lundi
27
mai 2019

A l'encontre

La Brèche

Par Daisy Zamora

Dans un entretien [1] exclusif accordé par l’ex-magistrat de la Cour Suprême de Justice du Nicaragua au journaliste Carlos Fernando Chamorro [ancien directeur de Barricada du FDSLN et directeur de El Confidencial et de Esta Noche, attaqués par les paramilitaires], on remarque l’aplomb avec lequel Me Solís explique les raisons ou les motifs politiques qui ont motivé les différentes mesures bénéficiant au président Ortega, parmi lesquelles, le pacte avec Arnoldo Alemán (le représentant du patronat et de la droite, en octobre 2009) et une réforme constitutionnelle impliquant la réélection présidentielle car, dit-il, ce type de décisions politiques «sont normales dans d’autres pays». Ce qui le surprend est la dynamique que de telles décisions ont déclenchée, le fait qu’elles aient conduit à un état de terreur sous lequel la dictature Ortega-Murillo, coupable de crimes de lèse humanité, a submergé le pays.

Il semblerait donc que, pendant toutes les années précédentes, l’ex-magistrat ait vécu dans un Nicaragua que les autres Nicaraguayens méconnaissent, qui est comme «les autres pays». Il laisse entendre que notre pays aurait une tradition civile et démocratique et que, partant de là, ces mesures «politiques» ont été «normales», comme elles le seraient «ailleurs».

Il y a donc deux Nicaragua: l’un imaginaire, qui est celui d’en haut, où semble avoir vécu M. Solís et où l’on trouve aussi les dictateurs avec leur famille, leurs proches et le cercle du pouvoir composé par les hauts fonctionnaires du gouvernement, ainsi que le grand capital. Ce Nicaragua-là serait «comme d’autres pays» (avec une tradition civile et démocratique). L’autre Nicaragua, le réel, est celui de la plaine où nous habitons nous autres, des citoyens simples, normaux, et qui a été transformé par la dictature et ses hommes de main en un mélange de foire, d’hospices et de camp de concentration. Dans le Nicaragua réel où vit l’immense majorité de la population, tout ce qui se passe est régi par le pouvoir universel des dictateurs et en particulier, par les va-et-vient, les caprices ou les extravagances de la vice-présidente–première dame–compagne du commandant, Rosario Murillo.

Dans le Nicaragua-foire dans lequel nous vivons, Managua a été, pendant des années, la ville de l’éternel Noël. Des sapins de Noël et des décors aux lumières multicolores dans tous les ronds-points qui donnaient à la capitale un air de foire et de célébrations perpétuelles. Quand les arbres et les décors d’un Noël éternel ont enfin disparu [en avril 2019], des centaines «d’arbres de vie» ont surgi: de gigantesques structures en métal aux couleurs multiples avec des milliers de lumignons qui ont encore réchauffé une capitale déjà bien chaude car les rayons du «soleil nicaraguayen en or brillant» [2] s’y reflètent toute la journée sur le métal de ces arbres-là, appelés aussi «chayopalos», et la nuit, lorsque la fraîcheur nocturne devrait nous soulager, les longues files «d’arbres»restent allumées avec des centaines de milliers d’ampoules colorées qui renvoient de la chaleur. [arbre métallique semi-mystique, en métal, que Murillo fait construire]. Chaque «chayopalo» coûte environ trente mille dollars et il y en a des milliers partout à Managua. Si le Nicaragua était «Comme d’autres pays», les millions de dollars gaspillés dans le non-sens de ces «arbres» auraient été investis dans l’amélioration des écoles publiques ou dans la construction d’hôpitaux dans chaque département du pays, ou encore dans un programme, par exemple, de soutien aux paysans. Et comme si cela ne suffisait pas avec ces arbres-là, tous les immeubles publics ont aussi été peints aux couleurs criardes, en particulier, le rose du Mexique ou «rosa chicha», la couleur préférée de Murillo, qui porte des vêtements, des écharpes et des bijoux mélangeant toutes les couleurs possibles.

Dans le Nicaragua-hospice dans lequel nous vivons, le blason national est devenu un tampon psychédélique; tous les papiers officiels portent un «chayopalo» comme logo et l’écriture type Courier aux couleurs d’un dessin d’élève de maternelle de la vice-présidente/Première dame/Compagne du commandant Ortega, tout comme sa calligraphie, sont présentes partout. Sans parler de la prolifération d’immenses panneaux de propagande pour les Ortega-Murillo.

Le pays-hospice a aussi des gens qui prient dans les ronds-points sous l’ordre des dictateurs, et ces cérémonies religieuses sont au service de leurs projets (ou supercheries) comme, par exemple, l’utilisation de la Vierge qu’ils ont faite: elle est devenue «la Vierge du Canal» à l’époque du vanté canal interocéanique [contrats passés avec une firme de Hongkong, une escroquerie qui, heureusement, ne s’est pas réalisée car elle a provoqué un désastre écologique avec le Lac Nica, entre autres]. Il faut ajouter à tout cela les connotations quasi religieuses des estrades-autels fleuris au possible ainsi que les nombreuses plantes et fleurs mises partout où les dictateurs se rendent, afin de les projeter comme s’ils étaient des dieux ou des images sacrées. En outre, telle une déesse, les caprices de la vice-présidente/ première dame/ compagne du commandant sont exécutés au pied de la lettre, qu’elle offre des manuscrits de Rubén Darío à l’un ou à l’autre, ou qu’elle ordonne de démonter une fontaine ou une conque sonore (voir le quotidien La Prensa, 4.5.2014), les deux en bon état. Et si quelqu’un, au sein du gouvernement, ose donner son avis, il est aussitôt viré de son poste, comme ce fut le cas de deux fonctionnaires.

Dans cet hospice à ciel ouvert qu’est devenu notre pays, les citoyens ne sont pas des êtres humains mais des vandales, des vampires qui sucent le sang, des êtres minuscules, des eunuques, des mégots, des rien, des fantômes, des âmes mesquines et diaboliques, des fantoches, une coalition de démons, tout ce que l’on voudra, sauf des personnes. Il arrive aussi que les défunts puissent garder leurs postes, comme l’ingénieur René Núñez, président de l’Assemblée Nationale, qui est resté en poste après sa mort parce que la vice-présidente/première dame avait besoin de lui, de sa présidence de l’Assemblée depuis l’au-delà pendant qu’elle manœuvrait pour caser son pion et sbire, Gustavo Porras, au poste de président de l’organe législatif.

Dans le Nicaragua chrétien-socialiste et solidaire-camp de concentration, à l’aune des discours de paix et d’amour des dictateurs et des mots d’ordre «les pauvres d’abord» et «le peuple est le président», la police d’Ortega et les paramilitaires (en connivence avec l’armée) massacrent des jeunes au cri de «on y va, en force» et le protestation populaire est écrasée brutalement dans tout le pays par la persécution et la terreur, les perquisitions et la confiscation de médias indépendants, de centres de défense des droits humains et d’ONG tout en commettant des crimes de lèse humanité. Ces neuf derniers mois, il y a eu presque cinq cent quarante assassinats et il y a plus de mille cinq cents disparu(e)s, quelque sept cents emprisonné(e)s [3] contre lesquels toutes les charges et accusations sont fausses et environ quarante mille personnes exilées, parmi lesquelles l’on dénombre soixante-deux journalistes. Mais au milieu de cette horreur-là, les discours de la vice-présidente/première dame sont toujours transmis tous les jours par la radio à toute la population. Dans ses laïus ennuyeux style fourre-tout, Murillo dit tout ce qui lui passe par la tête, depuis la météo jusqu’à l’annonce du prochain feuilleton télévisé, et tel que l’a remarqué un journaliste de La Prensa, la vice-présidente dit et redit mille fois les mots Dieu, paix, dialogue, réconciliation, victoire et sécurité.

Me Rafael Solís doit donc savoir que ce qu’il a dit à Carlos Fernando Chamorro dans son interview, en affirmant que «les décisions politiques prises en bénéfice exclusif d’Ortega sont comparables à celles que “d’autres pays” prennent normalement» est faux. Il doit aussi savoir que l’immense majorité de la population du Nicaragua trouve son argument inacceptable. À moins de croire, comme le croit Murillo – ou Rosario, comme il l’appelle avec une note de ferveur et de tristesse –, que nous les Nicaraguayens ne sommes pas des êtres humains qui réfléchissent, mais une tout autre chose. (Traduction A l’Encontre, avec Ruben N., reçu le 24 janvier 2019)

____

[1] Entretien que fut diffusé récemment par Esta Semana (Réd)

[2] Vers célèbre du Poème Allá lejos, du poète Nicaraguayen Rubén Darío (Réd)

[3] Le dernier tapport de la CSPN relève, avec noms et prénoms et détail: 753 prisonniers politiques.

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Les dominants, l'euphémisation des termes et la novlangue

George Carlin (1937-2008) était un «humoriste» politique et social qui décortiquait la société capitaliste américaine et éclairait ses principaux traits. Dans ce spectacle donné en 1990, il instruisait le procès de la novlangue qui s'est imposé avec force depuis lors, aussi bien dans la gestion des guerres impérialistes que dans le management des entreprises, pour s'enraciner dans la vie quotidienne. Après la crise des «subprimes», on n'est plus «sans domicile», mais on a choisi un «mobile home» avec le peu d'épargne qui a résisté à la fonte brutale imposée par les banques et les assurances et qui a contraint des propriétaires de petites maisons à s'acheter une caravane de seconde main et de chercher, dans les vastes contrées des Etats-Unis, un nouvel emploi.

George Carlin avait un esprit décapant, donc éliminant les idées superficielles dominantes pour faire ressortir le véritable sens de ce qu'elles ont pour fonction de cacher, de camoufler.

(Réd. A l’Encontre)

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