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18
décembre 2018

A l'encontre

La Brèche

Mexique. Migrant·e·s à Tijuana. Clandestins et illégaux

Publié par Alencontre le 3 - décembre - 2018

Par Eliana Gilet

Ils préparaient la marche vers les Etats-Unis depuis des jours. Le vendredi 23 novembre, ils ont peint des drapeaux honduriens et américains, sur lesquels ils ont écrit leurs «demandes»: «Que le cœur de Trump soit touché; qu’il les laisse passer une bonne fois.»

Au cours des deux dernières semaines, plus de 6000 migrant·e·s d’Amérique centrale sont arrivés à Tijuana, selon le registre officiel. Sur ce total, 2000 sont des femmes, des enfants et des adolescent·e·s. Et le dimanche 25 novembre 2018, après 45 jours de voyage et 11 jours à Tijuana, 500 d’entre eux ont manifesté à la frontière Mexique-Etats-Unis, où ils se trouvent bloqués. Avec leurs drapeaux à la main, ils ont marché le long du grand mur rouillé qui matérialise la frontière, en chantant qu’ils sont des travailleurs internationaux et non des criminels, comme «on» les qualifie.

Une heure avant le début de la manifestation, les troupes de l’United States Border Patrol (USBP) et l’United States Customs and Border Protection (CBP) leur ont lancé des gaz lacrymogènes depuis le territoire américain au-dessus de la barrière. Ils ont également tiré des balles avec du gaz poivré – considérées comme une arme non létale, mais capable de blesser – directement sur les personnes et les journalistes qui couvraient l’événement.

La vraie Tijuana

La ville de Tijuana «s’appuie» contre la frontière états-unienne. Ses rues et ses commerces semblent tous faire face au nord. Le mur frontalier traverse toute la ville et s’étend jusqu’à la mer, dans le quartier de Playas de Tijuana.

Historiquement, Tijuana a été une ville de détente, où de nombreux Américains viennent dépenser leur argent dans les magasins, avec les prostituées et dans les bars.

Aujourd’hui, des migrants étrangers et internes (mexicains) vivent ici et ont trouvé un meilleur niveau de vie que dans d’autres parties du pays. Beaucoup d’entre eux mènent une vie binationale, traversant quotidiennement la frontière de San Diego. Vous pouvez le faire en passant par le contrôle frontalier de San Ysidro, en voiture, ou par le poste de contrôle d’El Chaparral, à pied.

Dans cette ville, il y a aussi des Mexicains déplacés par les paramilitaires des communautés rurales du sud du Mexique, qui attendent leur tour pour demander l’asile aux Etats-Unis, et des centaines de déportés que le pays voisin, les Etats-Unis, renvoie.

Les migrants centraméricains nouvellement arrivés avaient organisé deux manifestations à El Chaparral, demandant une audience avec le gouvernement américain. Cependant, le gouvernement de Donald Trump a ordonné au CBP de fermer la moitié des voies d’entrée à l’autre point d’entrée, San Ysidro, où ces migrants ne passent pas. Les autorités douanières y ont également installé, en territoire mexicain, des palissades «ornées» des fils barbelés.

«Make Tijuana great again»

Cependant, le flux restreint – sur ordre du CBP – des voitures vers les Etats-Unis a affecté la population de Tijuana et a suscité un ressentiment parmi les résidents à l’égard de la présence de migrants nouvellement arrivés. Tijuana devient ainsi la seule ville du Mexique par laquelle passe la «caravane centraméricaine» qui l’accueille avec des manifestations de rejet.

La première manifestation a explosé sur la plage, le 14 novembre, lorsque le jour même de l’arrivée de la caravane dans la ville, son avant-garde s’est déplacée à Playas de Tijuana pour observer comment la clôture de la frontière se jetait dans l’océan pacifique.

Sergio Tamay, un ancien militant qui dirige l’hôtel des migrants à Mexicali (la seule autre ville de Basse Californie où il y a des postes de contrôle frontaliers), nous a dit que lorsque les migrants arrivent dans la zone frontalière, ils veulent souvent aller voir cette plage et son mur. Ils ont parcouru des milliers de kilomètres pour le faire.

Ce soir-là, un groupe de personnes qui se sont présentées comme voisins de Playas ont manifesté violemment contre la présence de migrant·e·s dans leur quartier. Et après cette manifestation, les autorités ont fini par écarter la possibilité d’accueillir les migrant·e·s dans l’arène (où se déroulent des corridas) existant à Playas, une possibilité qui avait été envisagée. Un camp précaire pour réfugié·e·s a été installé sur le terrain du stade de baseball «Little Padres Park».

Une autre manifestation de rejet des migrant·e·s, comptant 200 personnes, a été organisée dimanche 18 novembre par trois agitateurs xénophobes sur les réseaux sociaux: Iván Rievelin, qui se nomme«comandante cobra»; Paloma Zúñiga, qui porte une casquette avec la légende «Make Tijuana great again», en référence au slogan de Trump; et Alex Backman, un animateur d’une radio Internet.

Le droit d’asile mutilé

La répression de la manifestation des migrant·e·s, le dimanche 25 novembre, a été brutale. Tamay et le journaliste local Euceliano Gil, blessé, ont considéré qu’il s’agissait d’une invasion du territoire mexicain par les forces de sécurité états-unienne tolérée par les autorités mexicaines.

Les balles et des gaz tirés de l’autre côté de la frontière sur territoire mexicain reflètent la politique de Trump visant à limiter le droit d’asile. Le 9 novembre, le président a publié un décret limitant le droit d’asile aux Etats-Unis pour 90 jours (mais le décret est prorogeable). Contrairement à la Déclaration universelle des droits de l’homme, à la Convention des Nations Unies relative au statut des réfugiés et à la loi fédérale américaine, ce décret abolit la possibilité de demander l’asile aux personnes qui ne sont pas entrées légalement sur le territoire par un poste de contrôle frontalier.

Le décret implique qu’existera un seul moyen de ne pas être expulsé pour ceux et celles qui demandent à trouver refuge: ce sera en vertu de la Convention contre la torture ou pour celles et ceux qui bénéficient d’une décision de «suspension de l’expulsion», soit d’un gel de l’arrêté d’expulsion. Cette suspension de l’expulsion ne s’applique que dans les cas où les autorités considèrent que le risque de persécution du demandeur est «raisonnable», ce qui est établi selon des critères plus stricts que ceux utilisés pour établir un motif valable d’asile.

Le permis «de gel du renvoi» interdit à la personne d’avoir accès à l’asile, à un permis de séjour, à un visa humanitaire ou à la citoyenneté. Cela ne lui donne qu’un permis de travail précaire. En outre, cette suspension de l’expulsion peut être révoquée à tout moment.

La journaliste Dara Lind, dans le magazine numérique Vox en date 12 novembre 2018, explique que cet amendement juridique a été rédigé comme une proposition législative, avant l’exode du Honduras en octobre, par les ministères de la Justice et de la Sécurité nationale des Etats-Unis, et qu’il aurait pris des mois avant de prendre effet. Mais avec l’arrivée de la caravane des Centraméricains à Tijuana, il est devenu un décret d’application immédiate.

Dix jours après la «proclamation» (c’est le nom du type de décret que Trump a publié), le juge fédéral américain Jon Steven Tigar l’a suspendue pendant un mois (jusqu’au 19 décembre), déclarant que le président n’avait pas le pouvoir de modifier la loi sur l’immigration; une loi qui permet aux gens de demander l’asile, quelle que soit la manière dont ils entraient aux Etats-Unis.

Le goulot d’étranglement du désespoir

L’énorme obstacle élevé face à la demande d’asile aux Etats-Unis se trouve au point d’entrée frontalier de Tijuana, où les autorités douanières américaines ne répondent qu’à 10 et 50 demandeurs d’asile par jour, en fonction des places disponibles dans les centres de détention privés pour migrant·e·s aux Etats-Unis.

En fait, cela a poussé de nombreuses personnes désespérées à accepter les propositions des trafiquants qui exigent d’être payés pour les faire traverser, mais sans garantie de les conduire à bon port. Ils peuvent être arrêtés ou escroqués en cours de route, comme c’est arrivé mardi à un groupe de 30 Honduriens avec qui nous avons parlé. La clandestinité est l’option laissée à ceux et celles qui ne peuvent immigrer d’une manière «sûre, légale et ordonnée». Elle est alimentée par les restrictions à l’entrée aux Etats-Unis.

De nombreux migrants espèrent que les perspectives changeront lorsque le nouveau président mexicain entrera en fonction le 1er décembre. Une source qui a été en contact avec l’équipe du futur gouvernement d’Andrés Manuel López Obrador (AMLO) nous a dit que l’administration d’AMLO accepterait que les migrant·e·s restent au Mexique pendant que les Etats-Unis traitent leurs demandes d’asile, comme l’a demandé Trump. Au même moment, le futur chancelier, Marcelo Ebrard, a annoncé que le Mexique recevra des investissements en provenance des Etats-Unis pour des travaux d’infrastructures dans le sud-est du Mexique [autrement dit à la frontière avec l’Amérique centrale]. (Article publié dans La Brecha, le 30 novembre 2018; traduction A l’Encontre; Eliana Gilet écrit depuis Tijuana)

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Le travail dans les entrepôts à l’heure de «l’économie numérique»

Entre votre livraison à domicile d’une commande passé à Amazon et les profits nets de Jeff Bezos, le patron d’Amazon, il y a un «problème». Le tout «fonctionne» sur la base d’une plate-forme qui organise une très nombreuse main-d’œuvre. «Elle» – ses fonctions sont conçues par la direction du groupe – intensifie et contrôle au plus près du travail des salarié·e·s; «elle» contribue à rendre les emplois plus précaires et instables.

Au cours de cette session du séminaire consacré au capitalisme, à Toronto (Canada), Alessandro Delfanti discute des changements à l’œuvre dans l’organisation du travail, de la composition de la classe salariée et de l'évolution des rapports de travail résultant des relations entre le capitalisme et la technologie. Il le fait sur la base d'une étude récente d’un entrepôt d’Amazon en Italie.

Alessandro Delfanti enseigne à l'Institut de Communication, Culture, Information et technologie à l'Université de Toronto. Il fut l'un des principaux membres fondateurs du réseau Log Out! Réseau de résistance des travailleurs et travailleuses à l'intérieur et contre l’économie des plates-formes. Son intervention est en langue anglaise. (Réd. A l’Encontre)

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