en 2023 afin de lutter contre l’inflation. Pour ce faire, la banque centrale a relevé son taux directeur à 21%, le gouvernement a abandonné son programme de subventions hypothécaires et les banques ont commencé à réduire les prêts et à augmenter les taux, dont la plupart n’étaient pas fixes mais variables. Je ne comprends pas vraiment pourquoi le Kremlin a soutenu une telle politique.»
L’optimisme s’estompe à mesure que les dépenses militaires ralentissent
Certains signes indiquent que ces difficultés économiques pèsent sur le moral des Russes ordinaires. Selon un sondage réalisé en Russie par Gallup, l’invasion de l’Ukraine a initialement renforcé l’optimisme économique en Russie, dans un contexte de boom lié à la guerre. En juillet 2021, la plupart des Russes pensaient que l’économie se détériorait, mais en novembre 2022, la situation s’était inversée, la plupart estimant que les conditions s’amélioraient. Cependant, en août 2025, cet optimisme s’est atténué, 39% des Russes déclarant que la situation économique se détériorait, contre 29% en 2022.
La question clé pour l’Ukraine est de savoir si la Russie sera en mesure de maintenir la forte augmentation de ses dépenses militaires. Au cours de la guerre, les dépenses militaires russes en pourcentage du PIB ont doublé pour atteindre plus de 7%. C’est deux fois plus que les dépenses des États-Unis, qui représentent 3,4% de leur PIB, et plus que n’importe quel autre membre de l’OTAN.
Mais la hausse des dépenses au cours des premières années de la guerre s’est désormais ralentie, avec une augmentation de seulement 0,1 point de pourcentage entre 2024 et 2025.
Cependant, la Russie se trouve dans une position unique en ce qui concerne les options pour maintenir son budget de guerre. Elle peut emprunter car sa dette est relativement faible – même si l’accès aux marchés internationaux lui a été coupé depuis l’invasion et les sanctions qui ont suivi – et elle pourrait augmenter à nouveau les impôts.
Beaucoup dépendra de l’évolution du prix du pétrole. Une nouvelle baisse des prix pourrait accroître la précarité, mais une hausse pourrait également entraîner une stabilisation.
Les experts concluent donc que la Russie devrait être en mesure de continuer à financer la guerre, du moins à court terme. «Poutine encouragera la banque centrale à imprimer de la monnaie; il continuera à augmenter les impôts, à vendre des biens publics et à nationaliser des entreprises», a déclaré M. Inozemtsev. Cela lui permettra d’obtenir suffisamment d’argent pour mener la guerre jusqu’en 2026 et, très probablement, jusqu’en 2027.»
Se pose également la question de savoir si le mécontentement économique croissant en Russie se traduira par un mécontentement politique croissant.
Mais ces dernières semaines, certains éléments indiquent que le Kremlin a changé d’avis. La Russie a accepté de participer à des pourparlers de paix avec l’Ukraine pour la première fois depuis des mois, les réunions menées par les États-Unis se déroulant cette semaine à Abu Dhabi. Pour les négociateurs ukrainiens, un facteur clé entre désormais en jeu: l’économie de guerre russe montre des signes de faiblesse et ne peut durer éternellement. (Article publié par The Guardian le 6 février 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

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