samedi
23
février 2019

A l'encontre

La Brèche

Ce n’est pas Carlos Ghosn mais un ouvrier de l’usine Nissan à Sunderland

Anne Feitz (I),
Charles-André Udry (II)

[I] Souffler sur les braises. C’est indirectement ce qu’est en train de faire Carlos Ghosn, en criant à la trahison. Ayant choisi la thèse du complot comme ligne de défense, l’ex-triple-PDG s’en prend frontalement à Nissan et à ses dirigeants, au moment même où il s’agit pour Renault de renouer les liens avec le partenaire japonais.

C’est la mission explicite de Jean-Dominique Senard, le nouveau président du Losange [Renault]. Eviter la guerre ouverte et l’explosion en vol de l’Alliance est vital pour chacune des deux entreprises: défaire les liens opérationnels parfois étroits dans certains domaines, revenir au «chacun chez soi», serait si coûteux que certains analystes ont qualifié ce scénario de «presque suicidaire».

En chiens de faïence

Mais l’émotion s’oppose souvent à la raison. Beaucoup de dirigeants actuels de Renault ne peuvent pas croire à la culpabilité de leur patron. Présomption d’innocence et loyauté obligent, « ils ont du mal à faire leur deuil», notait il y a quelques jours une source gouvernementale. Au-delà même de la direction, les accusations publiques de l’ex-PDG de Renault risquent de conforter le corps social dans son sentiment «anti-Nissan» même si les preuves formelles d’un complot manquent pour l’instant. «Le lien est abîmé, les Renault et les Nissan se regardent en chiens de faïence», racontent les opérationnels, loin des discours officiels. Rien depuis deux mois n’a réellement changé sur ce plan.

Carlos Ghosn n’accuse certes pas l’ensemble de l’entreprise de trahison. «J’aime le Japon. J’aime Nissan. Je n’ai rien contre le groupe», insiste-t-il, rappelant les années passées «à en faire une entreprise puissante». Il laisse toutefois planer le doute sur les responsables du complot, donne à entendre qu’ils sont toujours en poste, sans nommer, mais sans innocenter non plus son directeur général, Hiroto Saikawa. «C’est compliqué de travailler avec ceux qui ont trahi», confirme un proche de la direction du Losange. «Mais Renault a jusqu’à présent préféré ne pas monter au créneau, précisément pour ne pas jeter de l’huile sur le feu.»

Intégrité et légitimité

Côté Nissan, l’atmosphère n’est guère plus sereine. Hiroto Saikawa, dans nos colonnes [Les Echos], mais aussi en interne, ne cesse de plaider sa bonne foi. Comment, dans ces conditions, la direction de Nissan peut-elle ne pas se sentir blessée de constater qu’à Boulogne Billancourt, on ne la croit pas? Pourquoi les dirigeants de Renault ont-ils refusé de prendre directement connaissance du dossier d’accusation constitué par Nissan, se contentant d’envoyer des avocats? Vu de la fenêtre Nissan, c’est incompréhensible. Au fil des semaines, la défiance a fini par s’installer aussi à Yokohama

En nommant Jean-Dominique Senard, le conseil d’administration de Renault sous l’impulsion de l’Etat (qui détient 15% du Losange) a précisément voulu dépassionner les relations entre les partenaires, afin de renouer les liens. Le président de Michelin est connu pour son intégrité, une qualité qui le rend légitime aux yeux de tous. Reste que la tâche est immense. (Les Echos, en date du 31 janvier 2019)

*****

Ghosn, l’acteur adulé de la schöpferische Zerstörung

Par Charles-André Udry

Le duo Senard (gauche) et Bolloré (droite: le protégé du samouraï Ghosn). «Content, très content»: cela se remarque

[II] • «C’est le duo Jean-Dominique Senard, à la présidence, et Thierry Bolloré [à qui Ghosn avait promis la direction de Renault], à la direction générale, qui prendra donc le volant du Losange en remplacement du PDG, emprisonné au Japon, Carlos Ghosn. Les deux hommes (Senard et Bolloré) qui vont devoir apprendre à travailler ensemble de façon complémentaire ne devraient pas chômer, tant les défis à relever seront nombreux.»

Selon Les Echos, Jean-Dominique Senard n’a pas grand-chose en commun avec son prédécesseur. «C’est quelqu’un qui paiera son ticket de métro!» relève un dirigeant du secteur.

• Ghosn ne le payait pas, car il ne prenait pas le métro… comme Senard! Des formules qui tuent d’un seul coup les deux PDG: l’ex et le présent.

«Sa [celle de Senard] réputation de manageur humaniste le précède chez Renault. «C’est un grand industriel. Il a une conception sociale de l’entreprise et il l’a démontré à plusieurs reprises». (Les Echos du 22 janvier 2019).

Alors pourquoi toute cette lècherie, cette flagornerie durant des années face au «Grand Carlos» (presque Magne) Ghosn, distillée par des journalistes des Echos, du Figaro et d’autres, sans parler de BFMTV et, encore mieux, par des présidents de France: de Sarkozy à Macron, en passant par Hollande. A cause du Losange? Pas exactement.

Jean-Marc Sylvestre sur son blog – après une présentation «pédagogique» (et surtout symptomatique), faite le 1er janvier 2018 dans un style olympique: «Les milieux d’affaires adorent les compétitions, un peu comme les hommes politiques. Les classements sont nombreux et vont du plus riche au plus influent. Le tiercé gagnant est dans l’ordre : Jeff Bezos, Carlos Ghosn, Xavier Niel» – ne croyait pas si bien prédire l’avenir, en lisant dans le bol de riz ou la sauce au soja: «Médaille d’argent: Carlos Ghosn en patron accompli se prépare à tirer sa révérence.»

• Carlos Ghosn, dit Bichara, avait reçu par le président de la République française la médaille de Chevalier de la Légion d’Honneur en 2002. En octobre 2006, il est nommé «Chevalier commandeur honoraire de l’ordre de l’Empire britannique». Cela sonne mieux. Certes, Nissan avait une usine géante à Sunderland, en Angleterre, à 10 milles de Newcastle. Quelque 7000 salarié·e·s, en 2017, assuraient un taux de profit «normal», avant que la surproduction endémique le fasse baisser, et donc exige des licenciements dès avril 2018, pour le bien des actionnaires et de la réputation de Ghosn. Certes, la chute du prestige du diesel – moteurs très produits par Nissan à Sunderland – mettant du fioul dans les explications patronales. Quant aux effets potentiels du Brexit, les anticipations du PDG déchu étaient, alors, moins précises que les traits d’un dessin japonais, pour ne pas faire allusion à une estampe pour collectionneur.

En 2003 le Financial Times et PricewaterhouseCoopers le nommaient parmi les quatre dirigeants les plus respectés. En fait, les plus «craints», au-delà de la forme et de «leur humanisme». Autrement dit, ces figures du despotisme patronal logique et physiologique décrit par Marx dans Le Capital.

• De tels «honneurs» voilà de quoi susciter cette envie et cette appétence qui se transformaient en cirage de souliers pour celui qui demandait d’être conduit en hélicoptère, puis protégé par une garde de motards policiers en quittant le 10 Downing Street, afin de se rendre à son jet «privé». Payé par on ne sait qui et dont le prix du ticket horaire n’est pas identique à celui du métro.

Cela lui fut refusé. Même Ghosn n’est pas une reine au Royaume-Uni, bien que Rolls Royce appartienne à BMW (allemand) et que le groupe indien, Tata, détienne Jaguar et Land Rover. En France, la garde policière lui aurait été assurée. Mais la France est une République.

• Alors complots par ici et complots par là? La vraie histoire du Samouraï Ghosn n’est compréhensible qu’en l’intégrant dans le processus de centralisation et de concentration du capital, commandant une branche industrielle, l’automobile, dans un monde où règne le poids de l’armée industriel de réserve, la surproduction systémique et non l’Unternehmergeist à la Joseph Schumpeter. Par contre, sous des formes évidentes, règne la réalité de sa schöpferische Zerstörung, cette créativité destructrice, qui a adopté les traits d’une destruction planétaire des écosystèmes. (1er février 2019)

*****

La confession de Ghosn

«Pourquoi avez-vous démissionné de Renault si vous êtes innocent?

On ne pouvait pas maintenir Renault dans une situation où la gouvernance était temporaire. Quand j’ai appris que ma caution était de nouveau refusée, j’ai décidé de démissionner. Mais j’aurais ardemment souhaité avoir l’occasion de m’expliquer devant le conseil d’administration de Renault. Je suis si fier d’avoir conduit cette entreprise de 2005 à 2018 et de l’avoir aidée à se transformer en un groupe si fort, en termes de profitabilité, de croissance, de qualité des produits et de technologies. C’est ça que je veux dire. Les résultats financiers de 2018 vont d’ailleurs être excellents.» (Extrait de l’entretien conduit par Yann Rousseau pour Les Echos, le 30 janvier 2019, à Tokyo)

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3 commentaires

  1. Lanceuse d'alertes dit:

    D’après les éléments en ma possession et je suis docteur dans un domaine intégrant la psychologie, Carlos Ghosn dit toujours ce qu’il pense sans changer de version.

    Ne pas faire de présomption d’innocence dans votre article est une provocation à la haine. Vous ne suivez les lois de votre propre pays. Je peux dire que vous êtes un violeur invétéré et le propager partout. Est-ce que vous l’apprécieriez ? Il est de votre devoir de rester bienveillant et de faire de la présomption d’innocence.

    Il n’y a pas eu de procès et il vit actuellement dans des conditions atroces. Cela ne respecte pas l’article 11 de la Déclaration des droits de l’Organisation des nations unies (ONU) : ‘Toute personne accusée d’un acte délictueux est présumée innocente jusqu’à ce que sa culpabilité ait été légalement établie au cours d’un procès public où toutes les garanties nécessaires à sa défense lui auront été assurées.’

    Ecrit le 2 février, 2019 à 2019-02-02T02:04:26+00:000000002628201902

  2. Alencontre dit:

    Notre réponse: Vous visez le quotidien de «l’économie» Les Echos (dont nous donnons pour information un extrait). Dès lors, il serait utile d’informer de votre analyse et de votre point de vue la direction des Echos. Nous sommes quant à nous favorable à la présomption d’innocence. Par contre, Les Echos se posait des questions que nous ne nous posons pas. Par exemple, le 22 janvier 2019, Laurence Rousseau titre, dans Les Echos Executives, «Renault: Carlos Ghosn touchera-t-il toutes ses indemnités de départ?»
    Notre intérêt pour cette question est plus que réduit. Pour une raison. Ceux et celles qui sont licenciés n’ont pas le même genre d’«indemnités» – avec leurs facettes multiples – que Carlos Ghosn. Sans même faire allusion aux suicides, entre octobre 2006 et février 2007, au technocentre de Guyancourt. Les experts, dans leur rapport de 2009, ont établi des liens entre l’ambiance «anxiogène» du centre et les suicides. Si vous visez l’article de Charles-André Udry, quel est votre «jugement»? (Rédaction A l’Encontre)

    Ecrit le 2 février, 2019 à 2019-02-02T09:13:05+00:000000000528201902

  3. Small world dit:

    Excellent article. Ça change de tous ces articles frileux et condescendant. Enfin un article qui traite l’affaire GOSHN sous un angle intéressant.

    Seul bémol : il faudrait mettre à jour votre site internet en Responsive car la lecture sur Mobile est difficile

    Ecrit le 3 février, 2019 à 2019-02-03T06:10:57+00:000000005728201902

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Les dominants, l'euphémisation des termes et la novlangue

George Carlin (1937-2008) était un «humoriste» politique et social qui décortiquait la société capitaliste américaine et éclairait ses principaux traits. Dans ce spectacle donné en 1990, il instruisait le procès de la novlangue qui s'est imposé avec force depuis lors, aussi bien dans la gestion des guerres impérialistes que dans le management des entreprises, pour s'enraciner dans la vie quotidienne. Après la crise des «subprimes», on n'est plus «sans domicile», mais on a choisi un «mobile home» avec le peu d'épargne qui a résisté à la fonte brutale imposée par les banques et les assurances et qui a contraint des propriétaires de petites maisons à s'acheter une caravane de seconde main et de chercher, dans les vastes contrées des Etats-Unis, un nouvel emploi.

George Carlin avait un esprit décapant, donc éliminant les idées superficielles dominantes pour faire ressortir le véritable sens de ce qu'elles ont pour fonction de cacher, de camoufler.

(Réd. A l’Encontre)

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