
Par Samuel Farber
Le secrétaire d’État américain, Marco Rubio, a rencontré en février le petit-fils de Raúl Castro lors d’une réunion de la Communauté des Caraïbes (CARICOM) sur l’île de Saint-Kitts. Les livraisons de pétrole vénézuélien à Cuba avaient déjà cessé, à la suite de l’enlèvement du président Nicolás Maduro par les États-Unis. Peu après, Donald Trump a ordonné un blocus de toutes les livraisons de pétrole à destination de l’île, quelle que soit leur origine, bien qu’il ait depuis autorisé un pétrolier russe à effectuer une livraison, la première depuis janvier. [Un pétrolier russe, le 31 mars, a débarqué sa cargaison dans le port de Matanzas.]
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La réunion à Saint-Kitts a été suivie de négociations entre des représentants de Cuba et des États-Unis. Peu d’informations ont filtré sur le contenu des discussions, mais Cuba s’est déclarée disposée à verser une somme forfaitaire à titre de compensation pour les confiscations qu’elle a effectuées au début des années 1960, somme qui sera distribuée par Washington aux quelque six mille plaignants (entreprises et particuliers confondus). Le gouvernement cubain a déjà conclu des accords similaires avec le Canada, la Suisse, le Royaume-Uni et la France, bien que les sommes en jeu aient été bien moins importantes.
Les deux parties auront plus de facilité à s’entendre sur les questions économiques que sur les questions politiques. Ces dernières années, le gouvernement cubain a fait plusieurs concessions au secteur privé, même s’il est souvent revenu sur celles-ci par la suite. Néanmoins, le secteur privé contrôle actuellement la majeure partie du commerce de détail. Le monopole de l’État sur le commerce extérieur s’est affaibli, les entreprises privées ayant pu importer davantage de marchandises de l’étranger. Et, surtout, le nombre de Cubains employés dans le secteur privé a considérablement augmenté, ceux-ci représentant désormais environ un tiers de la population active. Une loi autorisant la création d’entreprises mixtes public-privé a récemment été adoptée, bien que les effets concrets de cette politique restent à examiner.
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Il existe pourtant de sérieux obstacles à un accord économique avec les États-Unis. Contrairement au Venezuela, Cuba a peu à offrir au plan économique. Il ne reste pratiquement plus rien de l’industrie sucrière. Quant au tourisme, on trouve une pléthore d’hôtels de luxe neufs, mais vides. Les bâtiments anciens, les routes, les voitures particulières, les transports publics et les services tels que le ramassage des ordures se sont tous délabrés. Les administrations états-uniennes, qu’elles soient républicaines ou démocrates, seront enclines à s’implanter à Cuba pour cueillir les fruits mûrs des projets de reconstruction et des services, et à ignorer le reste. Les Cubains qui voient les États-Unis comme un sauveur économique sont voués à la déception. Lorsqu’une puissance impériale intervient dans un pays moins développé, il existe une asymétrie fondamentale entre la recherche du profit de la métropole impériale et les besoins matériels de ses colonies.
Pour les États-Unis, il existe d’importants obstacles juridiques et politiques à un accord avec Cuba. La loi Helms-Burton de 1966 [dont le titre officiel est Cuban Liberty and Democratic Solidarity (Libertad) Act] a systématisé et renforcé le blocus économique de l’île. Cette loi [à valeur extra-territoriale] est censée rester en vigueur jusqu’à ce que la démocratie soit établie à Cuba. Elle ne peut être abrogée que par le Congrès (ce qui a constitué un obstacle aux tentatives de Barack Obama, durant son second mandat (janvier 2013-janvier 2017), de renouer des relations avec Cuba). Le titre III de la loi autorise les ressortissants des Etats-Unis à poursuivre en justice les entreprises étrangères qui «font le commerce» de biens confisqués par le gouvernement cubain, bien que les présidents des Etats-Unis puissent suspendre cette disposition. Tous les présidents, de Bill Clinton à Joe Biden, républicains comme démocrates, l’ont fait – à l’exception de Donald Trump.
Relativement peu de citoyens américains d’origine cubaine ont intenté des poursuites pour obtenir une indemnisation ou récupérer leurs biens. Mais cela pourrait changer si Trump conclut un «accord» avec Cuba similaire à celui qu’il a conclu avec le Venezuela. La plupart des Cubano-Américains seraient mécontents de tout accord qui maintiendrait la famille Castro au pouvoir. Cela pourrait également avoir des répercussions électorales pour les républicains: en Floride, 5 à 6% des électeurs sont des Cubano-Américains.
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Quant au gouvernement cubain, il est peu probable qu’il commette un suicide politique et renonce au monopole du Parti communiste, que la Constitution place au-dessus de la Constitution elle-même. Le gouvernement ne permettra pas non plus une démocratisation significative de la société cubaine. Il pourrait toutefois être disposé à réactiver le Registro de Asociaciones et à assouplir – dans une certaine mesure – ses critères d’enregistrement des nouvelles associations. La loi de 1985 sur les associations stipule qu’aucun nouveau groupe ne peut être enregistré s’il a des objectifs identiques ou similaires à ceux d’un groupe déjà enregistré. Cela empêche la formation non seulement de partis politiques autres que le Parti communiste, mais aussi de toute association qui ferait concurrence aux organisations affiliées au parti, telles que la Fédération cubaine des femmes ou la Confédération des travailleurs cubains.
Le gouvernement cubain serait susceptible d’accepter la libération de ses quelque mille prisonniers politiques, bien qu’il tenterait également de les expulser dès leur libération (comme il l’a fait par le passé). Il serait encore plus intéressé par le choix des exilés politiques autorisés à revenir: la priorité serait donnée à ceux qui seraient prêts à investir dans le pays.
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Il faut bien comprendre qu’il n’y a absolument rien de démocratique dans les négociations entre les représentants de Trump et le gouvernement cubain. Si un accord est conclu, ce sera le pur produit d’une politique imposée d’en haut. Contrairement aux précédents présidents des Etats-Unis, Trump n’a même pas prétendu avoir une justification démocratique pour sa politique étrangère, et ces négociations n’apporteront aucune démocratisation significative à Cuba (sauf à une certaine accentuation de libéralisation économique). Ce que Trump attend réellement de ces négociations, c’est de battre le gouvernement cubain afin de réaffirmer et de consolider le contrôle des Etats-Unis sur l’Amérique du Sud et «l’hémisphère occidental». Compte tenu du déséquilibre des forces, le gouvernement cubain cherche avant tout à gagner du temps, dans l’espoir qu’une administration post-Trump lui permette de récupérer une partie de son pouvoir. Mais il ne fait guère de doute que ce gouvernement devra faire des concessions substantielles à Washington pour survivre.
Pourtant, le régime cubain n’abandonnera jamais ses revendications «révolutionnaires», quelles que soient les représailles de Trump. L’Amérique latine a déjà connu des exemples de postures révolutionnaires masquant un virage conservateur. Du début des années 1940 au début des années 1980, le Mexique était sur le papier une république démocratique, mais en réalité un État à parti unique, dont les soi-disant partis d’opposition étaient contrôlés par le Partido Revolucionario Institucional (PRI) au pouvoir. Il existait une certaine liberté de la presse, tant que les journalistes ne remettaient pas sérieusement en cause le PRI. Malgré les nombreuses industries nationalisées du Mexique, le dynamisme économique après la Seconde Guerre mondiale provenait de plus en plus du secteur privé en pleine expansion. Dans le cadre de sa dissimulation «révolutionnaire», le PRI a soutenu la Révolution cubaine, faisant du Mexique le seul pays d’Amérique latine à entretenir des relations diplomatiques avec Castro pendant de nombreuses années. Dans le même temps, cependant, il a donné carte blanche à la CIA – autorisant, entre autres, la surveillance des personnes se rendant à Cuba via les aéroports mexicains. (Article publié par la London Review of Books, le 1er avril 2026; traduction par la rédaction de A l’Encontre)

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