dimanche
19
janvier 2019

A l'encontre

La Brèche

Paulo Guedes et Jair Bolsonaro: la synthèse de l’ultra-libéralisme et de l’ultra-autoritarisme

Par Heloísa Mendoça

Une domination de l’économie commence à prendre forme au Brésil. Elle s’effectue sous les ordres de l’économiste ultralibéral Paulo Guedes, 69 ans [formé à l’école des Chicago Boys qui ont configuré l’économie chilienne sous la dictature de Pinochet], son portefeuille regroupe les fonctions exercées antérieurement par trois ministères: Finances, Planification et Industrie, et Commerce extérieur. Le projet de fusion figurait déjà au programme de Jair Bolsonaro et donnait des indices sur l’orientation que l’équipe suivrait quand il s’agirait de l’Etat: plus sa fonction est réduite, mieux c’est. La fusion révèle également l’ampleur du pouvoir que le président élu accorde à son gourou économique pour une tâche fort difficile. M. Guedes doit assainir les comptes publics, réformer les retraites, réduire le taux de chômage et remettre le Brésil sur la voie d’une croissance durable.

S’il y a une chose que Bolsonaro n’a jamais niée, depuis le début de sa campagne, c’est sa connaissance limitée de l’économie. Il a donné carte blanche à Guedes, ardent défenseur de la privatisation de toutes les entreprises publiques, au point que les nominations des nouveaux PDG (CEO) des banques publiques (la BNDES surtout) et de Petrobras, qui sont généralement faites par le président élu, ont été établies par lui. L’économiste Roberto Castello Branco [formé à l’Université de Chicago et directeur du géant minier Vale SA, un destructeur certifié de l’environnement et pionner d’une économie extractiviste] vient d’assumer la présidence de la compagnie pétrolière d’Etat avec pour priorité l’amélioration de la production et l’accélération des désinvestissements prévus [pour ouvrir le champ aux investisseurs privés].

Pour réduire le trou dans les comptes publics, estimé à 139 milliards de reais cette année (33 milliards d’euros) et inverser l’augmentation de la dette, qui atteint 77% du PIB, Paulo Guedes propose trois axes: les privatisations – une question épineuse dans la société brésilienne –, la simplification fiscale [flat tax] et la sécurité sociale. Toutefois, il fait valoir que la principale réforme visant à résoudre le problème fiscal est la (contre)réforme du système de retraites, une question qui a «étouffé» ses prédécesseurs. Guedes est même allé jusqu’à dire dans son discours d’investiture que le système des retraites est une usine à inégalités. «Celui qui légifère et juge a les plus grandes retraites et le peuple les plus petites moins» [mieux, des retraites inférieures pour tous, y compris les petits… pour autant qu’ils en aient une].

La réforme des retraites sera, en fait, le test décisif du gouvernement Bolsonaro auprès du Congrès. Ses 52 députés et le soutien déclaré des ruralistes (défenseurs des intérêts du secteur de l’agrobusiness, une des fractions parlementaires les plus puissantes) et des évangéliques sont insuffisants. Dans la pratique, il sera nécessaire de toucher à de nombreux intérêts qui concernent directement la population.

Tout indique, à ce jour, que le nouveau président, bien qu’ayant acheté l’idée de la capitalisation [système de retraite par capitalisation, comme le deuxième pilier en Suisse, et non par répartition], serait disposé à réajuster la (contre)réforme dans plusieurs projets. Bolsonaro a déclaré jeudi que l’âge de la retraite devrait être porté à 62 ans pour les hommes et 57 ans pour les femmes [antérieurement 53 pour les femmes et 55 ans pour les hommes; mais il faut tenir compte de l’espérance de vie au Brésil: 71,4 ans pour les hommes, pour de larges secteurs c’est inférieur, 78,9 ans pour les femmes, de même avec une espérance inférieure pour de très larges couches de femmes; le Brésil, en moyenne, se trouve au 74e rang mondial pour l’espérance de vie moyenne, parmi les causes de mortalité après les 4 premières {attaques cardiaques et autres maladies coronariennes, la pneumonie, le diabète pas ou mal soigné), il y a la «violence»].

Bien que Guedes ait demandé «de l’aide» des parlementaires pour l’approbation des changements sur les retraites, le nouveau superministre a déclaré que si les réformes ne fonctionnent pas, il dispose déjà d’un plan B afin d’équilibrer les comptes; cette hésitation a été mal reçue par son équipe d’économistes. Sa proposition consisterait à assouplir les règles rigides du budget fédéral [avec ce que cela implique comme décisions redistributives de première importance].

Pour composer son superministère, Guedes a réuni les «Brazilian Chicago Boys». C’est un groupe d’économistes qui, comme lui, sont passés par l’Université de Chicago, temple de la pensée économique libérale ultra, qui ont l’intention d’appliquer au Brésil les idées qu’ils y ont apprises et qui se résument sous le mantra «moins d’Etat, plus d’initiative privée». Chicago Boys était le surnom donné aux jeunes Chiliens qui ont étudié dans cette université américaine – avec Milton Friedman à sa tête – puis mis en œuvre des réformes économiques ultralibérales dans les années 1970, au milieu de la période dictatoriale d’Augusto Pinochet. Au Brésil, le groupe Guedes a déjà été baptisé «Chicago Oldies» (les vieux, au lieu des jeunes). Le président de Petrobras est l’un des premiers Chicago Boys à être nommé (voir ci-dessus).

Le pari sur Guedes, qui n’a aucune expérience dans le secteur public, est élevé. Le ministre «a toujours été un bon stratège pour les banques et les gestionnaires d’actifs [il dirigeait un fonds d’investissements de type «private equity» [avec rachats, restructurations et démantèlements, reventes], mais la question n’est pas de savoir s’il est un bon leader d’une si grande équipe et comment il fera face à la politique», explique Alexandre Chaia, professeur d’économie à la Faculté Insper [une business school créée à São Paulo en 1987, dirigée par Marco Lisboa qui fut ministre du budget sous le gouvernement Lula, mais dont le profil ressort mieux lorsque l’on sait qu’il fut vice-président de Itaú Unibanco et proche de Joaquim Levy qui a marqué l’approfondissement du tournant néolibéral sous le gouvernement de Dilma Rousseff. Cela informe aussi bien sur Marco Lisboa que sur Lula et Dilma]. En fait, le futur surhomme, Guedes, n’a qu’une brève expérience politique. En 1989, il a conseillé le candidat à la présidence Guilherme Afif Domingos [du Parti social-démocrate et qui fut nommé par Dilma Rousseff à le texte du Secrétariat des petites et moyennes entreprises; ce qui confirme, une fois de plus, le type de gestion économique de Dilma Rousseff]. Originaire de Rio de Janeiro, Paulo Guedes a fait fortune dans le secteur financier.

Selon Alexandre Chaia, cependant, il ne fait aucun doute que le pouvoir de décision accordé à Guedes a été reçu assez positivement par les marchés financiers (la Bourse) et le monde des affaires, qui approuvent les propositions défendues par le superministre. Cependant, le professeur souligne qu’il est encore trop tôt pour savoir si son équipe concrétisera le virage ultralibéral promis. Malgré l’enthousiasme de Guedes, il y a des obstacles au Congrès, dans la société et dans le propre gouvernement de Bolsonaro qui peuvent entraver ses plans.

Les principales réformes que le nouveau gouvernement souhaite mettre en œuvre dépendent encore d’une négociation politique complexe et de l’approbation du Congrès, qui est beaucoup plus fragmenté politiquement [nombre de partis représentés et fractions parlementaires] que lors de la législature précédente.

«Nous avons aussi besoin de savoir comment et à quelles décisions Bolsonaro va renoncer. Apparemment, il soutiendra une privatisation moins généralisée [afin d’assurer une rente au secteur militaire, par analogie au secteur du cuivre sous Pinochet] et davantage d’ouverture de l’économie [avec la concurrence qui en découle pour le capital local] et de mesures pour lever les obstacles bureaucratiques, pour améliorer l’environnement des affaires du pays», explique le professeur. Le ministre favorise le passage du système actuel à un système de capitalisation ou de contributions individuelles [fonds de pension personnalisé], un modèle similaire à celui adopté au Chili, où il a travaillé comme professeur dans les années 1980.

Dans son premier discours en tant que ministre, il a déclaré que ce mois-ci, il annoncera les mesures et les propositions de réformes structurelles qui seront envoyées au nouveau Congrès. Il prendra ses fonctions le 1er février. «J’ai une avalanche de mesures, il ne manquera pas de nouvelles mesures» dit-il. «Je pense que nous allons vers la démocratie libérale, nous allons ouvrir l’économie, simplifier les impôts, privatiser, décentraliser les ressources des Etats et des municipalités.» (Article publié dans El Pais du 7 janvier 2019; traduction et édition par réd. A l’Encontre)

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Les dominants, l'euphémisation des termes et la novlangue

George Carlin (1937-2008) était un «humoriste» politique et social qui décortiquait la société capitaliste américaine et éclairait ses principaux traits. Dans ce spectacle donné en 1990, il instruisait le procès de la novlangue qui s'est imposé avec force depuis lors, aussi bien dans la gestion des guerres impérialistes que dans le management des entreprises, pour s'enraciner dans la vie quotidienne. Après la crise des «subprimes», on n'est plus «sans domicile», mais on a choisi un «mobile home» avec le peu d'épargne qui a résisté à la fonte brutale imposée par les banques et les assurances et qui a contraint des propriétaires de petites maisons à s'acheter une caravane de seconde main et de chercher, dans les vastes contrées des Etats-Unis, un nouvel emploi.

George Carlin avait un esprit décapant, donc éliminant les idées superficielles dominantes pour faire ressortir le véritable sens de ce qu'elles ont pour fonction de cacher, de camoufler.

(Réd. A l’Encontre)

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