Etats-Unis. Des protestations pacifiques massives dans des dizaines de villes

Par Maanvi Singh à Oakland et Nina Lakhani à New York

Des centaines de milliers d’Etatsuniens sont descendus dans les rues, dans les grandes villes et les petites localités, d’un océan à l’autre (de l’Atlantique ou Pacifique), marquant l’une des plus grandes mobilisations jamais vues dans les protestations nationales contre la violence policière et le racisme systémique déclenchées suite à l’assassinat de George Floyd par la police à Minneapolis.

Les manifestations, qui en étaient à leur deuxième week-end, furent en grande partie pacifiques et comportèrent des moments de légèreté et de jubilation. Il s’agit d’un changement notable par rapport au week-end précédent, où la police avait réprimé les manifestant·e·s avec force, en utilisant des gaz lacrymogènes, des sprays au poivre [et des balles en caoutchouc ainsi que des arrestations massives] pour réprimer les «troubles».

Les personnes en deuil ont rendu hommage à Floyd en Caroline du Nord, son lieu de naissance et de repos final. Des centaines de personnes ont défilé devant son cercueil, faisant la queue devant l’église Free Will Baptist de Raeford, sous une chaleur torride, pour lui faire un dernier adieu.

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• À Minneapolis, où Floyd a été tué, les manifestants ont demandé aux autorités municipales de réduire drastiquement les budgets de la police, un cri de ralliement lors des manifestations qui ont eu lieu dans tous les Etats-Unis et qui ont commencé à recevoir des engagements concrets. Le conseil municipal a voté vendredi l’interdiction pour les policiers d’utiliser des prises d’étranglement et prises d’étranglement vasculaire, mais le maire Jacob Frey ne s’est pas engagé à réduire drastiquement le budget de la police. «Je ne soutiens pas l’abolition complète du département de la police», a déclaré Frey aux manifestants. Ils ont répondu en le huant, en scandant «Rentre chez toi, Jacob, rentre chez toi» et «honte».

• Pendant ce temps, des milliers de personnes se sont rassemblées dans Central Park à New York et des centaines d’autres se sont rassemblées à Harlem pour prier et protester.

Les manifestant·e·s ont scandé «retirer votre genou de notre cou» et «le racisme est le péché originel des Etats-Unis» alors qu’ils défilaient en ville en étant partis du National Black Theatre à Harlem. Des pasteurs et d’autres leaders religieux ont prononcé des discours enflammés devant le théâtre et d’autres lieux célèbres, notamment le Schomburg Center for Research in Black Culture – un centre d’archives de renommée internationale qui fournit des informations sur les personnes d’origine africaine.

«Harlem est extrêmement significatif quand il s’agit de parler de l’impact disproportionné sur les communautés noires et brunes de tant de choses – par exemple, Covid-19 et la surveillance policière», a déclaré Jacquelyn Martell, 33 ans, l’une des organisatrices de la manifestation. «Mais une partie de ce mouvement consiste à rassembler les communautés et à atténuer les divisions engendrées par le racisme systémique et à apporter également une certaine guérison.»

• Dans la capitale nationale, plus de 10’000 personnes sont descendues dans les rues, se sont rassemblées près de Lafayette Square, près de la Maison Blanche, ont défilé dans l’historique U Street, connue une fois sous le nom de Black Broadway, et se sont rassemblées aux pieds de la statue géante en marbre d’Abraham Lincoln.

Bien que la Maison Blanche soit restée fortifiée derrière une clôture métallique nouvellement érigée, il y avait nettement moins de chars et de policiers fédéraux lourdement armés autour de la ville – suite au tollé général provoqué par la présence de forces de l’ordre militarisées au cours de la semaine dernière.

Les mots «Black Lives Matter» avaient été peints en lettres jaune vif le long d’une rue proche de la Maison Blanche, où quelques jours auparavant les manifestant·e·s avaient été brutalement dispersés à l’aide de gaz lacrymogène pour que Trump puisse faire une séance de photos devant une église [St John’s Church]. Tout près de là, les manifestants ont peint un message supplémentaire dans les rues: «Eliminer le financement de la police». Trump, qui a menacé d’envoyer l’armée pour réprimer les manifestations, a tweeté samedi pour faire l’éloge de diverses branches des forces de l’ordre.

• À Philadelphie, qui a connu l’une des plus grandes mobilisations de manifestant·e·s dans la ville depuis le début des manifestations, les activistes ont exigé que le maire réduise d’au moins 10% le budget du département de la police, qui devrait recevoir plus d’argent alors même que d’autres programmes doivent affronter des coupes. Cette manifestation a eu lieu alors que le rédacteur en chef du Philadelphia Inquirer démissionnait, suite à un tollé provoqué par un gros titre déplorant les dégâts matériels: «Les bâtiments comptent aussi». Les habitants ont également été ébranlés par l’apparition d’un groupe armé composé en majorité d’hommes blancs dans le quartier de Fishtown à la mode, lundi dernier [le 1er juin].

Parmi les Philadelphiens qui se sont rassemblés samedi, il y avait des membres de l’équipe de basket-ball des 76ers et un couple qui s’est marié au milieu de la manifestation.

• À Louisville, une ville en deuil après l’assassinat de Breonna Taylor et David McAtee par la police, le leader des droits civils Jesse Jackson a appelé les élu·e·s à adopter une loi contre les lynchages et à éliminer les protections des policiers contre les poursuites judiciaires.

• Dans la Simi Valley, en Californie, où quatre policiers blancs de Los Angeles qui avaient brutalement battu et tué Rodney King ont été acquittés en 1992, ce qui a déclenché des émeutes, environ 2000 personnes ont défilé devant l’hôtel de ville pour exiger la fin des violences policières.

• Des milliers de manifestants ont déferlé sur le Golden Gate Bridge de San Francisco avec l’accord des autorités. Des dépanneuses ont bloqué la circulation automobile dans les deux sens, et la police a ordonné aux véhicules pris au milieu du pont d’éviter les manifestants.

• À Denver, des joueurs et des entraîneurs de l’équipe de football des Broncos se sont joints à une marche depuis la capitale de l’État jusqu’au Civic Center Park en ville. «Votre voix est lourde, et c’est important», a déclaré Justin Simmons, le responsable de la sécurité des 5th-year, à la foule. En 2016, la NFL [National Football League] avait mis sur la touche Colin Kaepernick – l’ancien quarterback des 49ers de San Francisco – pour avoir mené des manifestations contre la brutalité policière. Mais alors que de plus en plus de joueurs se sont exprimés après le meurtre de Floyd, le responsable de la NFL a présenté des excuses.

Les manifestants de Denver ont également été rejoints par une fanfare dès le premier jour des manifestations, depuis qu’un juge fédéral a ordonné à la police de cesser l’utilisation aveugle d’armes et de projectiles chimiques (gaz) contre des manifestants pacifiques.

• Les autorités ont également ordonné à la police de réduire l’utilisation des gaz lacrymogènes, dont les experts en santé publique avertissent qu’ils pourraient exacerber la propagation du coronavirus, à Portland et à Seattle. «Notre communauté est très préoccupée par l’utilisation du gaz CS [gaz lacrymogène, ortho-chloro-benzal malonitrile, qui produit immédiatement un larmoiement, une irritation de la peau et des muqueuses en général] pour la gestion des foules, en particulier à un moment où nous luttons contre une pandémie», a indiqué le maire de Portland, Ted Wheeler, dans sa déclaration de samedi. «Le gaz ne devrait pas être utilisé à moins qu’il n’y ait une menace sérieuse et immédiate à la sécurité des vies, et qu’il n’y ait pas d’autre alternative viable pour la dispersion.»

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Après près de deux semaines de troubles caractérisés par des violences policières et des comportements répréhensibles visant les manifestant·e·s, plusieurs villes ont réduit leurs effectifs policiers.

La police de Jersey City n’a pas porté d’équipement antiémeute et une atmosphère paisible a régné pendant l’après-midi étouffant. Les manifestant·e·s ont distribué de l’eau et des snacks, et presque toute la foule portait des masques faciaux. Les manifestant·e·s ont scandé les noms des personnes tuées par la police ces dernières semaines, dont Floyd et Taylor, ainsi que «pas de justice, pas de paix».

• Les couvre-feux, qui, selon les experts des droits civils, donnent aux policiers une grande marge de manœuvre pour violer arbitrairement le droit à la liberté d’expression des manifestant·e·s, ont également été levés dans la plupart des villes de Californie, Dallas, San Antonio et Atlanta. Mais elles sont restées en place dans de nombreuses villes américaines, y compris à New York, où deux policiers ont été suspendus sans solde après avoir été filmés en train d’infliger des violences aux manifestant·e·s. L’un d’eux a été pris en train de retirer le masque d’un manifestant avant de l’asperger de gaz poivré.

• Deux officiers à Buffalo, Robert McCabe et Aaron Torgalski, ont été accusés d’agression samedi, selon les procureurs, après qu’une vidéo les a filmés en train de bousculer un manifestant de 75 ans lors de récentes manifestations. La police de Buffalo, cependant, a soutenu ses collègues. Samedi, une foule de policiers, de pompiers et d’autres personnes en congé se sont rassemblés devant le palais de justice pour manifester leur soutien à Robert McCabe et Aaron Torgalski et ont applaudi lorsque les accusés ont quitté le palais de justice après avoir été inculpés mais libérés sans caution.

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La semaine a été marquée par des victoires progressives dans l’affaire Floyd, avec l’annonce de charges contre trois anciens policiers qui étaient présents lors de sa mort, tandis que les charges contre le policier qui s’est agenouillé sur son cou ont été élevées au meurtre au second degré. A Minneapolis, les manifestants ont été rejoints par la députée américaine Ilhan Omar. «Le service de police de Minneapolis est pourri jusqu’à la racine», a-t-elle déclaré à la foule, «et donc quand nous le démantelons, nous nous débarrassons de ce cancer et nous permettons à quelque chose de beau de se lever.» (Article publié par The Guardian, le 7 juin 2020; traduction rédaction A l’Encontre)

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