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Brésil. Olavo de Carvalho, le «philosophe» de Bolsonaro

Publié par Alencontre le 8 - janvier - 2019

Olavo de Carvalho

Par Ricardo della Coletta

L’un des hommes les plus influents du gouvernement de Jair Bolsonaro n’est ni militaire ni politique. A 71 ans, Olavo de Carvalho vit depuis 2005 aux Etats-Unis, où il enseigne la philosophie par Internet. Jusqu’à récemment, il était traité comme une caricature de l’extrême droite et du néoconservatisme au Brésil, mais quelque chose a radicalement changé avec la victoire de Bolsonaro lors des élections présidentielles d’octobre. Non seulement les Brésiliens ont appris que Carvalho est le gourou intellectuel de certains des conseillers les plus proches du président élu, mais ils ont découvert que c’est ce «philosophe» controversé des réseaux sociaux qui a recommandé les nouveaux ministres des Affaires étrangères (Ernest Araújo) et de l’Education (Ricardo Vélez Rodriguez) à Jair Bolsonaro.

• Ladite nouvelle droite qui est arrivée au pouvoir au Brésil sous Bolsonaro – un mouvement qui mélange la défense de l’ultralibéralisme économique à celle du conservatisme moral – a le philosophe Olavo de Carvalho comme une référence intellectuelle claire. Flávio Bolsonaro, sénateur élu et fils aîné du nouveau président, et son frère Eduardo ont fait des pèlerinages à Richmond, capitale de la Virginie, pour participer à des émissions YouTube à côté de Carvalho et l’écouter dénoncer un complot communiste imaginaire pour détruire les valeurs familiales et la civilisation judéo-chrétienne.

«Bien qu’il ne soit pas un universitaire, Carvalho est un intellectuel qui exerce une influence considérable sur l’opinion publique brésilienne. Et il y travaille depuis plusieurs décennies, d’abord comme chroniqueur dans les journaux, puis dans les réseaux sociaux, où il trouve ses disciples», explique Alvaro Bianchi, politologue et professeur à l’Universidade Estadual de Campinas. Il y a «peu de vérité» dans son travail philosophique, plein de simplifications et de théories conspiratrices, dit Alvaro Bianchi, mais il est très persuasif et efficace avec son public.

• En plus d’être «philosophe», Carvalho est écrivain – auteur de 18 livres, comme le montre son profil Twitter –, conférencier et journaliste. Il a construit sa carrière comme un autodidacte, n’obtenant jamais un diplôme formel, et disqualifiant toujours le travail des intellectuels actifs dans les universités. Le mépris est réciproque dans les facultés de son pays, où ses textes sont ignorés ou méprisés. «Je suis seulement intéressé à le lire pour comprendre comment il est possible que le nouveau droit l’ait comme idole et qu’il influence tant de gens au Brésil», dit José Arthur Giannoti, professeur émérite de la Faculté de philosophie, lettres et sciences humaines à l’Université de São Paulo.

Cette image d’intellectuel marginalisé est renforcée par son passé peu orthodoxe. Dans les années 1980, il a donné des cours d’astrologie et est devenu membre d’un ordre spirituel musulman (tariqa: terme renvoyant à des confréries mystiques souvent rattachées au soufisme). Un personnage très éloigné de celui qui met en garde, aujourd’hui, dans ses vidéos, contre la menace d’islamisation de l’Occident.

• Le succès et l’emprise de Carvalho au sein et sur la nouvelle droite brésilienne, au point de devenir un phénomène médiatique, s’expliquent principalement par son militantisme sur Internet ces dernières années. Il maintient un profil Facebook avec plus de 540’000 adeptes, et son site web offre un séminaire de philosophie en ligne pour 60 reais (environ 15 euros) par mois!

Les thèmes de ses vidéos sont variés. Dans l’une, il définit l’ancien président Lula da Silva comme le «chef suprême du communisme latino-américain»; dans une autre, il condamne «l’idéologie du genre, le droit à l’avortement et le “gayzisme” (l’homosexualité)» comme faisant partie d’une «révolution culturelle» coordonnée par la gauche.

• Il est habituel que ses analyses soient mélangées à des théories conspiratrices d’origine douteuse ou à des informations fausses (infox ou fake news). En 2008, il a assuré qu’Obama avait reçu «le soutien énergique d’Al-Qaida, du Hamas, de l’Organisation de libération de la Palestine, d’Ahmadinejad, de Kadhafi, de Fidel Castro, de Chavez et de toutes les forces pro-communistes et pro-terroristes dans le monde». Lors des dernières élections au Brésil, il a accusé le candidat du PT (Parti des travailleurs), Fernando Haddad, de faire l’apologie de l’inceste. Il fut vigoureusement contredit et il a fini par effacer ce message de son site.

• Carvalho est souvent présenté comme un esprit qui s’est rebellé contre le prétendu monopole de penseurs de gauche dans la presse et les écoles du Brésil. Il fait souvent allusion au «marxisme culturel», une théorie conspiratrice qui utilise des textes du penseur marxiste Gramsci, pour dénoncer une prétendue infiltration communiste dans les institutions culturelles.

Dans ses vidéos, il tente d’adapter cette théorie au contexte brésilien. Par exemple, il affirme: «Pendant la période du gouvernement militaire [1964-1985], la gauche dominait la presse brésilienne. Il n’y avait pas un journal dont le rédacteur en chef n’était pas communiste» (sic). Peu importe que ce type de «théorie» ne soit pas approuvée par les historiens et les experts. Il trouve un sol fertile parmi ses disciples.

• Les deux ministres que Carvalho a recommandés à Bolsonaro (entrés en fonction le 1er janvier) partagent bon nombre des idées du principal penseur du nouveau droit du Brésil. Le nouveau chef des Affaires étrangères, le diplomate Ernesto Araújo, promet, par exemple, de lutter contre «l’alarmisme climatique» et les prises de position en faveur «du droit à l’avortement» considérées comme «anti-chrétiennes». Les idées de Carvalho, reléguées depuis des années aux enfers de l’Internet, sont enfin au pouvoir. Ainsi, l’époque où le portrait de ce philosophe n’était que celui d’un militant excentrique du néoconservatisme dans les réseaux sociaux, sans conséquences majeures, est derrière nous. (Tribune publiée dans le quotidien El Pais, en date du 7 janvier 2019)

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