
Par Peter Beaumont et Joseph Gedeon
Lundi 30 mars, Donald Trump a menacé de «détruire» les centrales électriques et les usines de dessalement d’eau potable iraniennes si Téhéran n’acceptait pas «sous bref délai» les conditions de paix, alors même qu’il affirmait que des progrès diplomatiques avaient été réalisés pour mettre fin à la guerre déclenchée par les États-Unis et Israël.
Téhéran est resté sur ses positions tout au long de ce conflit qui dure depuis un mois, qualifiant les propositions de paix états-uniennes d’«excessives, irréalistes et irrationnelles» et tirant des salves de missiles sur Israël.
Le risque d’une nouvelle escalade, notamment d’une opération terrestre américaine visant à s’emparer de l’île de Kharg [et de trois plus petites îles très proches: Hengam, Larak et Qeshm], a continué de faire trembler les marchés financiers. Les prix du pétrole sont en passe d’enregistrer une hausse mensuelle record.
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Dans un message publié sur son réseau social Truth Social, Trump s’est dit confiant quant à la conclusion prochaine d’un accord négocié, ajoutant que les États-Unis menaient des «discussions sérieuses» avec ce qu’il a qualifié de manière fantaisiste de «régime plus raisonnable» à Téhéran.
Mais il a déclaré que si aucun accord n’était conclu – notamment pour rouvrir la voie maritime du détroit d’Ormuz –, les forces des Etats-Unis détruiraient «toutes leurs centrales électriques, leurs puits de pétrole et l’île de Kharg (et peut-être toutes les usines de dessalement!)». La destruction d’infrastructures civiles telles que les installations électriques et hydrauliques serait illégale au regard du droit international humanitaire et constituerait probablement un crime de guerre.
Plus tard dans la journée de lundi, la porte-parole de la Maison Blanche, Karoline Leavitt, a déclaré que Trump serait disposé à demander aux pays arabes de contribuer au financement de la guerre contre l’Iran. «Je pense que c’est quelque chose que le président serait tout à fait disposé à leur demander de faire. C’est une idée que je lui connais.»
Cette proposition ajoute une nouvelle dimension spectaculaire au conflit, laissant entendre que Washington pourrait chercher à faire porter le coût de la guerre aux États du Golfe eux-même qui s’efforcent actuellement de négocier un accord de paix.
La déclaration publiée par le président américain sur les réseaux sociaux et les informations fournies par l’équipe de communication de la Maison Blanche interviennent dans un contexte de messages toujours confus. Dans une interview accordée au Financial Times, Trump a déclaré qu’il préférerait «s’emparer du pétrole iranien», ce qui, selon les analystes, nécessiterait le recours à des troupes des Etats-Unis pour s’emparer de l’île de Kharg, le terminal par lequel transitent la quasi-totalité des exportations de pétrole iranien.
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Esmail Baghaei, porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, a reconnu lundi 30 mars que Téhéran avait reçu une proposition en 15 points de la part de l’administration Trump après les pourparlers de dimanche entre les ministres des Affaires étrangères du Pakistan, de l’Égypte, de l’Arabie saoudite et de la Turquie. Il a toutefois précisé qu’il n’y avait eu aucune négociation directe avec Washington, ajoutant que les exigences états-uniennes étaient «excessives, irréalistes et irrationnelles».
Mohammad Bagher Ghalibaf [1], président du Parlement iranien, a qualifié les pourparlers d’Islamabad de prétexte pour envoyer davantage de troupes US dans la région, ajoutant que les forces iraniennes «attendaient l’arrivée des troupes états-uniennes sur le terrain pour les mettre en pièces et punir à jamais leurs partenaires régionaux», selon les médias officiels.
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Les organisations de défense des droits humains ont critiqué la menace de frappes punitives de Trump contre des infrastructures civiles. Erika Guevara-Rosas, directrice principale de la recherche, de la défense des droits, des questions politiques et des campagnes chez Amnesty International, a déclaré: «Attaquer intentionnellement des infrastructures civiles telles que des centrales électriques est généralement interdit. Même dans les rares cas où elles peuvent être qualifiées de cibles militaires, une partie ne peut toujours pas attaquer des centrales électriques si cela risque de causer des dommages disproportionnés aux civils. «Étant donné que ces centrales électriques sont essentielles pour répondre aux besoins fondamentaux et assurer la subsistance de dizaines de millions de civils, les attaquer serait disproportionné et donc illégal au regard du droit international humanitaire, et pourrait constituer un crime de guerre.»
Alors que les responsables de l’administration Trump – notamment Pete Hegseth [2], son belliqueux secrétaire à la Défense [à la Guerre] – ont tourné en dérision le droit des conflits armés, la conduite par Washington de sa guerre conjointe avec Israël contre l’Iran a eu de graves répercussions diplomatiques. L’Espagne a annoncé lundi que son espace aérien était fermé aux avions américains impliqués dans le conflit.
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Keir Starmer, le Premier ministre britannique, a réaffirmé: «Ce n’est pas notre guerre et nous ne nous laisserons pas entraîner dedans.» Et dans une intervention inhabituellement ferme, Abdel Fattah al-Sissi, le président égyptien, a appelé Trump à mettre fin à la guerre au Moyen-Orient, qui en est désormais à son deuxième mois. «Je dis au président Trump: personne ne sera capable d’arrêter la guerre dans notre région, dans le Golfe… S’il vous plaît, aidez-nous à arrêter la guerre, vous en êtes capable», a déclaré Sissi lors d’une conférence de presse au Caire, soulignant le malaise international croissant.
Le sort des efforts des médiations du Pakistan pour mettre fin à la guerre, qui menace de plonger l’économie mondiale dans la récession et de provoquer des pénuries alimentaires et pharmaceutiques, reste incertain. Le prix du pétrole a grimpé à près de 117 dollars le baril, proche du niveau de 119,50 dollars atteint plus tôt en mars, avant de redescendre. Le Brent est désormais en passe d’enregistrer sa plus forte hausse mensuelle jamais observée. Il a progressé de 54% depuis le début du mois de mars, battant le précédent record de 46% établi en septembre 1990 après l’invasion du Koweït par Saddam Hussein.
Le Fonds monétaire international (FMI) a déclaré que «toutes les voies mènent à une hausse des prix et à un ralentissement de la croissance mondiale» si le conflit au Moyen-Orient continue d’étrangler les flux à travers le Golfe.
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Alors que les médias américains rapportaient ce week-end que le Pentagone se préparait à des semaines d’opérations terrestres en Iran, Téhéran semblait lancer un appel à des volontaires pour une opération dite «Janfada» – «sacrifice de la vie» –, rappelant les vagues humaines d’assauts de la guerre Iran-Irak de 1980 à 1988, auxquelles avaient participé de jeunes volontaires.
Les experts ont averti qu’une opération terrestre états-unienne risquerait de faire basculer le conflit vers une guerre régionale de plus en plus profonde. Maziyar Ghiabi, directeur du Centre d’études persanes et iraniennes de l’université d’Exeter, a déclaré: «Alors que le président américain se prépare à une invasion terrestre – même si celle-ci devait se limiter aux îles iraniennes du golfe Persique –, la trajectoire de la guerre se dirige vers un point de non-retour.»
Maziyar Ghiabi a mis en garde contre le risque d’«un conflit régional à grande échelle impliquant le Yémen et le détroit de Bab-el-Mandeb [ce qui implique le canal de Suez], l’Irak, ainsi que le Liban, qui subit déjà une invasion terrestre israélienne. Les conséquences de cette tournure des événements seront imprévisibles et très durables, tant sur le plan humanitaire qu’économique.»
Dans le même temps, Téhéran a frappé une installation cruciale d’approvisionnement en eau et en électricité au Koweït ainsi qu’une raffinerie de pétrole en Israël, tandis qu’Israël et les États-Unis lançaient une nouvelle vague de frappes contre l’Iran [3]. Les combats ont continué de s’étendre au Liban alors qu’Israël s’apprêtait à s’emparer de nouveaux territoires dans le sud du pays. Ce week-end, les rebelles houthis du Yémen ont tiré des missiles sur Israël pour la première fois depuis le début de la guerre.
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La mission de maintien de la paix de l’ONU au Liban a déclaré que deux membres de son personnel avaient été tués lundi lors du deuxième incident meurtrier en 24 heures dans le sud du pays.
La Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL) a indiqué que deux casques bleus indonésiens avaient été tués «lorsqu’une explosion d’origine inconnue a détruit leur véhicule». Deux autres casques bleus ont été blessés, dont un gravement.
L’UNIFIL a déclaré avoir ouvert une enquête sur les décès de lundi, survenus un jour après qu’un autre soldat de la paix indonésien a été tué et trois autres blessés par un projectile, également d’origine inconnue, qui a explosé près d’une position de l’UNIFIL.
Ailleurs, l’armée syrienne a déclaré qu’une attaque de drones à grande échelle avait visé ses bases près de la frontière avec l’Irak, le dernier incident de ce type depuis le début de la guerre. L’identité de l’auteur de ceux qui ont lancé l’attaque n’a pu être établie avec certitude. (Article publié The Guardian le 30 mars 2026; traduction rédaction A l’Encontre)
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[1] Selon Amwaj Media du 31 mars: «Alors que les forces spéciales états-uniennes se mobilisent parallèlement aux appels au dialogue lancés par Washington, le président du Parlement iranien, Mohammad Bagher Ghalibaf, a averti que les forces terrestres américaines, en cas d’invasion, seraient prises en embuscade, et a conjointement rejeté toute capitulation.
À Téhéran, les élus accélèrent quant à eux l’adoption d’une loi visant à officialiser le contrôle de l’Iran sur le détroit d’Ormuz, désormais fermé de facto à tous les navires sauf ceux qui ont reçu l’autorisation. De plus, un nombre croissant de partisans de la ligne dure ont commencé à exiger que l’Iran se retire du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP).
Cela intervient alors que le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) a menacé de frapper des universités israéliennes et américaines en représailles aux attaques contre des établissements universitaires iraniens.» (Réd.)
[2] Le Financial Times du 30 mars a écrit: «Selon trois personnes proches du dossier, un courtier travaillant pour Pete Hegseth – le secrétaire américain à la Défense – a tenté de réaliser un investissement important dans de grandes entreprises du secteur de la défense au cours des semaines qui ont précédé l’attaque américano-israélienne contre l’Iran. Le courtier de Pete Hegseth chez Morgan Stanley a contacté BlackRock [énorme fonds d’investissement] en février au sujet d’un investissement de plusieurs millions de dollars dans le fonds ETF «Defense Industrials Active» de la société de gestion, ont indiqué ces trois personnes. Et cela peu avant que les États-Unis ne lancent une action militaire contre Téhéran. Cette demande, formulée au nom de ce client potentiel de premier plan, a été signalée en interne chez BlackRock, selon les personnes proches du dossier. Selon BlackRock, ce fonds d’actions de 3,2 milliards de dollars, dont le symbole boursier est IDEF, recherche «des opportunités de croissance en investissant dans des entreprises susceptibles de bénéficier de l’augmentation des dépenses publiques en matière de défense et de sécurité dans un contexte de fragmentation géopolitique et de concurrence économique». Parmi ses principales participations figurent les conglomérats de défense RTX, Lockheed Martin et Northrop Grumman, qui comptent le département américain de la Défense parmi leurs plus gros clients, ainsi que le spécialiste de l’intégration de données Palantir.» Pete Hegseth qui s’est baptisé «ministre de la Guerre, avec l’approbation de son patron, s’est engagé de facto dans un délit d’initié. Il ne fait pas de doute qu’une partie de décisions politico-militaires du clan Trump sont déterminées par des objectifs d’enrichissement «privé», autrement dit de corruption institutionnalisée. (Réd.)
[3] Selon le site HRANA-Human Rights Activists News Agency, en date du 30 mars, le décompte des victimes est le suivant: «Victimes civiles: 1574 personnes (dont au moins 236 enfants). Victimes militaires: 1211 personnes. Victimes non classées (civiles/militaires): 707 personnes.» Cyrus Schayegh, spécialiste du Moyen-Orient à l’IHEID (24 heures, 28 mars), après avoir cité les chiffres de HRANA, indique: «Le bilan est probablement beaucoup plus lourd si l’on en croit les données du Croissant-Rouge iranien: les frappes auraient détruit ou endommagé 61’555 habitations, 19’000 entreprises, 275 centres médicaux et près de 500 écoles.» Les bombardements israélo-américains mettent en question la reproduction sociale de la société iranienne, au prétexte de frapper un régime réactionnaire des plus répressifs. (Réd.)

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