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12
novembre 2019

A l'encontre

La Brèche

Mexique. L’accord catastrophique d’AMLO avec Trump

Publié par Alencontre le 14 - juin - 2019

AMLO présente l’accord avec Trump comme une «victoire», le 8 juin, à Tijuana, Baja California

Par Manuel Aguilar

Avec l’engagement du gouvernement mexicain de «protéger» sa frontière sud avec 8000 membres de la Garde nationale, récemment constituée, afin d’empêcher l’entrée dans le pays des caravanes de milliers de Centraméricains et de Caribéens en route vers les Etats-Unis, Andrés Manuel López Obrador (AMLO) a cédé au chantage lancé par Donald Trump: l’augmentation de 5%, dès le 10 juin, des taxes sur les exportations du Mexique vers les Etats-Unis. Dans le strict style de la «diplomatie» à la Trump, ce dernier a engagé un bras de fer auquel AMLO ne pouvait et ne savait comment résister. Trump plaçait les négociations commerciales sur le terrain des «questions d’immigration» et profitait sans vergogne de la situation pour préparer sa réélection. Trump a acculé le gouvernement d’AMLO en l’obligeant à accepter ses conditions: faire de la Garde nationale, dans sa première mission répressive, la patrouille «états-unienne» à la frontière entre le Mexique et le Guatemala.

Une authentique catastrophe diplomatique et politique

Ce vendredi 7 juin sera enregistré comme le jour où le gouvernement d’AMLO a connu un nouveau revers, une véritable catastrophe, cette fois dans le domaine des relations extérieures. Il a fait montre de sa totale faiblesse devant les exigences du gouvernement impérialiste du Nord exposées de la manière la plus grossière possible par l’insolent résident de la Maison Blanche. La diplomatie d’AMLO et de son ministre des Affaires étrangères, Marcelo Ebrard, est restée discrète, se montrant toujours prête à «dialoguer» avec un personnage qui n’a aucune retenue pour ce qui a trait aux provocations et autres accès de colère. Un «dialogue» qui était en réalité un monologue dans lequel les éclats de Trump ont guidé les représentants de son gouvernement dans les négociations: le vice-président Mike Pence et le secrétaire d’Etat Mike Pompeo. Trump a obtenu ce qu’il voulait, à savoir transformer le Mexique en véritable arrière-cour des Etats-Unis qui lui permettrait de freiner et de prendre en charge la répression des vagues croissantes d’émigrant·e·s pour les empêcher d’atteindre la frontière nord. [Voir reportage «Ciuadad Juarez» ci-dessous.]

Le gouvernement d’AMLO a «obtenu» en échange la suspension de la taxe de 5% sur ses exportations vers les Etats-Unis (qui représentent 80% du total exporté). Mais Trump a conditionné la suspension de la taxe au respect par le gouvernement mexicain de sa tâche de barricade migratoire. Son efficacité sera examinée dans les 90 jours. Par conséquent, connaissant les ambitions sans limites des impérialistes, l’«accord» du 7 juin n’élimine en aucune façon (complètement) la menace d’une augmentation des taxes sur les exportations. Elle peut sans aucun doute être utilisée à nouveau si les intérêts de Trump l’exigent. Et pour Trump, le comportement extrêmement conciliant d’AMLO au cours de ces jours – qui marquent les six premiers mois de son gouvernement – constitue déjà une expérience très utile pour le reste de la période présidentielle de six ans.

Les possibilités d’une politique défensive existaient et n’ont pas été pleinement exploitées par MORENA (Movimiento de Regeneración Nacional), le parti d’Obrador. En termes de politique extérieure, il n’y eut guère de tentative de mener des actions conjointes avec les grands secteurs qui, aux Etats-Unis, s’opposent à Trump, à l’intérieur comme à l’extérieur du Parti démocrate. Même Nancy Pelosi, la cheffe des démocrates à la Chambre des représentants (députés), s’est clairement prononcée contre la politique grossière et arrogante de Trump. Dans les très nombreuses communautés de Mexicains et de leurs descendants en Californie, au Texas, à Chicago et dans d’autres régions des Etats-Unis, il existait un potentiel de solidarité avec une position plus ferme et plus combative de la part du gouvernement mexicain. Et certainement la plus grande faiblesse d’AMLO a été sa politique interne: le gouvernement a été à mille lieues d’appeler à une mobilisation nationale, massive et anti-impérialiste pour la défense de la souveraineté nationale. Le soutien à AMLO des secteurs bourgeois les plus visibles s’est manifesté. On peut citer tout particulièrement la lettre qui lui a été envoyée par Alberto Bailleres, le quatrième capitaliste le plus riche du Mexique. A Tijuana, le 8 juin, AMLO a organisé un rassemblement avec des milliers de personnes amenées par les charros (bureaucrates syndicaux) du SNTE (Syndicat national des travailleurs de l’éducation). AMLO était entouré de gouverneurs, de députés du PRI (Parti révolutionnaire institutionnel), de membres du PAN (Parti d’action nationale) et, bien sûr, de fonctionnaires et de dirigeants de Morena qui «célébraient» un accord ayant évité une crise au Mexique. Un accord que, comme l’a déclaré AMLO lui-même: «nous n’avons qu’à le respecter».

AMLO et le groupe dirigeant n’ont même pas osé exercer une minimale indépendance face aux exigences de Trump. «Notre dignité nationale est la limite», «Nous ne négocions pas sous la menace», «Notre posture est celle de la dignité et de la fermeté», toute cette rhétorique des dirigeants mexicains a disparu devant l’arrogance impérialiste. Choisissant un terrain de «rationalité», d’«amitié» et de «dialogue», ils ont cru que celui sur lequel les impérialistes évoluaient. Or, les «raisons» et les intérêts concrets sont toujours les déterminants de leurs actions et de leurs décisions.

Face aux provocations constantes, les réactions des «obradoristes» ne constituaient pas de véritables réponses: «Nous ne voulons pas nous battre avec Trump», «Nous ne levons pas un poing fermé, mais une main ouverte», «Nous voulons maintenir la belle relation entre le Mexique et les Etats-Unis», «Personne ne détruira notre amitié», «Le Mexique ne veut pas de confrontation», etc. Tout cela n’a fait que renforcer davantage le provocateur consommé et quand il a poussé au maximum son racisme et son arrogance, en affirmant sans retenue que «le Mexique a plus besoin des Etats-Unis que les Etats-Unis ont besoin du Mexique», face à une telle humiliation insolente, la seule chose qu’AMLO pouvait dire était: «Je suis le propriétaire de mon silence» et il a levé sa main en faisant le signe «amour et paix».

Le Mexique, premier exportateur d’automobiles aux Etats-Unis, avant le Canada

Quelle est la signification de cet énorme revers subi par le gouvernement d’AMLO dans ses relations internationales avec son puissant voisin du Nord? Cette démonstration d’impuissance quasi totale a mis en évidence la relation de subordination et de dépendance du groupe dirigeant mexicain et plus largement de la classe capitaliste mexicaine vis-à-vis des impératifs de Washington. Bien sûr, elle exprime l’intégration croissante de l’économie mexicaine dans la structure capitaliste états-unienne, ses relations de plus en plus étroites et profondes. Certes, le côté mexicain est le plus faible, mais en même temps l’intégration croissante avec l’économie des Etats-Unis implique, précisément, une place complémentaire de l’économie mexicaine de plus en plus importante pour la dynamique impérialiste: intégration de régions entières dans ses projets et entreprises, exploitation optimale de la main-d’œuvre mexicaine à bon marché, etc. Après tout, l’économie mexicaine a aujourd’hui remplacé la Chine comme première source d’importations pour les Etats-Unis. Cependant, la bourgeoisie mexicaine et son gouvernement sont à des années-lumière d’avoir l’initiative et une action indépendante quelque peu proche de celle des dirigeants du pouvoir chinois.

Une situation dangereuse

Les signaux sont de plus en plus inquiétants. Loin de sa victoire électorale retentissante il y a un an, qui avait permis d’injecter dans les sentiments populaires la conviction de surmonter la terrible situation héritée des gouvernements précédents, les six premiers mois du gouvernement d’AMLO ont renforcé l’incertitude au niveau économique et dans la société en général. L’argument défensif est élémentaire: «on ne peut pas en six mois modifier le cours de la corruption et de la décadence datant de très nombreuses années». C’est vrai. Mais au cours de ces six premiers mois, de nombreux signes indiquent plus une aggravation qu’un dépassement des tendances antérieures.

Sur le plan économique, la situation est assez incertaine et déroutante. Tout d’abord, AMLO maintient un discours optimiste qui s’oppose non seulement aux analyses et opinions d’une majorité d’économistes, dont beaucoup ne sont pas du tout opposés au président. Pratiquement seuls des collaborateurs qui lui sont très proches maintiennent cet optimisme: une croissance de plus de 2% de l’économie, certains vont jusqu’à 3 ou 4%. Ce qui se passe dans l’économie mondiale n’est pas très encourageant non plus et ne va pas dans la direction souhaitée par les optimistes.

La situation de Pemex, de loin la principale entreprise du pays et le pilier fondamental des finances publiques, est très mauvaise: une entreprise surendettée avec une notation de crédit très basse qui s’est traduite dans le projet de construction de la raffinerie Dos Bocas à Tabasco. Le budget a dû être réduit de moitié. La construction de l’aéroport prévu de Santa Lucía est suspendue dans l’attente des rapports environnementaux. Pour ce qui est de la construction du train maya, la date du début des travaux n’a même pas été annoncée; sans compter que les affrontements divers avec les communautés indigènes qui s’opposent ouvertement à sa construction sont loin d’être terminés.

La situation d’insécurité persiste. Au cours des six premiers mois de 2019, il y a eu plus d’homicides qu’au cours de la même période en 2018. Bref, très peu de progrès ont été réalisés dans la définition d’un véritable nouveau cap qui transcende la décadence et la stagnation héritées des gouvernements précédents. Jusqu’à présent règnent le pragmatisme le plus plat, l’improvisation, le manque de projets à long et même à moyen terme. Bref, un manque de perspectives possibles et réalistes.

Au niveau politique, nous sommes également très loin de l’euphorie de la victoire électorale d’il y a un an. Lors des récentes élections qui se sont tenues, début juin, dans plusieurs Etats de la République, deux ressortaient, car était en jeu le poste de gouverneur. Dans ces deux Etat, Puebla et Baja California, MORENA a été victorieux. Mais l’abstentionnisme était de loin majoritaire, atteignant près de 70% des personnes inscrites sur les listes électorales.

L’internationalisme est la seule voie

Le Mexique, comme l’indique ce qui précède, se trouve dans une situation de contradictions majeures qui détermineront le cours du mandat de six ans d’AMLO durant lequel de grands conflits sont prévisibles. Parmi ceux-ci, le potentiel conflictuel de secteurs de travailleurs et travailleuses et de leurs alliés opprimés (femmes, peuples autochtones, pauvres) occupe une place décisive.

Son insertion sociale et géographique par rapport à l’impérialisme le plus puissant du système capitaliste – qui traverse une étape très complexe que la présidence Trump traduit à l’échelle internationale –l’affecte directement et fortement. Une frontière de plus de 3000 kilomètres est partagée entre le Mexique et les Etats-Unis. Et, conjointement, sa frontière sud mexicaine est connexe avec la zone la plus violente et conflictuelle d’Amérique centrale constituée par le triangle Guatemala, Honduras et El Salvador. Tout cela détermine que les mouvements politiques et sociaux au Mexique ont immédiatement un caractère international.

Aux Etats-Unis, il y a des millions de Mexicains et de citoyens d’origine mexicaine qui, face à un appel révolutionnaire, indépendant et internationaliste, peuvent devenir de puissants alliés de la lutte anti-impérialiste et anticapitaliste qui surgit au sein des travailleurs mexicains et de leurs alliés opprimés. De même, diverses composantes des masses laborieuses aux Etats-Unis doivent être intégrées, en perspective, comme des alliés potentiels des luttes libertaires et émancipatrices des travailleurs au Mexique.

Les décisions de l’accord entre AMLO et Trump affectent et sacrifient la vie et la destinée de milliers de travailleurs et de pauvres opprimés fuyant la misère et la répression du triangle de la violence centraméricaine, sans oublier la situation au Nicaragua. La répression du gouvernement mexicain, agissant en tant que garde-frontière du gouvernement de Washington, contre les centaines de milliers de Centraméricains et de Caribéens qui continueront d’essayer d’entrer et ceux qui entreront au Mexique pour poursuivre leur marche vers les États-Unis, débouche sur une exigence. S’affirme la nécessité pour défendre leurs droits fondamentaux comme hommes et femmes que les éléments d’une mobilisation unissent les secteurs les plus avancés du peuple du Mexique aux peuples frères d’Amérique centrale et à ceux et celles qui les défendent également aux Etats-Unis.

La Garde nationale incluant la police militaire face aux migrant.e.s
le 5 juin

Des milliers de Centraméricains et de Caribéens ont déjà été arrêtés et déportés par le gouvernement d’AMLO sur ordre de Trump. La transformation du Mexique de facto en «pays tiers sûr» dans la mesure où l’accord entre AMLO et Trump contraint le Mexique à «prendre en charge» et «surveiller» les milliers de demandeurs d’asile ayant déposé ou voulant déposer une procédure aux Etats-Unis, aggravera la situation de centaines de milliers d’hommes, de femmes, d’enfants et de personnes âgées d’Amérique centrale et des Caraïbes. En effet, ils seront renvoyés par les Etats-Unis et enfermés dans des camps de réfugiés dans les conditions d’hygiène et de santé les plus difficiles, en attendant soit leur expulsion du Mexique, soit leur entrée aux Etats-Unis, de plus en plus difficile. La Garde nationale, censée être créée pour lutter contre la criminalité et garantir la sécurité des Mexicains [voir l’article publié sur ce site en date du 15 avril 2019], est déjà utilisée dans sa première opération d’envergure, devenir la police des frontières du gouvernement américain au Chiapas afin d’empêcher les migrant·e·s d’Amérique centrale et des Caraïbes d’atteindre la frontière nord et de tenter de la traverser pour demander asile aux Etats-Unis.

L’accord catastrophique entre AMLO et Trump, avec ses énormes conséquences dans les jours et les mois à venir, pose la nécessité d’une compréhension des éléments connexes de la situation politique qui s’ouvre en Amérique du Nord et en Amérique centrale pour initier toute action. S’affirme comme fil conducteur l’exigence de luttes des peuples et des nations unies depuis la frontière du Canada et des Etats-Unis jusqu’au canal de Panama, une lutte que l’impérialisme américain impose avec son hégémonie dans la région. Les petits gouvernements du Guatemala, du Honduras et d’El Salvador, le gouvernement subordonné d’AMLO au Mexique, sont tous des affluents de l’impérialisme du Nord qui, de fait, les unit pour défendre leurs intérêts. Les peuples et les travailleurs de ces pays, avec leurs diversités nationales et leurs spécificités régionales, font face à un objectif commun historique de libération nationale et d’émancipation sociale. Cet objectif de libération et d’émancipation est battu en brèche par l’impérialisme américain et ses partenaires capitalistes juniors régionaux et ses gouvernements dépendants. La libération nationale et l’émancipation sociale ne peuvent être réalisées que par l’union internationaliste des masses laborieuses et des peuples de ces nations organisées en une fédération socialiste des nations. (Mexico, 10 juin 2019; traduction A l’Encontre)

Manuel Aguilar est historien, auteur de nombreux ouvrages sur l’histoire sociale et politique du Mexique.

*****

Reportage. Ciudad Juarez, otage des pressions de Donald Trump

La ville frontière avec les Etats-Unis craint l’imposition de droits de douane si la politique migratoire mexicaine n’est pas assez répressive aux yeux du président américain.

Par Frédéric Saliba

Un fort vent d’incertitude souffle sur Ciudad Juarez (Etat de Chihuahua). La ville frontalière mexicaine, aussi exotique qu’un parking d’autoroute, est séparée de sa flamboyante jumelle américaine, El Paso (Texas), par un canal asséché. Au milieu, une barrière métallique rouillée bloque le passage des clandestins qui rêvent d’une vie meilleure. Et chaque matin, les salariés de Ciudad Juarez découvrent avec angoisse les nouveaux tweets de Donald Trump.

Le locataire de la Maison Blanche a fait de cette agglomération industrielle de 1,3 million d’habitants une des principales cibles de ses pressions douanières et migratoires sur son homologue, Andres Manuel Lopez Obrador («AMLO»). Au point de contraindre le président mexicain de gauche à renoncer à sa politique humaniste.

Chaque jour, vers 15 heures, une étrange valse d’anciens bus scolaires débute aux abords des parcs industriels de Ciudad Juarez. Pas d’élèves à l’intérieur, mais des ouvriers des maquiladoras, ces usines tournevis qui alimentent à bas coût le marché américain. C’est la relève devant le gigantesque hangar de Ledvance, leader asiatique de l’éclairage qui produit ici plus de six millions d’ampoules par an. Le va-et-vient des entrées et des sorties donne le tournis. Certains ouvriers discutent autour des deux glacières d’une vendeuse de sandwichs et de boissons fraîches.

«On l’a échappé belle», lâche Filipo Garcia, opérateur de 45 ans, en référence à l’accord arraché, vendredi 7 juin, entre Washington et Mexico. Il a levé la menace d’un droit de douane de 5 % que M. Trump faisait peser, depuis huit jours, sur tous les produits en provenance du Mexique. Cette taxe devait progresser chaque mois, jusqu’à atteindre 25 % en octobre, si le gouvernement mexicain ne stoppait pas l’immigration clandestine.

«On aurait perdu notre boulot», renchérit Jésus Regalado, technicien de 31 ans. Ces taxes auraient immédiatement fait perdre au Mexique sa compétitivité, faisant fondre les carnets de commande au bénéfice notamment de l’Inde. Selon le gouvernement, 1,2 million d’emplois ont ainsi été sauvés dans un pays où 80 % des exportations sont destinées aux Etats-Unis (près du tiers du produit intérieur brut, PIB).

«C’est juste un répit»

Mais dans les bureaux de Ledvance, Velia Lopez, responsable des ressources humaines, ne partage pas le soulagement de ses salariés: «C’est juste un répit. Trump reste imprévisible. A quand sa prochaine attaque contre nous?» La question hante aussi Pedro Chavira, président de l’Association locale des maquiladoras: «Trump a compris l’intérêt d’associer l’immigration à l’économie. On est pris en otage par ce levier politique qui mobilise ses électeurs avant le scrutin américain de 2020.»

Tout a commencé le 29 mai, entre Ciudad Juarez et El Paso. Ce jour-là, vers 4 heures du matin, des agents américains arrêtent un groupe record de 1 036 Centraméricains qui traversent illégalement la frontière.

Le lendemain, Donald Trump diffuse la vidéo sur Twitter, dénonçant le laxisme des élus démocrates américains et de Mexico dans la lutte contre les clandestins. La crise est réelle: le Bureau américain des douanes et de la protection des frontières a arrêté, en mai, 144 200 clandestins. Une hausse de 32 % par rapport à avril, et + 178 % en comparaison avec mai 2018. Du jamais vu depuis treize ans!

Pour Rodolfo Rubio, spécialiste des migrations à l’université El Colegio de Chihuahua, «AMLO est en partie responsable. Sa politique, basée sur le respect des droits de l’homme et la libre circulation des personnes, a provoqué un appel d’air migratoire. Face à l’ultimatum douanier lancé, fin mai, par M. Trump, [il] n’a pas eu d’autre choix que de céder au profit d’une politique plus répressive.»

Mexico s’est donc engagé à renforcer les contrôles migratoires à sa frontière sud, avec le Guatemala, alors que les arrestations de sans-papiers ont déjà décollé, passant de 8 248 en janvier à 23 679 en mai. L’accord signé vendredi renforce aussi un programme controversé, obligeant, depuis décembre 2018, les demandeurs d’asile aux Etats-Unis à attendre au Mexique le traitement de leurs dossiers par la justice américaine.

«Leur profil a changé»

C’est à quelques mètres de la frontière américaine qu’ils enregistrent d’abord leur demande dans le Centre mexicain d’attention global aux migrants (CAIM). «Leur profil a changé, constate Enrique Valenzuela, coordinateur local du CAIM, aux traits tirés par la fatigue. On a vu exploser le nombre de femmes et d’enfants non accompagnés venant d’Amérique centrale.» Selon le gouvernement, 521 000 migrants sont ainsi entrés au Mexique en 2019, dont 159 395 mineurs, plus du tiers voyageant seuls.

En larmes, Francisca Saconia, Guatémaltèque de 32 ans, pénètre dans le grand hall du CAIM, avec un groupe d’autres Centroaméricaines expulsées par les autorités américaines. Ses deux enfants jouent sans bien comprendre le drame que vit leur mère.

«Nous avons passé trois jours horribles dans un centre de rétention surpeuplé à El Paso.» Et M. Valenzuela de déplorer: «Comme elle, beaucoup s’impatientent et bravent l’interdiction de traverser la frontière pour se livrer aux patrouilles frontalières américaines au lieu de s’enregistrer préalablement ici, comme demandeur d’asile, avant de se rendre à une convocation aux Etats-Unis.» Le CAIM les oriente ensuite vers les foyers catholiques et laïques, dont le nombre est passé de deux à quatorze en un an.

Direction la Casa del migrante, à l’ouest de la ville. Le père Javier Calvillo qui gère l’établissement accueillait 10 000 migrants en 2017. Leur nombre a triplé l’an passé. «Aujourd’hui, on en reçoit environ 300 par jour», s’alarme le religieux.

Des dizaines d’enfants jouent dans la cour, où trône un autel dédié à la Guadalupe, la vierge métisse des Mexicains. Les adultes s’entassent sur les côtés. D’autres tentent de dormir sur des matelas en mousse dans les bâtiments, où hommes et femmes sont séparés. «C’est un goulot d’étranglement, soupire le père Calvillo. La plupart n’auront pas d’autres choix que de rentrer chez eux ou de rester au Mexique.»

Statut de «pays tiers»

AMLO leur propose des emplois. Samedi 8 juin, il s’est félicité que son homologue américain ait accepté son «plan intégral de développement» du sud du Mexique et de l’Amérique centrale. Mais les concessions qu’il vient de lui accorder laissent présager des écueils: «S’attaquer aux causes des migrations, dont la misère, est judicieux, explique Luis Enrique Gutierrez, économiste à l’université autonome de Ciudad Juarez. Mais cela prendra des décennies alors que Trump exige une baisse drastique de l’afflux migratoire.»

AMLO joue gros. Il a accepté de réviser, d’ici quarante-cinq jours, l’accord avec Washington. Si le flux migratoire ne diminue pas, son gouvernement, qui a toujours refusé que les demandes d’asile aux Etats-Unis soient réalisées sur le territoire mexicain, serait prêt à accepter ce statut de «pays tiers sûr».

Lundi, M. Trump a renouvelé à demi-mot sa menace «d’instaurer des taxes». Le président américain s’apprête, mardi 18 juin, à déclarer sa candidature à sa réélection. Pour M. Gutierrez, «les habitants de Juarez vont vivre dans l’incertitude permanente jusqu’au scrutin présidentiel américain de novembre 2020». (Article publié dans Le Monde du 13 juin 2019, p. 3)

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