
Par Ryan Devereaux
La différence la plus notable entre Tom Homan et Greg Bovino est que Homan a expulsé beaucoup plus de personnes, et ce à l’échelle nationale.
MINNEAPOLIS — Le dernier jour de Greg Bovino [1] en tant que commandant itinérant de la Police des frontières américaine (US Border Patrol), des manifestant·e·s se sont rassemblés devant l’hôtel où, selon la rumeur, l’homme de 55 ans séjournait. La nuit était tombée et la température était bien en dessous de zéro. Les manifestants s’étaient réunis pour lui dire au revoir de la manière la plus bruyante et la moins reposante possible.
Ils ont tapé sur des casseroles, des marmites et des tambours sous la neige qui tombait. Ils ont crié dans des mégaphones et ont soufflé dans leurs sifflets orange d’urgence, un son strident qui est devenu synonyme de l’assaut de l’administration Trump dans les Villes jumelles (Twin Cities-Minneapolis-Saint Paul).
Depuis le quatrième étage de l’immeuble, un groupe d’hommes regardait la foule bruyante, un verre à la main. Ils semblaient être des membres, en congé, de la garde rapprochée de Greg Bovino, très détestée localement. L’un des hommes s’est retourné, a posé sa canette, a baissé son short et a montré ses fesses nues aux manifestant·e·s avant de leur faire un doigt d’honneur. Peu après, la police locale et les policiers d’État du Minnesota, armés de matraques en bois, ont pris le dessus sur la foule. Plusieurs arrestations ont été effectuées.
Les raisons de cette manifestation sont en relation avec la présence (et ici le départ) des agents fédéraux masqués qui ont semé la terreur dans tout le Minnesota depuis deux mois, et de la série d’atteintes aux droits civils, de violations constitutionnelles et de vidéos violentes qu’ils avaient laissées dans leur sillage.
L’insulte la plus récente était le meurtre d’Alex Pretti. Samedi, des agents fédéraux de l’immigration ont abattu dans la rue cet homme de 37 ans alors qu’il tentait d’aider une femme qu’ils avaient jetée à terre.
À la suite de ce meurtre, Greg Bovino a affirmé qu’ Alex Pretti, qui travaillait comme infirmier en soins intensifs au Minneapolis Veterans Affairs Medical Center, «voulait causer un maximum de dégâts et massacrer les forces de l’ordre», malgré les nombreuses preuves contraires immédiatement disponibles.
Lundi 26 janvier, au milieu d’une vague d’indignation nationale qui a même conduit certains républicains à remettre en question la sévérité des mesures prises dans le Minnesota, Bovino a été démis de ses fonctions exceptionnelles de «commandant en chef» et renvoyé en Californie. Il serait sur le point de prendre sa retraite.
Le soulagement local suscité par le départ de Greg Bovino est facile à comprendre. Ce qui est beaucoup moins clair, c’est l’ampleur des changements que son remplaçant, Tom Homan, le tsar des frontières de Trump, apportera.
«Il n’y a eu aucun changement dans les procédures judiciaires, aucun retrait de plainte, aucune reconnaissance que des personnes sont détenues sans motif», a déclaré Emmanuel Mauleón, professeur de droit à l’université du Minnesota, à The Intercept. «Tout ce que nous savons pour l’instant, c’est que l’administration remplace du personnel. Cela ne nous apprend rien sur les orientations politiques. Cela ne nous apprend rien sur les priorités en matière d’application de la loi. Cela ne nous apprend rien sur les tactiques utilisées, et d’après les documents judiciaires, rien n’indique que ces éléments aient changé.»
A titre d’exemple parmi tant d’autres, Emmanuel Mauleón a souligné que l’administration Trump n’avait donné aucune indication quant à son intention d’annuler une note interne récemment divulguée qui autoriserait les agents d’immigration à pénétrer dans des domiciles sans mandat judiciaire, une affirmation que les juristes ont qualifiée de manifestement contraire à la Constitution.
Nous sommes en année électorale, et, jusqu’à présent, la répression ultranationaliste et hypermilitarisée ordonnée par le conseiller de la Maison Blanche Stephen Miller et mise en oeuvre dans les rues de Minneapolis s’avère décidément impopulaire. Actuellement, le message du président et du gouverneur démocrate du Minnesota, Tim Walz, est que l’arrivée de Tom Homan pourrait apporter à l’Etat une police fédérale de l’immigration moins controversée et plus professionnelle.
Et pourtant, il y a peu de preuves d’une divergence idéologique entre le nouveau chef (Homan) de l’«opération Metro Surge» [opération lancée début décembre 2025, sous la direction de Kristi Noem, par le DHS-Department of Homeland Security dans le but d’arrêter et d’expulser des immigrant·e·s qualifiés d’illégaux] et le reste des faucons de l’immigration de l’administration Trump [Stephen Miller au premier chef]. La différence la plus notable entre Tom Homan et Greg Bovino en particulier est que T. Homan a expulsé beaucoup plus de personnes, et ce à l’échelle nationale.
«Il est certain que le remplacement de Greg Bovino par Homan pourrait entraîner des changements dans les politiques», a déclaré Emmanuel Mauleón. Pour l’instant, cependant, «il semble s’agir davantage d’une question de gestion de crise. Je considère cela davantage comme une mesure médiatico-politique que comme un signal significatif de ce qui va se passer sur le terrain».
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Le Financial Times du 29 janvier 2026 annonce que: «Des entreprises telles que Palantir [de l’ultra-réactionnaire Peter Thiel] et Deloitte ont collectivement engrangé plus de 22 milliards de dollars grâce à des contrats conclus avec des agences au cœur de la répression agressive menée par Donald Trump en matière d’immigration au cours de l’année écoulée [2025]. Des consultants, des groupes technologiques, des compagnies aériennes charter et une entreprise de gravier/ciment dirigée par un allié du président américain ont été parmi les principaux bénéficiaires de la forte augmentation des dépenses consacrées à l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) et à la Customs and Border Protection (CBP).
L’explosion des financements a commencé après la deuxième investiture de Donald Trump en janvier dernier et s’est accélérée depuis l’adoption du «big beautiful bill», qui est entré en vigueur en juillet. L’ICE et le CBP sont au centre d’une polémique politique suite aux meurtres commis par des agents fédéraux à Minneapolis, qui ont suscité l’indignation du public et les critiques des deux côtés de l’échiquier politique, les démocrates menaçant de bloquer le financement de l’ICE.» (Réd.)
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Le parcours de Tom Homan
Récemment, Tom Homan a fait la une des journaux pour avoir été visé par une enquête du FBI pour corruption, dans laquelle il aurait accepté un sac en papier contenant 50 000 dollars en échange de faveurs contractuelles. (Le ministère de la Justice de Trump a classé l’affaire!)
Ceux qui ont une mémoire un peu plus longue se souviendront que Tom Homan, avec Stephen Miller et d’autres, a été l’un des architectes de la «tolérance zéro» (en 2017 sous le premier mandat de Trump), une politique qui a vu des milliers d’enfants d’immigrant·es séparés de leurs parents Cela avait suscité des manifestations dans tout le pays, comme c’est le cas aujourd’hui.
Ceux qui connaissent encore mieux l’histoire de l’immigration se souviendront que Tom Homan a joué un rôle clé dans le surnom donné au président Barack Obama, «le grand expulseur» [Obama a présidé à l’expulsion de 3 millions de migrant·e·s sous ses deux mandats]
Comme Bovino, Homan était autrefois agent de la police des frontières (Border Patrol agent), avant d’être transféré au Service d’immigration et de naturalisation (INS), aujourd’hui disparu. Après le 11 septembre 2001, l’INS (Immigration and Naturalization Service) a eu le triste privilège d’être la seule agence fédérale à être dissoute à la suite des attentats terroristes. (L’agence avait approuvé les visas de deux des pirates de l’air du 11 septembre.)
Sous l’égide du colossal nouveau département de la Sécurité intérieure (DHS-Department of Homeland Security) Tom Homan et ses collègues ont été intégrés à une nouvelle agence appelée U.S. Immigration and Customs Enforcement (ICE), qui était divisée en deux branches: les agents chargés des expulsions (Enforcement and Removal Operations, ERO) et les agents spéciaux chargés des enquêtes sur la sécurité intérieure (Homeland Security Investigations).
Tom Homan s’est installé à Washington en 2009 et a rapidement gravi les échelons bureaucratiques, devenant directeur de l’ERO en 2013. Sous Obama, lui et ses collègues ont élargi un programme controversé appelé Secure Communities, qui permettait à l’ICE d’intervenir dans les prisons. L’administration a défini ses priorités en matière d’application de la loi comme étant les personnes qui représentaient une menace pour «la sécurité nationale, la sécurité publique et la sécurité des frontières».
Au cours du second mandat d’Obama (2013-2017), le DHS a ordonné à l’ICE de cesser d’expulser les personnes dont la seule infraction était une violation des lois sur l’immigration commise avant janvier 2014. Au moment où il a quitté la Maison Blanche, Obama avait plus de 3 millions d’expulsions à son actif.
Même dans un contexte de changement de priorités, Tom Homan s’est distingué comme un agent d’expulsion très efficace, adoptant le mantra «les pires d’abord» utilisé par l’ICE pour désigner les objectifs de l’administration. A la tête de l’ERO, il a expulsé plus de 920 000 personnes, dont 534 000 étaient ce que l’ICE appelait des étrangers criminels. Pour cette réalisation, Obama lui a décerné en 2015 le Presidential Rank Award, la plus haute distinction annuelle accordée aux hauts fonctionnaires du gouvernement.
Malgré la reconnaissance dont il a bénéficié, Tom Homan s’est opposés aux priorités de l’administration Obama en matière d’application de la loi. En tant que directeur par intérim de l’ICE pendant le premier mandat de Trump, son principal argument était que toutes les personnes sans papiers, qu’elles aient ou non un casier judiciaire, devaient vivre dans la crainte (CNN 16 juin 2017) que le gouvernement ne vienne les chercher.

L’agence de Homan a augmenté le nombre d’arrestations de plus de 40% au cours de la première année du mandat de Trump. Rien qu’à New York, l’Immigrant Defense Project a signalé une augmentation de 900% des arrestations ou tentatives d’arrestation par l’ICE dans les tribunaux locaux. À l’échelle nationale, la plus forte augmentation des arrestations a concerné les immigrants sans condamnation pénale. Sous la direction de Homan, les arrestations «non criminelles» de l’ICE ont plus que doublé.
Lors d’un salon sur la sécurité des frontières en 2018, Tom Homan a critiqué les institutions qui contestent l’ICE, en particulier les élu·e·s et la presse.
«Quand ils auront vu ce que nous avons vu, alors ils pourront se faire une opinion», a-t-il déclaré aux agents et aux prestataires du secteur. «D’ici là, nous allons appliquer la loi sans nous excuser.» [Les firmes privées propriétaires des Centres de détention sont des prestataires qui ont vu leurs gains exploser.]
Rien depuis près d’une décennie, depuis que Homan dirige l’ICE, ne suggère que ses opinions aient changé. Ce qui a changé, en particulier au cours de l’année écoulée, ce sont les tactiques ouvertement militarisées de la police des frontières et de l’ICE. Si c’est le personnel des douanes et de la protection des frontières, l’agence mère de la police des frontières, qui a tué Pretti, c’est un agent de l’ICE qui a abattu Renee Good, une mère de famille de Minneapolis, trois semaines plus tôt.
Ces opérations ont donné lieu à une résistance sans précédent que Tom Homan n’avait jamais rencontrée pendant le premier mandat de Trump.
Sous Trump 2.0, les agents fédéraux du Minnesota se sont heurtés à un réseau de dizaines de milliers d’intervenant·e·s rapides, connecté·e·s numériquement, déterminé·e·s à empêcher les expulsions massives dans leurs quartiers et communautés.
Tom Homan a directement menacé ces réseaux, avertissant que les personnes qui suivent et filment les opérations de l’ICE seront arrêtées, poursuivies et inscrites dans une «base de données».
«Nous allons les rendre célèbres», a-t-il déclaré à Fox News la semaine suivant la mort de Good. «Nous allons montrer leur visage à la télévision.»
La correspondance du DHS obtenue par CNN indique que la création d’une telle base de données est bien avancée, les agents de Minneapolis ayant reçu pour instruction de «capturer toutes les images, plaques d’immatriculation, identifications et informations générales sur les hôtels, les agitateurs, les manifestants, etc.». Parmi les personnes visées par les efforts de collecte de données du DHS, avant son assassinat, figurait Alex Pretti.
L’intérêt de Homan pour les opposant·e·s politiques de Trump fait écho à un mémorandum sur la sécurité nationale publié l’année dernière par la Maison Blanche, le NSPM-7, qui ordonne aux forces de l’ordre fédérales de diriger leurs pouvoirs d’enquête contre ce que le président a qualifié d’«ennemi intérieur». (Article écrit le 28 janvier et publié sur le site d’Intercept le 29 janvier 2026; traduction-édition par la rédaction de A l’Encontre)
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[1] Le Washington Post du 28 janvier écrivait à propos de Greg Bovino: «Les opérations de police menées par l’administration dans de grandes villes ont constitué le point culminant de la carrière de trois décennies de Greg Bovino au sein du Service des douanes et de la protection des frontières (U.S. Customs and Border Protection) des États-Unis, la plus grande agence fédérale chargée de l’application de la loi. Sa visibilité a également démontré le rôle plus important que Donald Trump et la secrétaire à la Sécurité intérieure, Kristi L. Noem, ont accordé à la police des frontières dans les zones urbaines, loin de son domaine de compétence traditionnel à la frontière entre les États-Unis et le Mexique.
Vêtu de son uniforme vert olive caractéristique [aux allures nazies] et arborant une coupe en brosse, Bovino a dirigé des agents masqués dans des villes américaines comme un commandant militaire dirigeant ses troupes au combat. Bovino se délectait d’échanger des insultes avec ses détracteurs sur les réseaux sociaux, publiant des vidéos d’action montrant les actions de ses agents et apparaissant en première ligne lors d’affrontements avec des manifestants, accompagnés de tirs de gaz lacrymogènes.» (Réd.)

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