mercredi
12
décembre 2018

A l'encontre

La Brèche

Editorial de
Esquerda online

Le jour où Jair Bolsonaro (Parti social libéral) a quitté l’hôpital Albert Einstein de São Paulo, où il se remettait de l’agression qu’il avait subie [poignardé le jeudi 6 septembre lors d’un «bain de foule» à Juiz de Fora, dans l’Etat de Minais Gerais dont la capitale est Belo Horizonte] des masses sont descendues dans la rue, répondant à l’appel du mouvement, créé le 30 août, «Mulheres Unidas contra Bolsonaro» (Femmes unies contre Bolsonaro» et avec le #EleNão, «Pas Lui»), pour s’opposer à sa candidature réactionnaire et à l’extrême droite néofasciste [1].

Ce fut l’une des plus grandes manifestations nationales dans notre histoire récente. Les données sont, pour l’heure, imprécises, mais on peut déjà confirmer avec certitude que le total des manifestant·e·s dans les principales villes [parmi lesquelles: São Paulo, Rio de Janeiro, Belo Horizonte, Recife, Salvador, Porto Alegre, Brasília…] avoisine le million de personnes. Des centaines d’autres villes brésiliennes, qui se sont jointes à cette manifestation nationale, n’ont pas encore été prises en compte. A cela, il faut ajouter plus de 60 mobilisations solidaires à l’étranger. Il ne fait pas de doute qu’une «mer de gens» a occupé la rue contre le néofascisme.

Hier (le samedi 29 septembre) était vraiment un jour historique. Beaucoup de choses seront écrites sur l’importance comme sur l’impact de cette journée sur la réalité brésilienne. Mais cinq idées méritent déjà d’être soulignées.

1. Le rôle des femmes

Ce n’est pas un hasard si ce sont ces femmes qui ont dirigé le magnifique mouvement d’hier. La capacité promotrice des femmes s’est exprimée dans plusieurs luttes à travers le monde ces dernières années, en Argentine comme en Espagne. Et, en particulier, est frappante la relation entre la lutte des femmes brésiliennes contre Bolsonaro et les gigantesques manifestations de femmes contre Trump aux Etats-Unis.

Au Brésil, était perceptible ce rôle protagoniste des femmes, aussi bien dans l’essor croissant des manifestations du 8 mars que lors du printemps féministe placé sous le mot d’ordre «dehors Cunha» et contre le Projet de loi (PL) 5069 [2].

Leurs luttes ont montré la voie. En 2017, les mobilisations des femmes ont fonctionné comme une sorte de préambule aux grandes mobilisations de la classe ouvrière, dont le faîte a été la grève générale d’avril contre les plans d’ajustement et les réformes réactionnaires du gouvernement illégitime de Michel Temer.

Et ce qui est plus important: les femmes qui se situaient en position d’avant-garde – hier, ce 29 septembre – n’avaient aucunement le sentiment d’être isolées ou marginalisées, parce qu’à leurs côtés se trouvaient des détachements de travailleurs, de jeunes et de l’ensemble des opprimé·e·s. Les manifestations d’hier ont également été marquées par la lutte contre l’homophobie et le racisme, par des drapeaux brandis par les transsexuels, par la lutte de nous tous qui sommes la cible de la menace néofasciste. Comme il était écrit sur plusieurs banderoles: «S’il porte un coup à notre existence, nous serons la résistance».

2. Une manifestation politique sans précédent

Ce fut un jour qui restera pendant de nombreuses années dans notre mémoire et notre conscience. Il est difficile de trouver dans l’histoire du Brésil des traces d’un mouvement comme celui d’hier, à cause de sa dimension gigantesque à la veille d’une élection nationale (7 octobre et 28 octobre). En général, au moment des élections, l’accent est mis sur les initiatives liées à l’élection des candidats et, dans le meilleur des cas, ont lieu des événements importants propres à la campagne électorale.

Les manifestations de ce samedi attirent l’attention parce qu’elles cherchent à s’immiscer positivement et directement dans l’affrontement qui marque ces élections présidentielles, afin de tenter de modifier la dynamique négative que constitue la croissance (dans les sondages) de l’audience de Jair Bolsonaro et de son agenda politique. Et cela s’est fait sans le contrôle d’un parti ou d’un candidat. L’exemple de cette unité doit sans cesse nous rester à l’esprit, pour nos luttes futures.

3. Une hégémonie des objectifs de la gauche

Dans les jours qui ont précédé les manifestations, certains secteurs de la gauche ont parlé à tort des risques que les manifestations soient utilisées par la droite traditionnelle, en particulier par le PSDB (Parti de la social-démocratie brésilienne) de Geraldo Alckmin, afin de se renforcer au plan électoral.

Cela relève d’une tromperie superficielle. Il est important de noter que les mobilisations étaient unitaires, convoquées et construites par de vastes secteurs. Mais quiconque était dans la rue hier [le samedi 29 septembre] dans tout le pays a pu constater l’hégémonie des thématiques et des objectifs propres à la gauche.

L’écrasante majorité des personnes présentes – femmes et hommes – ne se définissait pas comme membre d’un parti, mais la grande présence des forces militantes de la gauche avec ses principales propositions n’est pas passée inaperçue.

La défense des libertés démocratiques, le rejet de toute forme d’oppression, la défense des droits sociaux ainsi que des conditions de travail et de l’emploi, l’investissement dans des services publics de qualité, le rejet des bassesses de Michel Temer et le slogan «plus jamais la dictature» ont dicté la tonalité de ces mobilisations.

Il est impossible d’imaginer que ce puisse être l’ancienne droite qui bénéficie politiquement d’un tel mouvement de gauche. Sinon, comment expliquer le peu de couverture et même la manipulation des images par les grands médias, très différente de la couverture donnée en 2016 aux manifestations des «amarelinhos» [3].

C’est avec une grande satisfaction que nous devons saluer ce fait: la gauche a à nouveau gagné l’hégémonie dans une manifestation de rue, ce qui doit constituer le terrain principal pour notre activité.

De même se sont exprimées une sympathie en direction des candidats du PSOL (Parti Socialisme et Liberté) et une attention apportée au thème qu’ils mettent en relief; ce qui est le résultat d’une politique d’unité d’action dans cette mobilisation spectaculaire.

4. Quels impacts sur la réalité brésilienne?

Il est encore trop tôt pour tirer toutes les conclusions et leçons de ce qui s’est manifesté le 29 septembre. Mais ce sera certainement un jour que nous célébrerons pendant de nombreuses années.

Nous ne doutons pas de l’importance qu’il y a à battre Bolsonaro dans les urnes [4]; et si c’était possible, qu’il ne puisse même pas atteindre le deuxième tour. Au cours de la dernière semaine de la campagne électorale, nous nous engageons pleinement dans cette tâche [5].

Une chose est certaine: nous pouvons avoir la conviction que la lutte contre l’extrême droite néofasciste au Brésil ne sera pas seulement électorale.

Après ce nouveau «printemps des femmes» [voir note 1], nous savons que cette lutte se déroulera principalement dans les rues, avec des manifestations qui empêchent l’escalade réactionnaire et conservatrice représentée par Bolsonaro et ses alliés. Pour les ennemis de la liberté, aucun terrain ne doit leur être concédé.

Le mouvement «Mujeres Unidas contra Bolsonaro» discute déjà de la convocation d’une nouvelle date pour les manifestations nationales. Il est très important que cette lutte continue, afin que nous puissions vaincre Bolsonaro sur les places et dans les urnes.

5. L’importance de voter pour les femmes de notre peuple

Nous sommes à une semaine de l’élection. Cela ne peut être ignoré. Il faut tirer pleinement parti de cette dynamique pour progresser dans une autre lutte très importante: mettre en échec la sous-représentation inacceptable et néfaste des femmes dans la politique brésilienne.

Pour ne citer que quelques exemples de cette situation aberrante: sur les 513 députés fédéraux, seuls 54 sont des femmes (environ 10%). Il en va de même pour la représentation des Noirs, des indigènes et des LGBT. Sur les 513 députés fédéraux, nous n’avons qu’un seul LGBT.

Dans un classement international de la représentation politique des femmes, portant sur 192 pays, le Brésil se classe honteusement au 152e rang. Dans l’Assemblée législative de l’Etat de Rio de Janeiro, sur les 70 parlementaires, seulement huit sont des femmes. De plus, la cinquième conseillère municipale la mieux élue, Marielle Franco (PSOL), a été exécutée sommairement il y a six mois, dans un crime évidemment politique, toujours impuni [voir à ce propos les articles publiés sur ce site au mois de mars 2018, sous l’onglet Amérique du Sud, Brésil]. Une honte!

Il ne s’agit pas seulement de défendre le vote en faveur des femmes. Mais d’affirmer l’importance d’élire des femmes qui s’identifient aux causes et aux revendications soulevées lors des manifestations du 29 septembre.

C’est pourquoi, en cette dernière semaine de campagne, nous allons dans les rues, sur les places, sur les lieux de travail et d’études, ainsi que dans les quartiers, pour affirmer haut et fort: «appuyer le vote pour une femme dans notre ville», «voter pour des femmes de gauche», «garder en vie la graine plantée par Marielle Franco». Cela pour mentionner quelques-unes, parmi tant d’autres idées, pour mettre fin au préjugé infâme et à l’insoutenable violence envers les femmes, les Noirs et les LGBT.

Avoir la certitude que le mouvement peut être un important point d’appui pour continuer la lutte pour la défense des droits et des conquêtes de toute la classe laborieuse et du peuple brésilien, brutalement attaqué par le putschiste Michel Temer. (Editorial d’Esquerda Online, publié le 30 septembre 2018; traduction A l’Encontre)

_____

[1] Le Monde daté du 3 octobre 2018 écrit: «Dotées du droit de vote depuis 1932 – à condition, dans un premier temps, que les épouses aient l’accord de leur mari –, les Brésiliennes ont déjà ponctué l’histoire politique du pays. En 1968, un petit groupe défilait à Rio de Janeiro contre le machisme et la dictature. Et lors du retour à la démocratie, à la fin des années 1980, la «bancada do batom» (le «lobby du rouge à lèvres») militait pour obtenir l’égalité des droits entre femmes et hommes.

Le mouvement «Mulheres unidas contra Bolsonaro» a surpris par son ampleur et sa capacité de mobilisation très rapide. «Il y a une nouvelle vague de jeunes féministes extrêmement bien organisées sur les réseaux sociaux, qui compensent le manque de pouvoir politique», observe la sociologue Esther Solano.

Dans la continuité du «printemps des femmes», surgi en 2015 pour protester contre les initiatives misogynes du président de la Chambre des députés, Eduardo Cunha, le mouvement se veut sans étiquette politique. Samedi, la majeure partie des manifestantes et leurs soutiens masculins étaient pourtant des sympathisants de la gauche et du PT. Une affinité que les analystes expliquent par les avancées obtenues lors du gouvernement de Lula (2003 à 2010), notamment à travers la loi Maria da Penha, en 2006, permettant de dénoncer les violences domestiques.» (Rédaction A l’Encontre)

[2] Le projet de loi 5069 a été rédigé par Eduardo Cunha (Parti du Mouvement démocratique brésilien) qui fut président de la Chambre des députés du 1er juillet 2015 jusqu’au 7 juillet 2016, tout en étant suspendu du 5 mai 2016 jusqu’en juillet, suite à une procédure qui freina sans cesse les décisions concernant son implication dans les affaires de corruption liées au Lava Jato («Lavage rapide des voitures») et à ses mensonges portant sur ses comptes situés dans les paradis fiscaux pour un total estimé à 40 millions de dollars. Evangéliste conservateur, son projet de loi limitait fortement l’accès légal à l’avortement pour les femmes victimes de violences sexuelles. Il proposa aussi des lois contre les homosexuels. Eduardo Cunha fut arrêté par la police fédérale en octobre 2016 et incarcéré pour une période indéterminée. (Rédaction A l’Encontre)

[3] Référence à la couleur jaune (amarelo) des chemises (identiques à celles portées par l’équipe nationale de football), dans les grandes manifestations de la classe moyenne contre le gouvernement de Dilma Rousseff, avant sa destitution en août 2016. (Rédaction A l’Encontre)

[4]Le dimanche 30 septembre, Jair Bolsonaro a déclaré au grand quotidien O Globo: «Seule une minorité [de femmes] est contre moi.»

De fait, il a l’appui de couches de femmes, organisées par des forces conservatrices et y compris intégristes, défendant «les valeurs familiales» et opposées à l’éducation sexuelle dans les écoles, au même titre que les études de genre à l’université. La candidature de J. Bolsonaro, clairement favorable à la dictature militaire qui s’impose en 1964 et se renforce après 1968, a réouvert un débat sur cette période sombre de l’histoire brésilienne, avec des prises de position dont le centre de gravité se déplace sur la droite. (Rédaction A l’Encontre)

[5] L’enquête sur les intentions de vote effectuée par l’institut IBOPE le 1er octobre crédite les principaux candidats de la manière suivante: Jair Bolsonaro (PSL) 31%, Fernando Haddad (PT) 21%, Ciro Gomes (PDT) 11%, Geraldo Alckmin (PSDB) 8%, Marina Silva (Rede) 4%. Les candidats du PSOL (Guilhermo Boulos) et du PSTU (Vera Lucia) n’apparaissent pas les intentions de vote établies par IBOPE, qui est le principal institut de divers types de sondage au Brésil. Le graphique suivant donne une idée de l’évolution (du 20 août au 1er octobre) des intentions de vote ayant trait aux deux principaux candidats. (Rédaction A l’Encontre)

 

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Le travail dans les entrepôts à l’heure de «l’économie numérique»

Entre votre livraison à domicile d’une commande passé à Amazon et les profits nets de Jeff Bezos, le patron d’Amazon, il y a un «problème». Le tout «fonctionne» sur la base d’une plate-forme qui organise une très nombreuse main-d’œuvre. «Elle» – ses fonctions sont conçues par la direction du groupe – intensifie et contrôle au plus près du travail des salarié·e·s; «elle» contribue à rendre les emplois plus précaires et instables.

Au cours de cette session du séminaire consacré au capitalisme, à Toronto (Canada), Alessandro Delfanti discute des changements à l’œuvre dans l’organisation du travail, de la composition de la classe salariée et de l'évolution des rapports de travail résultant des relations entre le capitalisme et la technologie. Il le fait sur la base d'une étude récente d’un entrepôt d’Amazon en Italie.

Alessandro Delfanti enseigne à l'Institut de Communication, Culture, Information et technologie à l'Université de Toronto. Il fut l'un des principaux membres fondateurs du réseau Log Out! Réseau de résistance des travailleurs et travailleuses à l'intérieur et contre l’économie des plates-formes. Son intervention est en langue anglaise. (Réd. A l’Encontre)

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