dimanche
31
mai 2020

A l'encontre

La Brèche

Jeanine Áñez

Par Leonardo Wexell Severo

Face à la progression de la pandémie en Bolivie et à la censure des médias, la présidente autoproclamée [en fonction depuis le 12 novembre 2019], Jeanine Áñez, a déchiré la Constitution politique de l’État (CPE) et a fait prêter serment à Richard Botello comme dirigeant de Yacimientos Petrolíferos Fiscales Bolivianos (YPFB) – la principale compagnie pétrolière d’État du pays. Richard Botello occupait une place de direction dans la transnationale Schlumberger, la plus grande compagnie de services et équipements pétroliers du monde.

Avec cette nomination [il remplace Herland Soliz, nommé le 16 décembre 2019], qui a eu lieu le 7 mai, Richard Botello devient le troisième président de YPFB. Cette société est enlisée dans des affaires de corruption concernant ses dirigeants successifs qui ont été imposés lors du coup d’État contre le président Evo Morales, parrainé par les États-Unis. Il convient de rappeler que jusqu’à la veille, Botello était membre de la direction de cette transnationale présente en Bolivie.

L’ancien ministre de l’économie et des finances publiques, Luis Arce Catacora, a déclaré à ce propos: «Selon cette donnée [son poste antérieur], le gouvernement ne respecte pas les normes légales, telles qu’elles existent dans plusieurs lois, ainsi que dans la Constitution elle-même.»

Selon l’article 238 de la Constitution bolivienne, «aucune personne ayant occupé des postes de direction dans des sociétés transnationales étrangères ayant des contrats ou des accords avec l’État, et n’ayant pas démissionné au moins cinq ans avant le jour de sa nomination, ne sera autorisée à assumer des fonctions publiques électives (…).»

«Bien que le poste de président de la YPFB ne soit pas électif, il a le même profil, puisque l’entreprise a un caractère stratégique pour le développement national», a déclaré Luis Arce.

Selon l’ancien ministre des travaux publics, Jerges Mercado, «la nomination de Botello est une atteinte à la loi 2027 sur le statut de la fonction publique, car il y a un fort conflit d’intérêts, puisqu’il a été pendant plus de deux décennies cadre d’une entreprise qui a un contrat direct ou indirect avec YPFB». «Compte tenu de la fonction clé de ce poste, par analogie avec l’article 238 de la Constitution, son assermentation est inacceptable», a-t-il souligné.

Mais qui se soucie de la loi quand on essaie de vendre le pays aux enchères, au milieu d’un processus électoral qui a été reporté sans date limite par Jeanine Áñez et ses sous-fifres?

«Áñez usurpe ses fonctions en nommant ce représentant d’une transnationale à la présidence de YPFB, qui a un poste équivalent à celui de ministre. C’est une trahison de la patrie et une enquête pénale doit être ouverte par un tribunal», a déclaré le chercheur et sociologue bolivien Porfirio Cochi, en soulignant que 65 personnes ont été tuées et des centaines blessées en 2003 lors de la lutte pour récupérer le contrôle sur les hydrocarbures.

La corruption et les illégalités

Le nouveau président de l’entreprise publique a été le directeur des «services des forages» de Schlumberger en Amérique latine et a dirigé des «opérations non conventionnelles» [schiste] aux États-Unis. Botello a prêté assermenté devant le pouvoir autoproclamé, un jour seulement après avoir quitté la société transnationale, en remplacement de Herland Soliz, impliqué dans de nombreuses allégations de corruption et d’irrégularités suit à l’octroi de façon irrégulière (sans concours) de contrats d’assurance pour 7,1 millions de dollars et d’achat de combustibles pour 78 millions en avril, alors que le baril était à 20 dollars, ce qui impliquait potentiellement des surcoûts à hauteur de 120 dollars par baril.

Jeanine Áñez a développé une ample censure pour faire taire tout débat sur cette question. A ce propos, l’ancienne directrice des Radios des Peuples Originaux et ancienne directrice exécutive du Centre de Productions Radio de Bolivie, Dolores Arce, est catégorique: «Cette nomination est une nouvelle violation flagrante de la Constitution, puisque, par précaution, pour défendre les intérêts de l’État, ceux qui ont agi ces dernières années en tant que hauts dirigeants des sociétés transnationales ne peuvent être nommés dans le secteur.» Dans la même logique, elle a ajouté que «l’approbation récente, par décret suprême, de l’entrée de différentes semences transgéniques est une violation de la Constitution».

Condamnant la violation de la législation en vigueur et de l’intérêt public, l’ancien ministre Luis Arce, candidat à la présidence bolivienne du Mouvement vers le socialisme (MAS), a souligné qu’en 2006, le président Evo Morales a nationalisé les hydrocarbures et fait de YPFB la plus importante entreprise publique du pays, fournissant à l’État les ressources nécessaires pour investir dans le développement et les programmes sociaux.

Pour l’ancien président Evo Morales, «Herland Soliz et Elio Montes [nommé à la tête du secteur des télécommunications en novembre 2019 et limogé en février 2020], les hommes de confiance de Jeanine Áñez, la présidente issue du coup d’Etat, ont escroqué nos deux plus importantes entreprises, YPFB et ENTEL». C’est une logique néolibérale perverse qui s’aggrave même en pleine pandémie, a-t-il insisté, car «ils veulent détruire ce qui nous a tant coûté pour nous rétablir».

Elio Montes a quitté le gouvernement le 7 février après avoir commis toutes sortes de malversations, telles que le paiement irrégulier et illégal de contrats et de distribution d’avantages à des cadres en qui il avait confiance, ainsi que des dépenses scandaleuses dans des hôtels et des voyages de luxe. L’ancien président d’ENTEL a récemment été arrêté aux États-Unis alors qu’il tentait d’entrer avec 50’000 dollars.

Répression et silence

Parmi les nombreuses combines de Soliz figurent des opérations frauduleuses d’acquisition de pétrole comme mentionné précédemment. Soliz était en fonction depuis le 16 décembre 2019, date à laquelle il a remplacé José Luis Rivero, acteur du coup d’Etat, qui avait déclaré la société d’État «en panne».

Membres de la famille du journaliste de Pagina 12 Sebastian Moro

Le problème est que ces informations ne se retrouvent pas dans les médias boliviens, car les professionnels des journaux, des radios, des réseaux de télévision et des sites web risquent la censure, voire l’arrestation. D’autres, comme le journaliste argentin Sebástian Moro, correspondant de Página 12, n’ont pas eu la même chance. Sebástian Moro a fini par être assassiné par les miliciens d’Ánez. Il a été qualifié de «première victime du coup d’État» par les campagnes internationales pour la démocratisation de la communication.

«Il y a eu des actes de vandalisme et des attaques contre des fonctionnaires, des journalistes et des militants du MAS dans différentes parties du pays. Parmi eux, le gouverneur d’Oruro a vu sa résidence brûlée, des travailleurs de la chaîne de télévision bolivienne et de Radio Patria Nova ont été kidnappés et privés de leur droit au travail par des groupes de choc, et le siège de la Confédération unique des travailleurs paysans (CSUTCB) a été envahi et attaqué», avait dénoncé Sebastian Moro, apportant un témoignage franc et fidèle sur les pratiques criminelles. Plusieurs autres abus, comme le viol par des gangs d’extrême droite d’une fille de moins de 14 ans ou l’enlèvement de José Aramayo, directeur du journal Prensa Rural, attaché à un arbre, ont été rendus invisibles par les médias locaux. Plusieurs radios ont été brûlées, des chaînes de télévision réduites au silence et des journaux occupés. Tout cela n’a été connu que bien plus tard.

«Mon frère a rapporté ce qu’il a subi alors qu’il était déjà dans la clandestinité. J’étais inquiète et je savais qu’il y avait eu un coup d’État très violent contre Evo Morales», a déclaré Penelope Moro, rappelant que l’expertise médicale argentine avait souligné qu’il «avait subi des violences physiques avant son AVC». Outrée, la sœur a fait remarquer que la famille possède des témoignages et des images qui confirment l’agression dont Sebástian Moro a été victime dans sa résidence. «A cette époque, ils s’en prenaient à tous les journalistes qui réfléchissaient à la réalité et annonçaient ce qui allait arriver», a protesté Pénélope Moro.

Le harcèlement et la désinformation

A Cochabamba, la célèbre journaliste Dolores Arce a rappelé que le 1er mai dernier, le président alors en fonction de YPFB, Herland Soliz, a publiquement remercié les médias de n’avoir rien révélé sur les contrats millionnaires de l’entreprise. «Les remerciements ont été faits avant les révélations du journaliste Junior Arias, sur Gigavision. Arias, grâce à des documents, a démontré les contrats biaisés de plusieurs dizaines de millions de dollars que YPFB avait passés directement, sans respecter les procédures et, pire encore, sans aucune transparence», a-t-elle souligné.

Deux jours plus tard, Dolores Arce a rappelé que «le ministre Arturo Murillo a accusé les “mauvais journalistes et les politiciens malavisés” de faire des reportages dans le but d’affecter l’image du gouvernement». «Cette fois, en référence à un nouveau scandale impliquant la fille de Jeanine Áñez, Carolina Ánez, qui aurait fait venir de Tarija un ami – le fils d’une députée et candidat de Juntos [alliance électorale animée par Jeanine Áñez et Samuel Doria Media] – sur un vol de l’armée de l’air bolivienne (FAB) pour participer à son anniversaire», a-t-elle ajouté. Peu après, Junior Arias de Gigavision a été officiellement informé qu’il n’aurait plus de rentrées publicitaires de l’État.

La censure suprême

Renforçant l’état de siège, sous prétexte de l’urgence sanitaire, Áñez étend la portée des décrets contre la «désinformation concernant le Covid-19». Le 7 mai, le décret suprême (DS) 4231 a été promulgué, étendant ce qui avait été établi dans les DS 4199 et 4200, en ce qui concerne la divulgation d’informations qui génèrent des incertitudes dans la population.

Dolores Arce a condamné ce décret pour son cynisme. Ce DS a été diffusé ce dimanche 10 mai, jour de la célébration de la Journée du Journaliste en Bolivie. Il établit: «Les personnes qui incitent au non-respect de ce Décret Suprême ou qui diffusent des informations de toutes sortes, que ce soit par écrit, sous forme imprimée, par des moyens artistiques et/ou par tout autre procédé qui met en danger la santé publique, générant l’incertitude dans la population, seront passibles d’accusations pour crimes par le Code pénal.»

Dolores Arca a conclu ainsi: «Nous rappelons que, quelques jours auparavant, Human Rights Watch International (HRW) avait observé que la formulation de ces décrets était extrêmement vague et pouvait être utilisée à mauvais escient contre ceux qui critiquent les politiques gouvernementales. Une autre observation concernant le DS 4200 avait déjà été faite par le rapporteur spécial pour la liberté d’expression de la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) de l’Organisation des États américains. Ce DS ne respecte pas le principe de légalité et n’est pas adapté à l’intérêt primordial de la protection de la santé. La désinformation doit être combattue par l’information et non par l’emprisonnement.» (Article publié sur le site brésilien Correio da Cidadania, le 14 mai 2020; traduction rédaction A l’Encontre)

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