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mars 2017

A l'encontre

La Brèche

Wisconsin: une campagne désastreuse face à Scott Walker

Publié par Alencontre le 12 - juin - 2012

Par Michael Billeaux, Phil Gasper, Paul Pryse et Katie Zaman

Barett (à gauche), Walker (à droite)

Scott Walker, le gouverneur républicain du Wisconsin (Etats-Unis) – mis dans les cordes par la mobilisation sociale de 2011 et par le référendum pour un scrutin de révocation lancé par le Parti démocrate, suite à sa politique antisyndicale et à ses plans brutaux d’austérité –, a assuré sa réélection avec 53,2% des voix; contre 46,3% pour son adversaire démocrate, Tom Barrett, maire de Milwaukee. Comment l’expliquer? Aux Etats-Unis les socialistes ont depuis longtemps décrit le Parti démocrate comme «le cimetière des mouvements sociaux». On a, ici, une illustration remarquable de cette formule, avec le vote du 5 juin: à l’occasion du scrutin du recall. La victoire républicaine, après une mobilisation contre Walker en février et mars 2011 (voir la série d’articles à ce propos sur ce site, en date du 5 mars 2011, du 7 mars 2011, du 15 mars 2011, du 22 et 23 mars 2011), nécessite une explication. La première renvoie au choix effectué par les sommets des appareils syndicaux et le Parti démocrate de déplacer l’axe d’une mobilisation sociale et politique (avec occupation du «palais gouvernemental»: le Capitol) vers les urnes, en lançant une campagne pour un vote de révocation. Ensuite, les appareils syndicaux ont freiné la tendance, prise en charge par des secteurs importants du syndicat des enseignants, par exemple, d’élargir le mouvement en direction de plus larges couches de la population. Et, une fois le processus électoral en place, les propres revendications des syndicats se sont trouvées marginalisées. En effectuant le bilan de la campagne, un jour avant le vote, les auteurs de cet article – publié sur le site «frère» socialistworkers.org – mettent en perspective les raisons d’un désastre politique. (Rédaction A l’Encontre)

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Les électeurs du Wisconsin se rendront aux urnes, mardi 5 juin 2012, pour un vote de révocation (recall) opposant l’actuel gouverneur de l’Etat, le républicain Scott Walker, et Tom Barrett, le maire démocrate de Milwaukee. Ce dernier était le candidat démocrate défait à l’élection du poste de gouverneur qui s’est déroulée en 2010.

Au Wisconsin comme dans l’ensemble des Etats-Unis, un grand nombre de personnes qui ont été stimulées par le vaste mouvement du début de l’année 2011 contre Walker et son programme d’austérité anti-syndical espèrent que Walker soit démis de ses fonctions.

Les sondages des dernières semaines indiquent malheureusement que Walker détient une courte, mais solide, avance sur Barrett [Walker, qui a conduit une campagne agressive soutenue massivement par le Parti républicain à l’échelle nationale – notamment financièrement: 32 millions de dollars ont été investis dans cette campagne par les républicains, soit sept fois plus que la somme engagée par les démocrates].

Si les résultats de ces sondages s’avèrent exacts, il s’agira alors d’une défaite pénible pour le mouvement qui a émergé du soulèvement, c’est-à-dire lorsque des milliers de syndicalistes, de travailleurs, d’enseignant·e·s, d’étudiant·e·s et de citoyens et citoyennes du Wisconsin occupèrent le Capitol (le «palais» gouvernemental et législatif) de l’Etat en riposte à la loi de «restauration du budget» passé par Walker. Une loi qui attaquait les syndicats du secteur public et coupait dans les programmes sociaux.

L’occupation s’est achevée lorsque des fonctionnaires syndicaux et des dirigeants du Parti démocrate déclarèrent que l’énergie du mouvement devait être redirigée dans une campagne de révocation contre Walker et les républicains du Sénat de l’Etat.

La révocation des sénateurs républicains de l’Etat a permis aux démocrates de remporter deux sièges supplémentaires, ce qui n’était toutefois pas suffisant pour renverser la majorité détenue par le Grand Vieux Parti [appellation du Parti républicain: GOP].

Une armée de volontaires a rassemblé 900’000 signatures authentifiées [dans un Etat qui compte près de 5,7 millions d’habitants] pour engager le processus de révocation du gouverneur Walker. Les syndicats ont dépensé 4 millions de dollars pour soutenir leur candidate, Kathleen Falk, à la primaire démocrate où devait se décider quel démocrate s’opposerait à Walker lors du vote en révocation. Elle fut battue puisqu’elle arriva en seconde position [avec 34% des voix], derrière Barrett [avec 58% des voix]. Les syndicats dépensèrent des millions de dollars supplémentaires pour l’élection générale [opposant Barrett à Walker].

Walker a reçu, de son côté, des dizaines de millions de dollars de contributions pour sa campagne de la part de riches donateurs résidant hors de l’Etat. Le Parti démocrate est toutefois le responsable en dernière instance des maigres performances de son candidat.

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Les démocrates ont dès le début laissé le terrain du débat sur les syndicats à Walker. Lors de la campagne pour la réélection du Sénat de l’Etat, qui s’est déroulée l’été dernier, les démocrates ont enlevé de leurs discours de campagne la question de la réintroduction des négociations collectives et celle des droits syndicaux.

Lors des primaires de ce printemps 2012, convoquées dans le but de choisir un candidat démocrate à opposer à Walker, certains démocrates ont attaqué Falk, qui était à la tête de l’exécutif du Comté de Dane [subdivision administrative de l’Etat, peuplée de près de 500’000 habitants, dans laquelle est située Madison, la capitale du Wisconsin] entre 1997 et 2011 et la candidate favorite des dirigeants syndicaux, en affirmant qu’elle était dans la poche des syndicats. Dans un article d’opinion de soutien à Barrett, l’ancien maire de Madison Dave Cieslewicz piqua Falk en déclarant qu’«une candidate qui est assujettie aux grands syndicats n’est pas plus attirante pour les électeurs indépendants qu’un candidat qui est soutenu par les frères Koch [qui dirigent la seconde transnationale aux Etats-Unis – avec 70’000 salarié·e·s –, active, entre autres, dans le pétrole et la pétrochimie, les oléoducs; elle est détenue par la famille Koch; la société Koch Industries est basée au Kansas]».

Au cours d’un débat avec Walker, Barrett a insisté sur le fait qu’il n’était pas un candidat des syndicats. Plutôt que de mettre en avant la défense des syndicats, les démocrates les ont désignés comme étant des partisans «d’intérêts particuliers» et les ont traités comme s’ils étaient un problème.

Barrett a cédé encore plus de terrain à Walker en ce qui concerne l’austérité. Les justifications avancées par le gouverneur pour les coupes budgétaires sont bien connues: l’Etat n’a plus d’argent, il est nécessaire qu’il contrôle ses dépenses. Pourtant, malgré le fait que les entreprises sises dans le Wisconsin soient taxées à un niveau inférieur à la moyenne nationale et que l’actuel «fardeau» fiscal repose principalement sur la classe moyenne plutôt que sur les riches, Barrett n’a fait aucune tentative pour remettre en cause les allégations de Walker.

Au lieu de cela, Barrett a insisté qu’il n’augmenterait pas les impôts des entreprises et des riches. Sur les ondes d’une radio de Milwaukee, il a déclaré: «Mon espoir est que d’ici la fin de mon premier mandat, à la fin de mon deuxième mandat et à la fin de mon troisième mandat les recettes fiscales du Wisconsin proviendront moins chaque année de ses citoyens et de ses entreprises.»

Alors que Barrett déclare qu’il rapportera les diminutions d’impôts accordées aux entreprises par Walker en janvier 2011, le Milwaukee Journal-Sentinel rapporte qu’il «ne souhaite pas augmenter les impôts au-delà des niveaux qui étaient ceux en vigueur lorsque Walker a pris ses fonctions». Cela signifie que si Barrett pouvait modifier quelques points, il ne serait pas en mesure de revenir sur la plupart des coupes budgétaires effectuées par Walker. Ce qui inclus 1,25 milliards de dollars de coupes dans l’éducation et 500 millions dans Medicare [accès aux soins de santé pour les plus de 65 ans].

Au cours du soulèvement de l’année dernière, Barrett avait proposé une alternative à la «loi de restauration du budget» qui incluait les coupes de Walker dans les retraites et les aides sociales, mais qu’il étendait à la police et aux pompiers, deux secteurs qui avaient été épargnés par le gouverneur.

Les démocrates du Wisconsin se sont plaint que le parti national n’a pas consacré suffisamment de ressources dans la campagne pour la révocation. Toutefois, lorsque le Comité démocrate national s’est impliqué dans la campagne, il l’a fait en renforçant le message politique que nous avons décrit, notamment en envoyant l’ancien président Bill Clinton faire campagne aux côtés de Barrett. Ce président qui a mis en œuvre les politiques néolibérales à l’échelle nationale au cours des années 1990 et qui a récemment [le 31 mai lors d’une interview sur la chaîne télévisée CNN] fait l’éloge de Mitt Romney pour sa «remarquable carrière d’entrepreneur».

Le club – de droite – Wisconsin pour la croissance a fait poser de grandes affiches indiquant que Barrett a utilisé l’année dernière les dispositions anti-syndicales contenues dans l’Act 10 Walker [1] pour arracher des concessions aux syndicats des employé·e·s municipaux de la ville de Milwaukee. Ceci a donné encore plus de munitions à la droite pour affirmer que les mesures de Walker étaient nécessaires.

Walker a également déployé une stratégie placée sous le principe «diviser pour régner» en opposant les travailleurs du secteur privé à ceux du secteur public, présentant ces derniers comme une caste privilégiée vivant sur le dos des contribuables.

Le mythe des employé·e·s publics surindemnisés a déjà été complètement dissipé [2]. Dans un Etat, avec un secteur manufacturier sur le déclin et avec un chômage élevé dans les zones rurales, beaucoup de gens trouvent toutefois peu de raisons qui les amèneraient à défendre les droits à la négociation collective de 130’000 employé·e·s syndiqués du secteur public.

Kathy Cramer Walsh, professeur en science politique à l’Université du Wisconsin, a mené une enquête sur les comportements politiques dans le nord du Wisconsin. Elle a déclaré au journal Capital Times: «La réaction de beaucoup de gens était:“Je travaille dur, je n’ai pas soigné mes dents depuis sept ans et je paie des impôts élevés pour ces fortes retraites [du secteur public]”.»

Les habitants du Wisconsin ne se sont toutefois pas rendus à une idéologie de droite. Un sondage mené par la Marquette University Law School a montré que 65 % des électeurs inscrits dans le Wisconsin étaient favorables à une augmentation des impôts sur les riches, que 67 % étaient opposés aux coupes budgétaires dans l’éducation et que 57 % étaient opposés à ce que les gens soient exclus du BadgerCare, le programme d’assistance aux soins pour les habitants du Wisconsin à faible revenu.

Bien que la campagne de Walker contre les employé·e·s du secteur public ait obtenu un certain attrait, les syndicats peuvent opposer à ses tactiques «diviser pour régner» en soutenant un accès universel aux soins et à l’éducation ainsi qu’en insistant sur le fait que c’est les entreprises et les riches [qui paient peu d’impôts proportionnellement] qui sont responsables de la crise budgétaire.

La création de cette solidarité englobant l’ensemble de la classe laborieuse nécessitera un nouveau type de mouvement syndical – qui soit plus proche d’un mouvement social, qui soit un mouvement socio-syndical, incluant des travailleurs, syndiqués ou non, plutôt que le modèle actuel faisant des syndicats des «compagnies d’assurance et des machines à traiter des cas individuels» pour employer les termes de Stanley Aronowitz (sociologue et combattant depuis longtemps – né en 1933 – pour un modèle syndical démocratique)

Les syndicats doivent défier l’austérité et insister pour que les riches payent pour la crise qu’ils ont provoquée. Cela ne pourra toutefois arriver que si les syndicats rompent avec les démocrates et leurs politiques néolibérales.

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Bien que le mouvement syndical du Wisconsin se soit presque unanimement aligné derrière Barrett, une section fournit toutefois un aperçu de ce à quoi pourrait ressembler un nouveau mouvement syndical.

La Teaching Assistants’ Association (TAA) de l’Université de Wisconsin-Madison, le syndicat représentant les enseignant·e·s universitaires, a voté, lors de la dernière réunion du semestre des membres du syndicat, – à la suite de discussions controversées et d’un vote serré – de refuser de soutenir Tom Barrett.

La TAA avait également voté précédemment, lors d’une réunion des membres qui s’est tenue en mars, un refus de soutenir Falk. Bien que Falk fût la candidate choisie en priorité par les dirigeants syndicaux, elle n’approuvait pas l’objectif d’une annulation pleine et entière des coupes dans le secteur public ou d’une réintroduction des avantages sociaux des travailleurs du secteur public. Elle a également mené compagne sur son bilan en tant que membre de l’exécutif du Comté de Dane en insistant sur le fait qu’elle avait procédé à une réduction de 10 millions de dollars des salaires des travailleurs et de certains avantages sociaux «sans supprimer les droits à la négociation collective».

La mobilisation 2011 et Walker, le gagnant de 2012

Les membres de la TAA qui étaient opposés au soutien à Falk ou à Barrett avançaient des arguments ayant trait aux objectifs initiaux du soulèvement du Wisconsin de l’hiver 2011 – c’est-à-dire «tuer la loi» [kill the bill – outre la rime, fait référence au film Kill Bill de Tarentino] attaquant les droits syndicaux et réalisant des coupes claires dans les services sociaux – ne pouvaient se réduire à l’objectif électoral de gagner des sièges sur les républicains.

Après la primaire, certains membres de la TAA affirmaient que le syndicat devait «serrer les dents» [«Grin and Barrett», jeu de mots à partir de «Grin and bare it», expression idiomatique que l’on peut traduire par «souffrir en silence»] et soutenir la campagne de Barrett, bien que celui-ci ne soit pas le candidat idéal, car il est le seul qui puisse renverser Walker.

Révoquer Walker est devenu pour beaucoup la seule façon d’envisager une victoire. Il y avait donc une immense pression pour faire campagne pour Barrett.

Cette orientation politique, qui signifie que l’on place au centre de la stratégie du mouvement la nécessiter de remporter des élections – et, plus spécifiquement, élire des démocrates – est toutefois celle qui a condition à la fin de l’occupation du Capitol l’année dernière et continue de menacer la vitalité du mouvement des travailleuses et des travailleurs.

En identifiant correctement le danger que représentent les politiciens républicains, les partisans syndicaux des démocrates ignorent cependant le fait que faire payer la crise économique aux travailleurs et saboter la force des syndicats sont des points qui font l’objet d’un large consensus entre les deux partis: démocrates et républicains.

Ainsi que Mike Imbrogno, un membre de la section 171 de l’AFSCME [American Federation of State, Country and Municipal Employees – la fédération syndicale des employé·e·s du public des Etats, des comtés et municipalités], l’a déclaré lors d’une interview donnée à Isthmus: «Nous avons soutenu Jim Doyle [l’ancien gouverneur démocrate] lorsqu’il a mené campagne pour une réduction de 10’000 employé·e·s de l’Etat, nous avons donné de l’argent pour cela. Pourquoi payons-nous pour qu’ils nous licencient et qu’ils nous mettent à pied?» 

Si Walker remporte l’élection mardi [5 juin], cela sera un coup sur le moral de nombreuses personnes. Nous ne devons toutefois pas oublier, dans une période de montée de la lutte des classes tant à l’échelle nationale que dans le monde, qu’il reste possible de construire un mouvement des travailleurs combatifs ici au Wisconsin et partout ailleurs. Qui que ce soit qui occupe, le 6 juin, le siège de gouverneur, cela ne doit pas signifier un terme à la bataille. L’avenir de notre mouvement dépendra de notre capacité à bâtir un mouvement indépendant des travailleurs. (12 juin 2012, traduction A l’Encontre)

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[1] L’Act 10 connu aussi comme la «loi pour la restauration du budget du Wisconsin», dont il a été question plus haut, outre de nombreuses coupes dans les retraites et les aides sociales, contient des dispositions anti-syndicales. Parmi celles-ci: la limitation des négociations collectives pour les employé·e·s de l’Etat concernant les salaires; l’ensemble des augmentations salariales ne peut dépasser l’indice des prix à la consommation; les contrats de travail sont limités à une année et les salaires sont gelés jusqu’à ce qu’un nouveau contrat soit décidé; les sections menant des négociations collectives doivent se soumettre à un vote annuel pour qu’elles puissent être reconnues comme syndicats. (Réd. A l’Encontre)

[2] http://socialistworker.org/2011/03/10/seven-lies-about-public-workers

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