lundi
22
juillet 2019

A l'encontre

La Brèche

Par Fernando Silva

Le 14 juin [jour de «grève générale»] fut un jour de victoire. Bien que la grève générale elle-même ait été partielle, toute la journée a été marquée par une combinaison de grèves, de mobilisations massives, de marches et de blocus depuis les premières heures du matin. Ce fut une grande journée de protestations et d’initiatives de lutte d’innombrables secteurs sociaux, combinant différents agendas qui renforcent l’opposition au gouvernement dans la rue [action directe].

Il y a eu une forte paralysie, surtout dans les transports et chez les salarié·e·s du secteur public, avec, en première position, les enseignants. Les transports (bien que partiellement) et l’éducation ont été paralysés dans pratiquement tous les Etats de la Fédération et du District fédéral, selon une enquête du G1 (site d’informations du groupe Globo). Selon la même enquête, il y a eu une paralysie significative des travailleurs de la banque dans 11 capitales du pays. Il y a également eu une grève notoire des pétroliers, des dockers et des métallurgistes (toutes les usines de montage de l’ABC – la vaste région industrielle à la périphérie de São Paulo – se sont arrêtées).

Dans les marches et les meetings il y avait beaucoup de présence de jeunes qui adhéraient aux mouvements de protestation dans les écoles et les universités. Le MTST (Mouvement des travailleurs sans toit) a joué un rôle important dans la région métropolitaine de São Paulo avec barrages routiers et dans une moindre mesure dans certaines autres villes.

Les manifestations de fin d’après-midi dans la moyenne ont été très animées, certaines très massives, considérant que c’était une journée de grèves et donc de difficultés pour se déplacer. Il s’agissait d’actes beaucoup plus importants que le jour de la grève générale en 2017, bien cette dernière ait été plus importante. Entre autres raisons, parce qu’en 2017, il y a eu une plus grande unité des centrales syndicales contre la réforme de la législation du travail et la destruction de la sécurité sociale, contrairement à cette année. Les centrales syndicales les plus modérées et traditionnelles, comme l’UGT (Union générale des travailleurs, formée en 2007) se sont retirées la veille, ce qui a contribué, par exemple, à retirer des trains et des bus de la grève dans la région métropolitaine de São Paulo. Ce geste reflète peut-être la position de certaines centrales syndicales dans la négociation de la contre-réforme de la sécurité sociale et le sentiment d’être quelque peu pris en compte par le rapport présenté par le «Centrão» [un rapport avec quelques modifications marginales: voir à ce sujet l’article publié sur ce site en date du 18 juin 2019] à la Commission de la Constitution et de la Justice de la Chambre (CCJ) des représentants, la veille de la grève.

Il convient également de noter que, comme pour les 15M et les 30M, la capillarité des manifestations du 14 était très large, ne se limitant pas aux capitales, mais se répétant dans des centaines de villes. Selon la CUT (Centrale unique des travailleurs), il y a eu des grèves et des manifestations dans 385 villes; le site G1 a officiellement enregistré des mobilisations dans plus de 200 villes dans le pays. C’est assez significatif

Mais quels que soient les chiffres les plus exacts, on peut affirmer sans risque de se tromper que le 14 juin s’inscrit dans la courbe ascendante de la résistance sociale et populaire au gouvernement et à ses politiques. Les luttes sociales ont un rôle de premier plan. Ce mouvement de masse pas encore unifié, aux multiples facettes, mais avec divers acteurs de notre classe, est en plein essor et s’installe sur la scène politique du pays.

Par exemple, dans le cas de la contre-réforme de la sécurité sociale, le rapport présenté par le «Centrão» au CCJ concernant le projet initial de Guedes-Bolsonaro est une défaite partielle du gouvernement. Le retrait de la capitalisation est une énorme défaite pour le capital financier en particulier. L’expression des différences dans les sommets du pouvoir, certes, mais aussi l’expression d’une résistance populaire croissante. La lutte et la résistance des fonctionnaires au niveau des Etats et des municipalités contribuent également à expliquer le retrait des Etats du projet qui fait l’objet de discussions au sein de la commission.

En tout état de cause, il n’y a pas encore eu de tournant dans la situation. Dire que la courbe de résistance augmente n’est pas la même chose que d’ignorer les contradictions de cette conjoncture. Outre le retrait de certaines centrales syndicales, il y a eu aussi une action coordonnée du pouvoir judiciaire pour prévenir la grève, en particulier dans le secteur des transports. Contrairement aux mobilisations du mois de mai [éducation], il y a eu aussi un autre niveau de répression policière contre les piquets de grève et les barrages, qui visaient à affaiblir la grève tôt le matin du 14 juin.

Il y a eu des dizaines d’arrestations de militant·e·s, d’étudiant·e·s et de travailleurs dans certains Etats comme Rio Grande do Sul et São Paulo. Le fait que la bataille politico-idéologique pour la contre(réforme) des droits de salarié·e·s à la sécurité sociale ne soit ni gagnée ni consolidée dans la majorité de la population n’en est pas moins important. Il y aura un recul du gouvernement et de la droite pour ce qui est de sa propagande et de ses mobilisations.

La crise du gouvernement s’est aggravée

Dans la suite d’une journée de protestations et de luttes, s’aggrave la crise du gouvernement et des échelons élevés du pouvoir. D’abord le rapport sur la protection sociale a tendu les relations entre Paulo Guedes (ministre de l’économie) et Rodrigo Maia (président de la Chambre des députés) et a incité ce dernier à de nouveau élever le ton contre le gouvernement le même jour que les manifestations du 14 juin. Bolsonaro continue d’accroître le nombre de personnes prenant leurs distances et reste piégé dans son clan militaro-olaviste [référence au gourou de Bolsonaro: Olavo de Carvalho].

Le général Santos Cruz a affirmé qu’Olavo De Carvalho était «un déséquilibre»

Dans la semaine du rapport sur la protection sociale, il a congédié deux généraux, le général Santos Cruz du Secrétariat de la communication, afin de soutenir ses enfants [qui font face à diverses «affaires»] et le gourou lunatique (Olavo de Carvalho), et le président du système postal pour erreur de «syndicalisme». Ce n’était pas suffisant. Il a renvoyé Joaquim Levy [ancien ministre de l’économie, personnalité du monde bancaire] – ou l’a forcé à démissionner – de la présidence du BNDES (Banque brésilienne de développement, créée en 1952), un des représentants les plus fiables pour les marchés financiers. Il est presque incompréhensible que nous ne prenions pas en compte le caractère d’une faction d’extrême droite radicale, truculente et idéologique que le président de la République représente réellement.

En tension avec le centre et après quelques discordes avec les militaires, Bolsonaro a décidé, suite à des hésitations, de se profiler dans la défense de Sergio Moro, parce que ce serait exagéré de se battre avec tous les secteurs du gouvernement qui lui accordent un soutien. Ce dernier cas – celui de la révélation des conversations inacceptables entre Sergio Moro et les juges de Lava Jato – est un autre formidable facteur d’une crise qui use l’image du pouvoir et pourrait faire s’écrouler la principale «réserve morale» de la droite brésilienne durant ces années de réaction [depuis le début de la campagne du «Lava Jato» initiée dès 2014-2015].

Une débâcle générale du soutien au gouvernement, une éventuelle chute de Sergio Moro ou la perte de crédibilité de toute l’opération Lava Jato pourraient être fatales pour le bolsonarisme et le gouvernement. Et cela n’est pas exclu, suite à de nouvelles révélations du site The Intercept Brazil [qui a révélé le réseau de Sergio Moro et son objectif: empêcher Lula de se présenter] qui pourraient apparaître. A quoi s’ajoute l’approche très critique des principaux magazines du pays, à commencer par Veja, vis-à-vis de Sergio Moro. L’hypothèse d’un effondrement précoce de la Bourse et du gouvernement est toujours valable.

Depuis la mobilisation du 15M jusqu’à aujourd’hui, certains des principaux secteurs bourgeois et leurs médias ne mesurent plus beaucoup leurs propos. Ils se sont fait un point d’honneur de ne pas cacher les scandales (Sergio Moro) ou même les mouvements de protestation (Globo a largement couvert le 14 juin, avec modération dans la contre-propagande).

Cette réaction dure et même surprenante d’une bonne partie des putschistes [au sens de ceux qui ont organisé l’éviction de la présidente Dilma Rousseff en août 2016] et des médias pro-Lava Jato à l’égard du gouvernement renforcent un scénario marqué par des incertitudes et le soupçon logique que de nombreux scénarios restent ouverts dans les coulisses du pouvoir. Après tout, la stagnation économique est imminente; nous nous dirigeons vers un niveau plus élevé de violence sociale et politique, Bolsonaro, bien que violent et avec beaucoup de pouvoirs, ne semble pas viser à unifier les sommets du pouvoir (pour autant qu’il se propose de le faire).

Et évidemment, une sortie de droite négociée – autour des secteurs du centre et des militaires, avec les éléments fondamentaux du capital et des médias liés aux entreprises – peut émerger. Il suffit de voir qu’aujourd’hui Rodrigo Maia (avec l’aval de ces secteurs) est celui qui dirige le processus d’approbation de la (contre)réforme de la sécurité sociale, malgré «l’usine de crises» que constitue le gouvernement, selon ses propres termes.

Le mouvement a besoin de continuité

Du côté du mouvement et de la résistance sociale, nous devons continuer à donner le ton, en nous concentrant toujours sur les revendications populaires et contre les mesures les plus violentes et les moins populaires du gouvernement. Il est fondamental que le mouvement se poursuive sous la forme d’une nouvelle journée, unifiant les agendas politiques: la sécurité sociale, l’éducation, la démission de Moro/la fin de son paquet anti-pauvreté. De ce point de vue, la tenue d’une nouvelle réunion des centrales syndicales, prévue pour le 24 juin, est importante afin de discuter des prochaines étapes.

Car il est encore possible d’obtenir des victoires, même partielles, s’il n’est pas possible de vaincre la (contre)réforme de la sécurité sociale dans son ensemble (étant donné l’unité du «Centre» autour du nouveau projet). Il est possible d’imposer à ce programme plus de revers si la mobilisation se poursuit.

Mais nous avons encore besoin d’un forum plus large et plus démocratique avec un front unique avec les centrales syndicales, les divers fronts de lutte, les structures étudiantes et de l’enseignement, les représentations des luttes indigènes, de Noirs, des femmes, de tous ceux qui se sont mis en mouvement depuis mars. Seul un forum de cette ampleur pourrait permettre un autre niveau d’articulation des mobilisations contre Bolsonaro. Et nous croyons que le Front populaire sans peur peut jouer un rôle de premier plan dans la recherche de ce niveau d’unité, tout en cherchant à s’affirmer comme le Front pour une articulation et une action plus large et plus dynamique dans le mouvement. (Article publié dans Correio da Cidadania en date du 18 juin 2019; traduction A l’Encontre)

Fernando Silva est journaliste et membre de la direction nationale du PSOL.

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