
Par Sylvie Laurent
Pendant qu’à Davos (WEF), les puissants de la planète tentaient encore de conjurer la catastrophe qu’est devenu leur monde, transformé comme dans le film de Charlie Chaplin en un globe de plastique avec lequel s’amuse «le dictateur», des anonymes, loin de là, entraient en dissidence. A ce jour, deux d’entre eux y ont laissé la vie. Deux semaines après la mort de Renee Good, Alex Pretti, un infirmier de 37 ans, a été tué lors d’une altercation entre des agents de la Border Patrol [qui agissent conjointement aux membres de l’ICE] et des habitants de la ville. [Voir sur le site A l’Encontre l’article publié le 25 janvier]
A Minneapolis, ville progressiste du Minnesota, l’administration américaine s’est employée depuis des semaines à démontrer sans fard quelle était la nature du nouveau régime: la police fédérale de l’immigration, ICE, créée au lendemain du 11 septembre 2001 avec le ministère de la Sécurité intérieure pour joindre la «guerre au terrorisme» et la lutte contre l’immigration clandestine, a entamé une chasse à l’homme raciste dans les rues de la ville. La communauté somalienne est ainsi la cible principale de cette présence paramilitaire agressive, faite d’arrestations arbitraires, de passages à tabac, de pénétration de domiciles privés sans autorisation et d’intimidations quotidiennes de la population. Noirs et musulmans (citoyens américains pour nombre d’entre eux), les résidents d’origine somalienne sont l’objet d’une détestation raciste obsessionnelle du Président qui, après avoir qualifié la députée somalienne Ilan Omar de «déchet», a traité toute la communauté somalienne de «tas d’ordures».
La police de l’immigration en symbiose avec les activistes de l’extrême droite
Incités à la traque des indésirables, une clique de podcasteurs et autres influenceurs d’extrême droite ont également fondu sur la ville pour harceler les institutions somaliennes et accompagner ICE dans ses descentes. Leurs vidéos conspirationnistes sur des crimes supposément commis par les Noirs de la ville excitent les passions fascistes d’une minorité en quête de pogroms. Elles complémentent les nombreuses images publiées par la hiérarchie ICE, destinées à recruter des jeunes hommes désaffiliés en quête de violence et à normaliser le spectacle de la violence dans la population. Sans aucun doute possible, l’imagerie du ministère de la Sécurité intérieure emprunte à l’esthétique fasciste et aux références des milieux néonazis. Comme du temps de la lutte pour les droits civiques où la police du sud prêtait main-forte aux foules ségrégationnistes, la police de l’immigration agit en symbiose avec les activistes de l’extrême droite suprémaciste. Si ICE est masqué, sa ligne idéologique est exhibée. Elle est le visage du pouvoir américain aujourd’hui, et nous en dit sa nature.
L’impunité intégrale à laquelle aspire ce pouvoir a été rendue illusoire à Minneapolis avec l’exécution publique de Renee Good, mère de famille blanche de cette classe moyenne des banlieues typiques. Le pays entier a alors vu de ses yeux l’agent ICE ne lâchant pas son téléphone portable pendant qu’il tirait ses trois balles létales. L’évidente manipulation du rapport de police sur l’hostilité supposée de la victime et l’identification de tant d’Américains à Good ont indéniablement secoué le pays, ce dont furent incapables des milliers de noirs et d’hispaniques enlevés et incarcérés dans des camps de détention sans avocat ni juge ni public pour assister à leur disparition. La terreur était jusqu’alors pour eux, elle est désormais pour tous. Il a semblé un temps que l’indignation serait nationale.
Mais le gouvernement a amplifié le régime de terreur et de propagande. La première punition avait été la suppression des bons alimentaires pour les démunis de l’Etat. La diffamation suit. La ministre concernée [Kristi Noem] comme le vice-président [J.D. Vance] accusent immédiatement la victime, puis sa veuve d’être des «terroristes», les protestataires sont qualifiés de «marxistes subversifs» et des milliers d’agents supplémentaires ICE sont envoyés à Minneapolis. Dans le même temps, le Pentagone déploie 1500 soldats de la 11e division aéroportée en Alaska afin qu’ils soient prêts à intervenir, le Président menaçant une fois encore d’invoquer la loi sur l’insurrection qui l’autoriserait à la répression de masse.
Violations des droits fondamentaux
Passages à tabac et violations des droits fondamentaux se sont multipliés depuis la mort de Renee Good: un Vénézuélien a reçu plusieurs balles et est hospitalisé, à Saint Paul (ville reliée à Minneapolis), la milice masquée a enfoncé la porte d’une maison et, sans mandat, a arrêté un vieil homme qu’elle a traîné hors de chez lui à moitié nu dans un climat glacial. L’homme est un citoyen américain naturalisé né au Laos. Un pasteur blanc qui s’interpose s’entend dire que «ce serait plus amusant de te liquider si tu étais noir» et des citoyens amérindiens sont accusés de ne pas appartenir au pays et sont arrêtés. Il y a quelques jours, un enfant hispanique de 5 ans a été arrêté avec son père. La persécution des Américains-Somaliens redouble et s’étend désormais à l’Etat du Maine. L’indignation retombait à peine que le samedi 24 janvier, un Américain est exécuté à bout portant pour s’être interposé. Le mensonge d’Etat, immédiatement déployé (la victime était un «terroriste» incité à la «sédition» par le maire [Jacob Frey] et le gouverneur [Tim Walz] démocrates) est une fois encore démenti par l’analyse des images. Mais l’impunité s’impose à la vérité. Le budget ICE, mi-milice, mi-police politique, a déjà triplé, mais le Président annonce encore son doublement.

N’en doutons donc pas, ce qui se passe à Minneapolis se reproduira. Cette ville est une fixation de l’extrême droite depuis qu’en 2020, elle s’est soulevée contre la brutalité policière après la mort de George Floyd [25 mai 2020]. Mais après Los Angeles, Chicago, Washington, Memphis et Minneapolis, d’autres villes démocrates, multiraciales et hospitalières aux immigrés seront soumises à ce traitement. La confrontation est recherchée, le vieux fantasme de la guerre civile servirait, s’imagine sans doute l’extrême droite au pouvoir, à consolider son emprise sur le pays. Les villes de Californie subiront certainement de nouveau le déploiement ICE et la menace de l’occupation militaire. Le script néofasciste est établi.
Refus de l’arbitraire de l’appareil d’Etat devenu police voyou
Mais quelque chose d’inédit se passe à Minneapolis. Dès les premiers jours de la chasse aux Somaliens, la population de la ville a refusé l’arbitraire de l’appareil d’Etat devenu police voyou. Des groupes de surveillance et de protection des communautés vulnérables se sont organisés, armés de sifflets pour prévenir de la présence ICE et de leurs véhicules pour gêner leur circulation. Renee Good faisait partie de ces milliers de simples citoyens qui s’interposent. «No pasarán!»Avec eux, l’ensemble des élus de la ville a affirmé sa résistance, à commencer par le gouverneur Tim Walz et le maire de la ville Jacob Frey.
La justice locale s’est également insurgée, quatre procureurs ont démissionné après que leur fut demandé d’ouvrir une enquête contre la veuve de Good et des dizaines de plaintes ont été déposées contre l’Etat, offensive judiciaire menée par Keith Ellison, le procureur de l’Etat. Chacun d’entre eux a été depuis attaqué et mis en examen par le ministère de la Justice sur ordre du Président, mais aucun n’est intimidé. Les collectifs militants et syndicaux, qui ont une longue tradition dans cette ville très engagée, organisent de leur côté la désobéissance civile: trois femmes membres de la section locale de Black Lives Matter ont perturbé le service d’une église dont l’un des pasteurs est un membre ICE, des syndicats occupent les magasins de l’enseigne Target dont la direction autorise les rafles policières, quand d’autres syndicats auxquels la communauté somalienne est historiquement affiliée, s’associent aux enseignants de la ville pour protéger les enfants.

Les églises et groupes religieux, toutes fois confondues, défient les autorités sous le cri de ralliement «Tu aimeras ton prochain!» Le point d’orgue de cette mobilisation populaire sans précédent depuis la réélection du président dictateur fut la journée du vendredi 23 janvier. Dite Jour de vérité et de liberté, cette mobilisation générale vit écoles et commerces fermés, syndicats et églises appeler au boycott sur les pavés et les citoyens, comme immigrés sans papiers, refuser de plier.
Nul ne sait si cette journée modeste de résistance, dans une ville moyenne américaine que peu savent placer sur une carte, sera le point de départ d’un mouvement d’ampleur destiné à reprendre le pays des mains du tyran. Certainement, alors que la nation s’apprête à célébrer les 250 ans de sa déclaration d’indépendance, voir des insurgés américains rejouer sa conquête démocratique aurait de l’allure. Nous n’en sommes pas là. Mais si la démocratie américaine et avec elle l’équilibre du monde ont une chance d’être sauvés, ce n’est pas de Davos que viendra le salut, mais de Minneapolis. (Opinion publiée sur le site du quotidien français Libération le 25 janvier 2026)
Sylvie Laurent, historienne et américaniste française.

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