Dossier Etats-Unis: «Vous avez participé à une manifestation No Kings. Et maintenant?» Quelle mosaïque de résistance est en train de se tisser? (1)

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Par Fabiola Cineas

[Cette journée de mobilisation peut-elle aller au-delà de l’objectif des démocrates en relation avec l’échéance des midterms? – Réd.] Plus de 8 millions de personnes ont participé samedi à quelque 3300 manifestations No Kings, réclamant la fin de la guerre en Iran, le retrait des agents de l’immigration (ICE) de leurs communautés et la fin de ce qu’elles considèrent comme l’autoritarisme rampant de Trump. Selon les organisateurs, il s’agit du plus grand nombre de manifestations organisées en une seule journée dans l’histoire des États-Unis.

Mais les spécialistes des mouvements sociaux soulignent que le changement social ne se limite pas à une seule manifestation. Il faut un engagement militant à l’échelle locale et nationale, et sous diverses formes, pour faire bouger les choses.

«No Kings a été conçu pour unir une dynamique inter-mouvements contre l’autoritarisme. Et il n’y a pas qu’une seule façon de le combattre», a déclaré Leah Greenberg, codirectrice exécutive de l’Indivisible Project, qui a fondé le mouvement No Kings. «Nous considérons No Kings comme faisant partie d’une mosaïque de résistance qui est en train de se tisser.»

Au cours de l’année écoulée, les Américains ont réclamé le changement à travers diverses actions. Lorsque Donald Trump a envoyé des agents fédéraux à Los Angeles et à Chicago, les gens se sont rassemblés dans les rues et ont scandé «ICE Out!». Lorsque les consommateurs ont voulu exprimer leur désapprobation face aux liaisons entre les entreprises et Trump, ils ont lancé des boycotts contre Target [grande distribution], Tesla et Amazon. Lorsque les étudiants se sont indignés de la présence d’agents de l’ICE dans leurs écoles et leurs communautés, ils ont organisé des débrayages.

«Les manifestations renforcent le pouvoir en attisant l’attention et en poussant les personnes qui restaient en retrait à passer à l’action», a déclaré Hahrie Han, politologue à l’université Johns Hopkins et auteure de Prisms of the People: Power and Organizing in Twenty-First-Century America (University of Chicago Press, 2021). «Et si l’on examine l’histoire et les différents mouvements, le changement résulte souvent d’une combinaison entre les actions menées par les citoyens et citoyennes à travers divers moyens et les négociations menées par les leaders des mouvement afin d’obtenir un contrôle du pouvoir compte tenu des actions menées par les cityoens.»

Ouvrage de Hahrie Han.

a cité l’exemple des militants du Minnesota qui ont réussi à faire adopter une série de lois progressistes et favorables aux travailleurs en 2023 – notamment des congés familiaux et médicaux rémunérés et des permis de conduire pour les résidents sans papiers – comme illustration d’une mobilisation réussie grâce à l’organisation de coalitions multiraciales, à l’élaboration de stratégies avec les élus et à la négociation des projets de loi. «C’est l’un des filets de sécurité sociale les plus généreux du pays, et les organisateurs ont réussi à associer l’énergie de la base à la politique institutionnelle.»

Selon les organisateurs, le succès de No Kings se mesurera au nombre de participants qui se seront engagés à s’organiser dans leurs communautés et à mener d’autres actions, telles que des sessions de formation sur la connaissance de ses droits et des actions d’entraide.

«Ce qui nous semble réellement important, ce sont les façons dont ces rassemblements à grande échelle alimentent une action collective continue qui peut prendre la forme d’une non-coopération économique (boycott), d’une organisation locale d’entraide ou d’un lobbying législatif au niveau de l’État ou au niveau local», a déclaré Leah Greenberg. «Tout est lié si nous nous y prenons correctement.»

Voici un aperçu de la manière dont ces efforts ont porté leurs fruits au fil du temps.

Protestations-manifestations

Parmi les premières protestations en Amérique, on trouve des actions secrètes ou ouvertes entreprises par des esclaves pour s’opposer à l’esclavage, notamment en travaillant lentement dans les champs, en cassant ou en égarant des outils, en allumant des feux ou en s’enfuyant. Les personnes asservies ont également tenté de se libérer en organisant des rébellions et des révoltes armées.

L’occupation a historiquement constitué une autre forme efficace de protestation. Tout au long du XXe siècle, les Amérindiens ont protesté contre les violations des traités américains en occupant l’île d’Alcatraz, le mont Rushmore et le bâtiment du Bureau des affaires indiennes pour réclamer la restitution de leurs terres.

Mais la forme de protestation sans doute la plus connue est celle qui se déroule dans les rues, immortalisée par les marches, les «Freedom Rides» [«voyages de la liberté»: actions de militants du mouvement des droits civiques qui utilisaient des bus inter-États afin de tester l’arrêt de la Cour suprême Boynton v. Virginia qui rendait illégale la ségrégation dans les transports en commun] et les sit-in du mouvement des droits civiques pour la justice sociale et l’égalité des droits dans les années 1950 et 1960.

Au cours des dix dernières années, de nombreuses manifestations de masse ont secoué le pays, notamment la «March for Our Lives» en 2018 pour réclamer des mesures plus strictes de contrôle des armes à feu, les manifestations «Black Lives Matter», déclenchées suite au meurtre de George Floyd par la police en 2020, et les manifestations «No Kings» contre l’administration Trump en octobre dernier. En 2025, première année du second mandat de Trump, davantage de personnes ont manifesté dans les rues qu’en 2017, première année de son premier mandat, selon les données du projet open source Crowd Counting Consortium

«Le nombre de manifestant·e·s bat tous les records», a déclaré Hunter Dunn, animateur au sein de l’organisation citoyenne 50501, cofondatrice de No Kings. «Il y a également un réel enthousiasme à l’idée d’utiliser les manifestations comme tremplin afin d’inciter les gens à s’impliquer dans l’action militante locale – qu’il s’agisse de défendre les droits électéraux à l’approche des élections de mi-mandat, de militer pour les droits des immigré·e·s ou de s’opposer aux centres de données d’IA.»

Rassemblements, marches et défilés

Lors des rassemblements, les gens se réunissent souvent dans les parcs, dans les rues et dans d’autres lieux publics pour attirer l’attention sur une cause. Une manifestation de rue ou une marche peut également déboucher sur un rassemblement, au cours duquel les participants prennent la parole à tour de rôle, jouent de la musique ou distribuent des tracts aux participants afin de partager leurs objectifs et de diffuser de la documentation sur la cause en jeu.

Tout comme «rassemblement», les termes «marche» et «défilé» sont également utilisés de manière interchangeable avec «manifestation». En 1913, les suffragistes ont organisé le Défilé pour le droit de vote des femmes afin d’attirer l’attention sur le fait que les femmes ne pouvaient voter que dans neuf États.

En 2017, des militantes ont organisé la première Marche des femmes au lendemain de la première investiture de Trump, protestant contre sa rhétorique et son programme qu’elles jugeaient misogynes et constituant une menace générale pour les femmes. Des militant·e·s et des universitaires ont attribué à cette marche le mérite d’avoir stimulé le mouvement #MeToo et d’avoir incité un nombre record de femmes à participer aux élections de mi-mandat de 2018. «Il y avait quelque chose de spécial et de différent lorsque les gens ont dit #MeToo», a déclaré Fatima Goss Graves, présidente et directrice générale du National Women’s Law Center, au Guardian. «Nous travaillions sur les questions liées au harcèlement et à la violence sexiste depuis des décennies. Mais le mouvement #MeToo a vraiment donné aux gens un cadre pour s’exprimer et mettre des mots sur leurs expériences.»

Grève générale

Les syndicats ont une longue histoire de mobilisation aux États-Unis, notamment sous la forme de grèves ou d’arrêts de travail au cours desquels les travailleurs et travailleuses réclament de meilleures conditions, notamment des prestations d’assurance maladie, des mesures de sécurité au travail et des salaires plus élevés.

Une grève générale revêt une ampleur bien plus grande. Elle se produit lorsqu’une partie importante de la main-d’œuvre d’une ville ou d’une région donnée cesse de travailler pour provoquer un changement économique ou social.

La première grève générale en Amérique du Nord a eu lieu en 1835 à Philadelphie, où 20’000 travailleurs issus de 40 secteurs ont exigé une journée de travail de 10 heures et des salaires plus équitables. Ils ont finalement obtenu gain de cause – en organisant des rassemblements, des défilés et des campagnes dans la presse pour garantir une journée de travail de 10 heures aux travailleurs qualifiés et non qualifiés de la ville – et sont devenus le catalyseur de la syndicalisation aux États-Unis.

Après que des agents fédéraux de l’immigration ont tué Renee Good et Alex Pretti, deux habitants de Minneapolis, en janvier dernier, les organisateurs ont appelé à une grève générale nationale sous le slogan «Pas d’école, pas de travail et pas de shopping» pour protester contre la présence et la brutalité des agents fédéraux dans la ville. Des milliers de personnes ont participé aux manifestations dans le Minnesota, des centaines d’entreprises ont fermé et des arrêts de travail ont eu lieu dans divers secteurs, avec le soutien des syndicats.

«Nous, les membres du mouvement syndical, comprenons l’influence et le pouvoir dont dispose notre force de travail, et nous allons essayer de les mobiliser, car il ne nous reste vraiment plus rien d’autre», a déclaré en janvier Kieran Knutson, président de la section locale 7250 du syndicat Communications Workers of America (CWA) à Minneapolis.

Boycott et désinvestissement

Historiquement, les boycotts d’entreprises consistent à refuser d’acheter leurs produits ou de recourir à leurs services, dans l’espoir que la pression punitive puisse changer les mentalités et les comportements. À l’inverse, un «procott» consiste à réorienter les ressources vers des entités que les gens souhaitent soutenir – telles que les petites entreprises locales – tout en suspendant leur soutien aux autres.

Dans les années 1930, les Afro-Américains ont mené des campagnes intitulées «N’achetez pas là où vous ne pouvez pas travailler» dans les villes du nord afin de militer pour l’emploi des Noirs dans les entreprises détenues par des Blancs situées dans des quartiers noirs. Les boycotts et les piquets de protestation, au cours desquels les manifestants se tenaient devant les commerces en brandissant des pancartes, ont permis de créer des emplois pour les travailleurs noirs pendant la Grande Dépression.

Les désinvestissements constituent une forme de protestation apparentée. En 1985, les étudiants de l’université de Berkeley ont exigé que l’université se désinvestisse d’Afrique du Sud pour protester contre l’apartheid. Les étudiants ont organisé des rassemblements, des séminaires et des campements pour faire pression sur l’université. Un an plus tard, le conseil d’administration de l’université de Californie a voté le désinvestissement de 3 milliards de dollars des entreprises ayant des liens avec l’Afrique du Sud.

En 2025, le boycott de Target par des Américains – après que l’entreprise eut fait marche arrière sur ses efforts en matière de diversité, d’équité et d’inclusion (DEI) – a eu un impact: Target a reconnu que le boycott était l’une des raisons de la baisse des ventes l’année dernière.

«Nous revendiquons notre pouvoir», a déclaré LaTosha Brown, cofondatrice de Black Voters Matter, au Guardian lors d’un boycott du Black Friday que le groupe a contribué à mener l’année dernière. «Nous réorientons nos dépenses. Et nous résistons à cette montée de l’autoritarisme.»

Actions solidaires

Dans un esprit de «solidarité», les initiatives d’entraide mobilise sur un réseau de bénévoles qui rassemblent des ressources – nourriture, aide au logement et garde d’enfants – pour répondre aux besoins des membres de leur communauté.

En réponse à la crise du VIH/sida des années 1980, des groupes LGBTQ+ à travers le pays ont développé des réseaux de soins pour soutenir les membres vulnérables de leur communauté. Pendant la pandémie de coronavirus, des organisations locales à travers le pays se sont mobilisées pour aider – grâce à des programmes de livraison de denrées – les familles à faibles revenus, les travailleurs et travailleuses de première ligne et les personnes immunodéprimées. L’un de ces programmes d’aide à Brooklyn, New York, a fourni des courses à 28 000 personnes entre mars 2020 et juin 2021.

Lors de l’opération «Metro Surge» à Minneapolis en janvier, au cours de laquelle 3000 agents de l’ICE ont tué deux habitants de Minneapolis et en ont arrêté des centaines, les réseaux d’entraide ont joué un rôle essentiel dans la distribution de nourriture, d’argent et de couches aux familles immigrées qui se confinaient chez elles par crainte d’être interpellées par l’ICE.

Brittany Kubricky, une habitante de Minneapolis, nous a déclaré qu’elle organisait des collectes dons, des livraisons de denrées et des ramassages scolaires depuis la table de sa salle à manger. «Je n’avais jamais vraiment fait quelque chose comme ça auparavant. C’est simplement quelque chose que j’ai essayé, et ça fonctionne.»

Lorsque des élèves et des employés quittent les écoles ou leurs lieux de travail pour exprimer leur désaccord sur une question donnée, l’idée est de le faire en grand nombre: plus il y a de participants, plus le message a d’impact.

En 1968, 15’000 élèves ont débrayé en masse dans le cadre des débrayages de l’est de Los Angeles pour protester contre les disparités de résultats scolaires entre les élèves américains blancs et les élèves d’origine mexicaine. Après la débrayage, les élèves ont présenté des revendications au conseil scolaire de Los Angeles pour améliorer le programme d’enseignement bilingue, entre autres. Même si la police a arrêté les organisateurs et que le conseil a rejeté leurs revendications, ce débrayage a été l’une des plus grandes manifestations étudiantes de l’histoire.

Les grèves restent une tactique de protestation efficace pour les jeunes d’aujourd’hui, notamment pour exprimer leurs griefs contre l’ICE. «C’était notre façon de faire entendre notre voix», a déclaré Lark Jeffers après avoir participé à la grève Free America le 20 janvier à Silver Spring, dans le Maryland [débrayages et manifestations coordonnés contre les raids de l’ICE, le déploiement de militaire dans des villes et pour les droits démocratiques]. «Parce qu’au bout du compte, nous avons 16 ans – ce que nous disons ne va pas inciter les élu·e· à nous écouter.»

Partager des connaissances

Cette forme de protestation qui existe de longue date consiste à partager des connaissances. Les militant·e·s et les leaders du mouvement passent du temps à expliquer aux membres du mouvement sur les enjeux de leurs causes, en lançant souvent le débat et la discussion afin de sensibiliser les participants et de les inciter à passer l’action.

Les teach-ins ont été popularisés pendant la guerre du Vietnam, lorsque les étudiants s’en sont servis pour discuter de la conscription et des stratégies visant à limiter l’implication du gouvernement américain à l’étranger. Le premier teach-in, qui comprenait des conférences, des débats et des films, a eu lieu à l’université du Michigan en 1965 et a rassemblé 3500 étudiant·e·s et membres du corps enseignant qui soutenaient le mouvement. Ce teach-in a donné un élan au mouvement national contre la guerre et a inspiré d’autres campus à manifester et à organiser leurs propres teach-ins.

Les teach-ins ont connu un regain de popularité sur les campus universitaires en 2024, lorsque Israël a bombardé la bande de Gaza à la suite de l’attaque du Hamas. Ces teach-ins, souvent organisés dans des campements étudiants, ont sensibilisé les participants au long combat pour la liberté des Palestiniens et au mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS), qui vise à isoler Israël sur les plans économique, politique et culturel en raison de son oppression des Palestiniens. (Article publié par The Guardian le 30 mars 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

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«No Kings» à Saint Paul: de la résistance à quelle nouvelle étape? (2)

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Par Joan Walsh

Saint Paul, Minnesota — Les villes jumelles du Minnesota [Saint Paul et Minneapolis] ont été le théâtre de deuil et de souffrance pendant plus de trois mois, depuis le début du siège de l’ICE, mais samedi 29 mars, les rues étaient remplies de joie. Il s’agissait de l’événement phare officiel des manifestations internationales «No Kings». Quelque 200’000 personnes se sont rassemblées sur le parvis du Capitole de l’État pour célébrer la résistance, l’esprit communautaire et le refus du régime Trump.

Oui, ils sont venus pour entendre Bruce Springsteen chanter son hymne «Streets of Minneapolis», pour écouter l’infatigable sénateur Bernie Sanders et les piliers locaux de la lutte anti-ICE que sont le gouverneur Tim Walz, la vice-gouverneure Peggy Flanagan et le procureur général Keith Ellison, et aussi pour voir les octogénaires Joan Baez et Jane Fonda, aux côtés de Maggie Rogers [jeune chanteuse] et Tom Morello [guitariste], se déchaîner et danser sur un hymne des droits civiques «Ain’t Gonna Let Nobody Turn Me Around» [datant des années 1960], aux côtés des étonnants groupes locaux Brass Solidarity et Singing Resistance. Mais ils sont surtout venus pour se célébrer les uns les autres et pour guérir.

Si vous avez déjà essayé de comprendre comment les Twin Cities ont réussi à résister avec tant de succès au département de la Sécurité intérieure de Kristi Noem [qui a dû quitter son poste et a obtenu un poste d’émissaire spéciale pour l’Amérique latine], vous avez entendu de belles histoires. Je voudrais m’attarder sur deux d’entre elles.

Natalie Ehret, fondatrice de Haven Watch, a raconté comment son engagement en faveur des immigrés avait commencé alors qu’elle et ses deux fils distribuaient des chauffe-mains aux manifestants anti-ICE au centre de détention de Whipple [situé à Minneapolis], et que son fils Jack, âgé de 21 ans, avait découvert que deux jeunes filles avaient été libérées et «erraient dans le froid, transies», a-t-elle déclaré à la foule. Il les a fait monter dans la voiture familiale, leur a donné à manger et à boire, et leur a prêté son téléphone pour qu’elles puissent appeler leurs proches. Haven Watch a vu le jour ce jour-là, recrutant des bénévoles pour aller à la rencontre des immigré·e·s libérés de Whipple, sans nourriture, sans vêtements d’hiver, sans argent ni papiers d’identité. Cela a débouché sur un programme plus ambitieux visant à répondre aux besoins permanents des détenus. «Ce n’était ni organisé ni bien préparé. Nous ne savions pas quoi faire. Nous avons simplement agi», a déclaré Natalie Ehret. «Des inconnus ont mis leur vie entre parenthèses. Ils se sont présentés pour se tenir debout et observer le centre derrière une barrière… sans se soucier de leur propre sécurité, de leur confort, ni même de leur propre vie.»

Il s’avère que Jack avait reçu un diagnostic de cancer du cerveau trois ans plus tôt – j’avais entendu parler de Haven Watch, mais j’ignorais cette partie de l’histoire. «Il a toujours été gentil, mais cette expérience l’a changé. Il comprend désormais ce que la plupart d’entre nous ne comprenons pas: à quel point la vie peut être courte et à quel point les liens humains authentiques et la gentillesse sont importants», a poursuivi Natalie Ehret. «Ne passez pas à côté de la souffrance. Agissez. Même quand ce n’est pas facile.»

Nick Benton, passionné d’aviation [flight spotter] devenu militant de 50501 [mouvement issu de la base organisant des manifestations contre les politiques de la présente administration Trump] a raconté à la foule comment lui et un ami avaient soudainement découvert que l’ICE expédiait des détenus hors de la ville, et avaient commencé à suivre les vols. «Nous nous sommes réveillés remplis de rage après un cauchemar», a déclaré celui qui se décrit comme un «père de famille en chemise à carreaux». Il a dénoncé «les entreprises passives et les politiciens lâches». Il a poursuivi: «Soyez le voisin que M. Rogers [animateur d’émissions prônant l’empathie] savait que vous pouviez être… C’est nous qui assurons notre sécurité. No Kings est un excellent début, mais nous devons aussi en finir avec les lâches.» Il a ensuite entraîné la foule dans un jeu de questions-réponses: «Quand je dis “No Kings”, vous répondez “No cowards”». Et il a conclu par «Fuck ICE».

La première partie du programme, la plus axée sur la région, a été animée par la comédienne et cofondatrice de l’Abortion Access Front, Lizz Winstead (qui, pour être tout à fait honnête, est aussi l’une de mes meilleures amies). Elle a veillé à ce que cette journée soit consacrée aux habitants ordinaires du Minnesota qui se sont soutenus les uns les autres. «Vous savez comment vous montrer et vous faire remarquer!», a-t-elle déclaré dans son introduction. «Prenez un instant pour être fiers de vous!» Je ne suis pas la seule à avoir adoré le travail de Lizz Winstead. MeidasTouch a publié ma blague préférée: «Vous avez chassé ce petit fasciste de Greg Bovino [ex-responsable de ICE], vous avez chassé cette maléfique Kristi Noem. Elle est tellement maléfique que je commence à penser que son chien s’est suicidé» [elle a raconté qu’elle avait abattu sa propre chienne, pour démontrer sa détermination]. Cette blague a été vue des centaines de milliers de fois sur les réseaux sociaux. (Publié sur le site The Nation le 30 mars 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

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Reportage: les manifestations «No Kings» ont envahi les rues lors de plus de 3300 rassemblements organisés dans les 50 Etats

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Par Danielle Paquette, Michelle Boorstein, Joanna Slater et N. Kirkpatrick

Samedi 28 mars 2026, les manifestants ont envahi les rues lors de plus de 3300 rassemblements organisés dans les 50 États pour la journée «No Kings», un mouvement qui se présente comme une opposition non violente à ce que les organisateurs considèrent comme des dirigeants autoritaires à la Maison Blanche et au-delà.

Cette vague de manifestations a marqué la troisième action collective majeure de cette campagne populaire, qui a vu le jour pour offrir un moyen d’expression pour ceux qui étaient indignés, révoltés par l’administration Trump. Pour beaucoup de ceux et celles qui sont descendus dans la rue, les dirigeants des Etats-Unis bafouent les valeurs démocratiques avec une répression croissante de l’immigration, un recul des droits à l’avortement et, parmi d’autres griefs, une nouvelle guerre impopulaire.

Le thème de la journée était l’abus de pouvoir de la part de l’exécutif, sans qu’aucune question particulière ne soit mise en avant comme raison d’être. Mais comme dans de nombreux mouvements politiques, la signification de «No Kings» varie d’un manifestant à l’autre. Certains se sont présentés, désireux de défendre ce qu’ils considèrent comme de nobles idéaux. D’autres n’aiment tout simplement pas le président Donald Trump.

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«C’est juste… tout», a déclaré une manifestante qui participait pour la première fois, Caitlin Pease, âgée de 37 ans, qui a emmené sa fille de 14 mois à un rassemblement dans un comté du nord de l’État de New York, à majorité républicaine.

Elle avait fabriqué une pancarte sur laquelle on pouvait lire: «C’est tellement grave que même les introvertis se manifestent.»

Cette levée de boucliers intervient alors que la cote de popularité de Trump a chuté à des niveaux encore plus bas [36% d’approbation] et que même des segments cls de la base MAGA ont abandonné leur solidarité autrefois à toute épreuve pour exprimer leur frustration grandissante. Parmi leurs griefs: le président qui avait promis de mettre fin aux guerres en a déclenché une nouvelle avec l’Iran qui a jusqu’à présent coûté la vie à 13 militaires et en a blessé des centaines d’autres. L’opération «Epic Fury» («Fureur épique») a provoqué une flambée des prix de l’essence. Les produits alimentaires restent résolument chers. Les droits de douane de Trump ont fait grimper le prix des maisons, des voitures, des téléphones, des téléviseurs, des baskets, des lave-vaisselle – la liste est longue. Les vacances sont gâchées par des files d’attente de plusieurs heures aux contrôles de sécurité des aéroports, conséquence d’un gouvernement une fois de plus enlisé dans une impasse. [Trump, suite à une paralysie budgétaire partielle, a mobilisé des agents de l’ICE pour participer aux contrôles de sécurité dans les aéroports.]

Certains républicains ont critiqué «No Kings», le qualifiant d’inefficace et déconnecté de la réalité, Trump ayant même qualifié ces marches de «farce» remplie de participants «déjantés».

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Indivisible Project.

Bien qu’il soit difficile de mesurer la participation en temps réel, la coalition de groupes de gauche à l’origine de «No Kings» s’attendait à ce que le nombre de participants ce week-end batte tous les records. La dernière vague de rassemblements à l’échelle nationale, en octobre 2025, avait réuni environ 7 millions de personnes, selon leurs estimations. Beaucoup d’autres ont manifesté leur intérêt depuis lors, ont-ils déclaré, alors que les détracteurs de Trump se remettent de l’épuisement qui a suivi une défaite électorale cuisante [Parti démocrate avec la candidature de Kamala Harris] et canalisent leur énergie pour se rassembler. [Les organisateurs de cette journée – entre autres ceux réunis dans la structure Indivisible – estime la participation du 28 mars à 8 millions de personnes et écrivent sur leur site: «Avec plus de 8 millions de personnes lors de 3300 rassemblements dans tout le pays, la mobilisation «No Kings 3» fut la plus grande journée de protestation de l’histoire états-unienne.»

Il reste difficile de savoir si cela se traduira par des résultats dans les urnes [lors des élections de mi-mandat en novembre 2026]. L’ampleur croissante des manifestations ne garantit pas de victoires politiques, comme le montre l’histoire chaotique des mouvements de protestation dans le pays. Mais pour ceux qui se mobilisent, ces manifestations de résistance dans les villes «bleues» [démocrates] et des bastions «rouges» [républicains] – de l’Alaska au cœur du pays, en passant par les collectivités proches de Mar-a-Lago – sont la preuve que la démocratie est bien vivante, même sous un président qu’ils qualifient de «roi» autoproclamé.

Le mouvement s’est étendu à l’échelle mondiale, avec des rassemblements organisés dans au moins 15 autres pays, à un moment où une grande partie de la communauté internationale a exprimé ses craintes que la guerre de Trump ne dégénère en un bain de sang plus vaste. Des manifestant·e·s se sont rassemblés samedi à Rome, Paris, Madrid, Amsterdam, Sydney et Tokyo, entre autres grandes villes.

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Partout aux États-Unis, dans les centres urbains comme dans les petites villes, les manifestant·e·s ont dénoncé avec virulence: la nouvelle salle de bal de la Maison Blanche décidée par Trump, le recul du soutien à l’Ukraine, le fait que le Pentagone n’exclut pas la possibilité d’un envoi de troupes sur le terrain dans un conflit au Moyen-Orient sans but clair, les efforts des républicains pour supprimer le vote par correspondance et les agents de l’ICE semant la peur dans les quartiers et les aéroports.

Des milliers de personnes se sont massées devant le Capitole de l’État du Minnesota, où «No Kings» a organisé ce qu’il a qualifié d’événement phare. [Pour rappel, l’ICE a tué, en janvier 2026 à Minneapolis, Renee Good et Alex Pretti, citoyens des Etats-Unis]. La foule constituait «la plus grande manifestation de l’histoire du Minnesota», a déclaré Ezra Levin, cofondateur de l’organisation progressiste à but non lucratif qui a pour nom Indivisible.

Il y a neuf mois (en juin 2025), à la veille des premières marches coordonnées de «No Kings», un tireur a exécuté l’une des principales élues démocrates de l’État (Melissa Hortman) et son mari à leur domicile. La police a exhorté les habitants du Minnesota à rester chez eux après que des agents ont trouvé des tracts de «No Kings» dans le SUV abandonné de l’agresseur, mais les gens avaient néanmoins afflué vers le rassemblement malgré la chasse à l’homme alors en cours.

Le gouverneur du Minnesota, Tim Walz [ex-candidat démocrate à la vice-présidence des Etats-Unis], a rappelé samedi 28 mars la détermination des manifestant·e·s, déclarant lors d’un rassemblement à Saint Paul, capitale du Minnesota: «Lorsque la démocratie elle-même semblait menacée, c’est le Minnesota qui a dit: “Pas tant que je serai là.”»

Le rassemblement a bénéficié d’une touche de «star power» lorsque Bruce Springsteen est monté sur scène pour interpréter une chanson inspirée des meurtres, en janvier, de Renée Good et Alex Pretti par des agents fédéraux de l’immigration (ICE) déployés dans le Minnesota. «L’armée privée du roi Trump, envoyée par le DHS-Département de la Sécurité intérieure, les armes accrochées à leurs ceintures, est venue à Minneapolis pour faire respecter la loi – c’est du moins ce qu’ils racontent.»

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Le cortège de Washington.

La passion était au rendez-vous dans la capitale nationale Washington D.C., où Trump a bouleversé la fonction publique fédérale [avec Elon Musk] et utilise ses pouvoirs exécutifs pour transformer les monuments emblématiques de la ville. Le cortège a traversé le pont où il espère construire l’une des plus hautes arches du monde [qui éclipserait le Lincoln Memorial]. Il a longé le National Mall, près de l’endroit où Trump souhaite installer un «Jardin national des héros américains» [dans une sorte de concurrence avec le Mémorial de Franklin D. Roosevelt et celui de Martin Luther King]. Puis le cortège est passé à portée de vue des jardins de la Maison Blanche, où sa salle de bal est en train de remplacer l’aile Est.

Sur un pont surplombant la Route 66, un mélange de militant·e·s de longue date et de nouveaux participants agitaient des drapeaux américains et des pancartes sur lesquelles on pouvait lire: «Luttons pour la démocratie», ainsi que «L’histoire a les yeux rivés sur nous». Un flot continu de voitures klaxonnait en signe de soutien.

Certains manifestants ont déclaré avoir peur de montrer leur visage, car eux-mêmes ou leur conjoint travaillent pour un gouvernement fédéral dont les dirigeants qualifient régulièrement leur gagne-pain d’exemple de «gaspillage, de fraude et d’abus». D’autres ont déclaré avoir aidé des immigré·e·s qui se sont cachés depuis que les agents de l’ICE ont commencé à arrêter sur la route les livreurs de repas sans papiers en règle. Pour eux, l’objectif de «No Kings» est de sensibiliser les Américains aux conséquences des décisions et actes de l’administration. Cela pourrait peut-être aussi déclencher un changement électoral, ont-ils ajouté, en évoquant la récente victoire [élections du 4 novembre 2025] de la gouverneure de Virginie, Abigail Spanberger (D).

«Avant, j’avais peur de perdre mon emploi», a déclaré une employée fédérale de 56 ans, Kim, expliquant pourquoi elle avait évité les manifestations précédentes. «Mais après le déclenchement de multiples guerres et invasions de pays – et la persécution des Américains et des “futurs Américains” – cela a dissipé une partie de la peur qui m’habitait.»

Son fils a des besoins particuliers, a-t-elle précisé, et la plupart des aides-soignants qui assistent sa famille viennent d’autres pays. Elle craignait que l’ICE ne fasse fuir cette main-d’œuvre inestimable. Ou que des voisins hostiles ne s’en prennent à eux. Un homme dans une voiture lui avait crié, ainsi qu’aux autres manifestants: «Trouves-toi une autre vie!»

Katie Pegoraro, une responsable informatique de 52 ans originaire d’Arlington, s’était déguisée en chien géant en ballons rouges, rappelant une sculpture de Jeff Koons. «Résistance joyeuse», l’appelait-elle, brandissant une pancarte sur laquelle on pouvait lire «Due Process» (traitement équitable). Les meurtres de Good et Pretti – tous deux âgés de 37 ans, tous deux des civils engagés, à ses yeux – avaient poussé Katie Pegoraro à faire plus que simplement voter. «J’étais le genre de personne qui se disait: “Mes représentants (élus) font du bon travail”. Puis le fait que l’ICE tue des gens dans le Minnesota m’a fait basculer à 100%.»

Robyn Friedman, 72 ans, avait fait le voyage depuis Virginia Beach pour rendre visite à ses fils et se joindre à la marche. C’était sa troisième expérience avec «No Kings» et l’un des nombreux rassemblements auxquels elle avait participé au fil des années. «On peut avoir l’impression que ça ne sert à rien», a-t-elle déclaré à propos de la manifestation, surtout dans une circonscription farouchement républicaine comme la sienne. «Mais nous venons justement d’élire Abigail Spanberger.»

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À Glens Falls [comté de Warren dans l’Etat de New York], où 41% des électeurs inscrits du comté sont républicains et 27% démocrates – et où Trump a remporté ses trois campagnes présidentielles –, des centaines de personnes ont ajouté leurs slogans et leurs chants aux mobilisations nationales.

Dan Szczesny, 59 ans, se tenait parmi la foule, le drapeau américain qui pendait habituellement devant sa porte d’entrée en bandoulière. Républicain depuis presque toujours, Dan Szczesny a quitté le parti lorsque Trump s’est présenté pour la première fois à la présidence. Les bombardements en Iran occupaient toutes ses pensées. «On va encore se retrouver coincés au Moyen-Orient sans moyen de nous en sortir», a-t-il déclaré.

Au cours de la nuit, une frappe iranienne a blessé au moins 10 soldats américains sur une base aérienne saoudienne. La guerre revenait sans cesse dans les conversations des participants au rassemblement, notamment Marsha Luzier, 57 ans, qui a servi quatre ans dans l’armée de l’air. «C’est navrant de savoir que nos soldats sont là-bas pour une guerre qui ne devrait pas avoir lieu», a-t-elle affirmé, la voix brisée par l’émotion.

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Alors que les manifestations sur la côte Est s’essoufflaient, celles en Californie ne faisaient que commencer. Des milliers de manifestant·e·s ont envahi le parc et les rues près de l’hôtel de ville de Los Angeles, où les organisateurs ont déclaré s’attendre à plus de 100’000 participant·e·s. Un groupe jouait un morceau rythmé avec des paroles en espagnol tandis que les gens dansaient et brandissaient des pancartes.

«Trump a fait de moi un militant», a déclaré John Mena, 62 ans, un ancien combattant de l’armée handicapé, né en Équateur mais ayant grandi aux États-Unis – et venu samedi avec son chien, Coquito. Le problème le plus urgent, a-t-il dit, c’est l’économie. «Les prix. Oh mon Dieu! J’appelle ça l’âge d’or des prix élevés, qui sont désormais encore plus élevés avec la guerre en Iran.» Il a toutefois ajouté que sa participation à la manifestation le rendait plus optimiste. «Cela me donne l’espoir qu’il y a encore des Américains prêts à se mobiliser.» (Article publié par le Washington Post le 29 mars 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

Paquette et Boorstein ont rendu compte depuis Washington, Slater depuis Glens Falls et Kirkpatrick depuis Los Angeles. Maegan Vazquez et Marisa Bellack, à Washington, ont contribué à cet article.

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