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20
avril 2019

A l'encontre

La Brèche

Etats-Unis. L’économie mortelle des opioïdes et le procès de Purdue

Publié par Alencontre le 25 - janvier - 2019

Par Arjuna Andrade
et CBS News

Aux Etats-Unis, la consommation d’Oxycontin, un dérivé de l’opium, s’est révélée l’une des pires crises sanitaires que le pays ait connues. Une situation largement causée par la firme Purdue Pharma, qui commercialise le produit et a tout fait pour multiplier la vente de ses petites pilules blanches.

Près de deux siècles après les guerres de l’opium qui virent les pays européens imposer leur puissance à l’Empire chinois, ce sont aujourd’hui les Etats-Unis qui sont touchés par les ravages de l’opium, ou plutôt de ses dérivés médicamenteux.

Une crise si grave qu’elle a causé l’année dernière, la mort de plus de 70’000 personnes aux Etats-Unis, soit plus que les accidents de voiture ou que les armes à feu. Une crise si grave qu’elle a même participé à une baisse de l’espérance de vie, une première depuis 1918 et la grande épidémie de grippe qui toucha l’Amérique.

Les Américains meurent ainsi, et par dizaines de milliers, de la prise de ces drogues opiacées: héroïne, morphine et autres opioïdes de synthèse comme l’oxycodone, un antidouleur très puissant, délivré sur ordonnance, mais qui a rapidement colonisé le marché noir après avoir plongé dans l’addiction près de deux millions d’Américains.

Le problème c’est que cette surconsommation américaine d’opioïdes n’a rien d’un accident. Cette contamination générale a même été savamment orchestrée par l’entreprise Purdue Pharma. [1], qui commercialise l’OxyContin, et qui a tout fait pour multiplier ses ventes… et ses profits.

C’est ce qu’explique un journaliste du Monde diplomatique, qui s’est rendu en Ohio, l’un des Etats américains les plus touchés par cette épidémie. A l’origine, ces analgésiques très puissants étaient réservés aux malades de cancer en phase terminale et à la chirurgie lourde. Mais dès 1995, le laboratoire a lancé une grande campagne de lobbying visant à repenser totalement le rapport à la souffrance du patient.

A grand renfort de vidéos, de brochures publicitaires et de prescriptions gratuites, la firme a donc vendu sa vision d’un monde débarrassé de la douleur… quitte à causer d’autres souffrances par l’usage de remèdes bien plus puissants que le mal.

Une stratégie qui se traduit par une hausse sans précédent des bénéfices de l’entreprise. Ainsi, à la fin des années 1990, on commence à prescrire à tout va de l’Oxycontin, pour soulager des douleurs jusqu’alors prises en charge par des drogues bien moins fortes. Et la stratégie de banalisation des opioïdes de la firme Purdue Pharma porte rapidement ses fruits.

En 1996, les ventes d’OxyContin rapportaient à la firme 45 millions de dollars… contre plus d’un milliard quatre ans plus tard. Des chiffres absolument délirants qui témoignent d’une véritable ruée vers l’opium savamment orchestrée. Pour vous donner un ordre de grandeur, on prescrit en 2012 près de 800 millions de doses dans le seul État de l’Ohio. Soit 68 pilules par habitant en l’espace d’une seule année!

Il faut dire, que contrairement aux autres drogues dures, l’addiction aux opioïdes se fait presque souterrainement car la première dose est bien souvent prescrite par le médecin de famille, pour lutter contre une douleur de dos ou une rage de dent. Comme nous le rappelle le Monde Diplo, les précédentes épidémies d’overdose, dans les années 1970 et 1990, avaient touché 80% d’hommes, alors que l’on retrouve aujourd’hui presque autant de femmes que d’hommes.

Le mensuel explique ainsi que la firme pharmaceutique a agi comme un cartel de la drogue, «en identifiant sciemment les régions les plus vulnérables du pays, là où se concentre le chômage des cols bleus», anciens ouvriers de l’industrie, accidentés du travail et de la vie. Des fuites de documents internes ont même révélé que l’entreprise avait encouragé le développement de cliniques de complaisance, ces « pills mills », sortes d’établissements fantoches, créés dans le seul but d’écouler de l’OxyContin.

Le problème c’est qu’une fois tombés dans l’addiction, ces patients ont beaucoup de mal à s’en sortir. C’est en effet une dépendance particulièrement puissante et, rapidement, ces camés malgré eux se tournent vers le marché noir pour trouver des formes encore moins contrôlées d’opiacés, comme l’héroïne.

Pourtant les pouvoirs publics ont tardé à réagir, d’autant que la petite classe moyenne blanche, première victime de cette épidémie, ne figurait pas exactement parmi les priorités des dirigeants politiques. Un peu plus néanmoins que les populations pauvres et noires, premières victimes de ces drogues de synthèse, mais absentéistes notoires, et pour lesquelles le gouvernement fédéral n’avait pas levé le petit doigt. (France Culture, Les nouvelles de l’éco, 21 janvier 2019)

______

[1] La CBS News le 24 janvier 2019 traduit le rôle de cette firme de la pharma: «La procureur générale du Massachusetts cible Purdue Pharma et huit membres de la famille Sackler qui sont propriétaires de l’entreprise, alléguant dans une poursuite qu’ils sont «personnellement responsables» de la vente trompeuse d’OxyContin.

La procureur générale, Maura Healey, s’est assise avec «CBS This Morning» Elle allègue que la famille Sackler a embauché «des centaines d’ouvriers pour réaliser leurs souhaits», poussant les médecins à obtenir «plus de patients sous opioïdes, à des doses plus élevées, plus longtemps, plus longtemps qu’auparavant», tout en gagnant «des milliards de dollars».

Dans son procès, Healey nomme huit membres de la famille qui possèdent Purdue Pharma, alléguant qu’ils ont «microgéré» une «campagne de vente trompeuse». Dans la conclusion de la plainte, Healey a dit que la famille Sackler avait utilisé le pouvoir dont elle disposait pour organiser une crise d’opioïdes. Près de 400’000 personnes sont mortes de surdoses d’opioïdes entre 1999 et 2017, selon les CDC (The Centers for Disease Control and Prevention; la structure la plus importante présente dans les différents Etats des Etats-Unis)

M. Healey a dit qu’il s’agit du tableau le plus complet à ce jour de la façon dont la crise des opioïdes a commencé et pourquoi la famille Sackler elle-même devrait être tenue responsable. «Ils ne veulent pas accepter de blâme pour ça. Ils blâment les médecins, les prescripteurs et, pire que tout, ils blâment les patients», a dit M. Healey.

Purdue Pharma a qualifié ces accusations de «ruée vers la diffamation» du fabricant de médicaments. Il y a encore beaucoup d’éléments dans la poursuite qui sont expurgés, et les avocats de Purdue ont l’intention de soutenir vendredi (25 janvier 2019) qu’il devrait en être ainsi. Healey a dit que Purdue Pharma et la famille Sackler ne font qu’un.

Dans un cas présumé, le président de l’époque, Richard Sackler, a conçu ce que Healey décrit comment la «solution de Sackler aux preuves accablantes d’overdose et de mort», écrivant dans un courriel confidentiel, «nous devons frapper les agresseurs de toutes les façons possibles. Ce sont eux les coupables et le problème.» (CBS News, 24 janvier 2019)

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1 commentaire

  1. Luc Quintin dit:

    Camarades

    Toute douleur peut etre traitee par des medicaments impliquant une absence totale d opiaces. La bibliographie est disponible sur “pub med”: regardez lrs noms de ghignone m, de kock m, mullier j

    Salutations mr. W

    Ecrit le 25 janvier, 2019 à 2019-01-25T23:27:24+00:000000002431201901

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Les dominants, l'euphémisation des termes et la novlangue

George Carlin (1937-2008) était un «humoriste» politique et social qui décortiquait la société capitaliste américaine et éclairait ses principaux traits. Dans ce spectacle donné en 1990, il instruisait le procès de la novlangue qui s'est imposé avec force depuis lors, aussi bien dans la gestion des guerres impérialistes que dans le management des entreprises, pour s'enraciner dans la vie quotidienne. Après la crise des «subprimes», on n'est plus «sans domicile», mais on a choisi un «mobile home» avec le peu d'épargne qui a résisté à la fonte brutale imposée par les banques et les assurances et qui a contraint des propriétaires de petites maisons à s'acheter une caravane de seconde main et de chercher, dans les vastes contrées des Etats-Unis, un nouvel emploi.

George Carlin avait un esprit décapant, donc éliminant les idées superficielles dominantes pour faire ressortir le véritable sens de ce qu'elles ont pour fonction de cacher, de camoufler.

(Réd. A l’Encontre)

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