mercredi
11
décembre 2019

A l'encontre

La Brèche

Par Colette Braeckman

Ce message nous est adressé depuis un bateau qui fait la navette entre Goma et Bukavu: «Tous les bateaux sont empêchés d’accoster dans la capitale du Sud Kivu à cause d’un cas suspect d’Ebola. Le temps passé dans ce bateau surchargé nous indigne car durant ce temps, la personne infectée est en contact avec d’autres passagers. Des vies humaines sont en danger. Un peu d’humanisme par pitié…» Un autre message précise: «Nous sommes au port avec toutes les autorités, dont la mairie, la GDM (Direction générale de la migration), la Monusco (Mission de l’Organisation des Nations unies pour la stabilisation en République démocratique du Congo), l’OMS, l’hygiène, la santé, tous les services spécialisés. Je comprends que cette épidémie est vraiment l’affaire de tous…»

Depuis que le 17 juillet, un pasteur de 49 ans venu de Butembo et originaire de Bukavu est mort dans un centre de santé de Goma après avoir tenté de dissimuler son état de santé et son identité, la panique a gagné la capitale du Nord Kivu, où une deuxième victime est décédée ce mercredi (31 juillet) tandis que les pays voisins, le Rwanda et l’Ouganda, sont en état d’alerte. Chaque mois en effet, plus de 100’000 personnes traversent la frontière tandis que chaque jour des vols relient Goma à Kinshasa et de là au reste du monde.

Le 1er août, il y aura exactement un an que le premier cas de fièvre hémorragique a été détecté à Beni et, après avoir par trois fois minimisé le phénomène, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a enfin décrété une situation d’urgence de portée internationale. Le premier objectif de cette déclaration est de mobiliser davantage de fonds et, déjà, 300 millions de dollars ont été débloqués, plus 100 millions de dollars pour développer les opérations.

Publié le 1er août 2019

Le deuxième effet de cette mobilisation est de confier la responsabilité finale de la lutte contre le fléau à des instances internationales, dépossédant ainsi de leurs prérogatives les autorités sanitaires congolaises, dont le Ministère de la santé.

A Beni, où il dirige les équipes de volontaires chargées de la riposte à Ebola, Me Omar Kavota ne cache pas son inquiétude: «Alors que le Congo a déjà connu neuf occurrences d’Ebola et réussi à les maîtriser, cette fois la situation est différente: l’épidémie s’est déclarée dans une région en guerre, infestée de groupes armés qui compliquent le travail et rendent la situation difficile. Au sein de la population, la colère le dispute à la méfiance: les gens relèvent que les massacres de civils n’ont suscité que l’indifférence. A Beni, les élections ont été retardées de trois mois à cause de l’insécurité et, accessoirement, d’Ebola. Mais qui s’en est soucié? La violence a fait bien plus de morts que l’épidémie, mais rien n’a été fait pour maîtriser les groupes armés… Par contre, Ebola provoque aujourd’hui le débarquement de gens que nous ne connaissons pas, disposant de gros moyens, et la méfiance est généralisée… La démission du ministre de la Santé, qui venait de Kinshasa chaque semaine pour suivre la riposte, n’a fait qu’accentuer la méfiance…»

Le Dr P, un médecin de la place, abonde dans ce sens: «La violence des groupes armés a fait plus de 30’000 morts, bien plus que les 1756 victimes d’Ebola, et personne n’a réagi. En fait, les gens pensent qu’on veut les exterminer et ils se méfient de tout le monde…» Aussi bien le médecin que l’avocat reconnaissent que «seule une approche multisectorielle pourrait vaincre les résistances au sein de la population. Il faudrait que tout le monde travaille ensemble, mais on en est loin… Dans les cas où, ensemble, les leaders religieux et politiques, le personnel soignant se faisaient vacciner en public, ils réussissaient à vaincre la méfiance de la population, mais ce n’est pas arrivé souvent.»

Pour les équipes chargées de la riposte, la tâche est ingrate, et dangereuse: des voitures ont été caillassées, un épidémiologique camerounais qui accompagnait une équipe a été tué, des centres de santé incendiés. Le délabrement général du système congolais, en particulier dans ce Nord Kivu en guerre, aggrave les problèmes: les derniers chiffres de l’OMS établissent que 30% des infections sont d’origine nosocomiale! Autrement dit, c’est dans les centres de santé, les institutions hospitalières que les risques d’infection sont les plus élevés! Me Kavota ajoute: «Les gens fréquentent aussi les centres privés, tenus par des religieux de toutes obédiences ou par des personnes désireuses de faire de l’argent mais ignorant les règles de base.»

Et de rappeler que le pasteur, décédé à Goma, avait, avant de quitter Beni, pratiqué l’imposition des mains au nom du Christ. (Publié le 2 août 2019, sur le blog de Colette Braeckman, grande reporter pour le quotidien belge Le Soir)

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Nathalie Roberts, chef de mission MSF à Goma: il ne faut pas mettre le Congo en quarantaine

Comment la population de Goma réagit-elle à l’apparition de nouveaux cas d’Ebola? Une troisième victime, fille du premier cas décelé, vient de mourir…

C’est le deuxième cas qui est des plus inquiétants: la victime est un orpailleur de Mongwalu (une zone minière dans l’Ituri) qui s’était rendu à Butembo. De là, il s’est rendu à Goma en bus, ce qui lui a pris deux jours. Il a séjourné à Goma durant dix jours avant que la maladie soit détectée et, durant tout ce temps, il a évidemment été en contact avec beaucoup de monde. Il faut donc retrouver tous ces gens et les vacciner d’urgence, ce qui ne sera pas simple.

Pourquoi les gens semblent-ils avoir des réticences à se rendre directement dans les centres de traitement Ebola (CTE)?

Tout simplement parce qu’au début, ils ne savent pas de quoi ils souffrent: les premiers symptômes, ce sont des poussées de fièvre, ce qui n’est pas rare ici. A ce moment, croyant qu’ils font une crise de paludisme, les gens se rendent dans les petites pharmacies de quartier, ou chez les «tradi praticiens», les guérisseurs, moins chers et plus nombreux que les médecins formés à l’occidentale. S’ils ont contracté Ebola, les remèdes habituels ne servent à rien, et les patients ignorent qu’ils sont hautement contagieux. Lorsqu’ils finissent par se rendre dans un centre de traitement Ebola, ils ont généralement attendu trop longtemps et peuvent mourir en quelques heures. D’où la mauvaise réputation de ces centres, les gens disent que c’est là que l’on meurt…

Un an après son apparition, non seulement l’épidémie n’est pas maîtrisée mais elle s’étend. Comment les gens jugent-ils les vaccins?

Depuis le début, la population réserve un bon accueil aux vaccins, tout le monde en veut et on se demande pourquoi certains sont vaccinés et d’autres pas. En fait, on vaccine d’abord les sujets à risque, comme le personnel de santé. Viennent ensuite les contacts des personnes contaminées et les contacts des contacts. C’est ce que l’on appelle la «vaccination en anneau», mais elle a des limites: il n’y a tout simplement pas assez de vaccins pour tout le monde et donc les gens protestent: «Pourquoi mon voisin et pas moi?»

Il y a aussi des malentendus tragiques: le vaccin, c’est une prévention, pas un traitement. Si on vaccine quelqu’un qui a été en contact avec une personne infectée, il a peut-être déjà été contaminé. Dans ce cas, le vaccin ne l’empêchera pas de tomber malade, voire de mourir. Ce qui fera mauvaise impression et nourrira les rumeurs anti-vaccin…

Pour moi, et c’est la position défendue par MSF, il faut vacciner le plus de monde possible.

Disposez-vous de vaccins en nombre suffisant?

Il y a un problème: le vaccin Merck est utilisé, mais on ignore combien de doses sont disponibles, elles arrivent au compte-gouttes, parfois par lots de mille vaccins, alors qu’il en faudrait beaucoup plus. On nous a dit que 300’000 doses, sinon plus, avaient été produites en urgence, mais nous, on ne sait pas où elles sont. En tout cas elles ne sont pas au Congo. Il arrive qu’on doive arrêter la vaccination, car on est à court.

Pour disposer de plus de vaccins, on dilue les doses. La FDA (Food and Drug Administration) des Etats-Unis a donné le feu vert, assurant que le vaccin produit pour le Congo était deux fois plus fort que celui qui avait été utilisé en Afrique de l’Ouest et que, par conséquent, on pouvait diviser les doses par deux. De son côté, Merck assure qu’on peut diviser les doses par cinq, voire par dix. Mais dans ce cas, quel est le degré et la durée de la protection? En fait, on n’en sait rien car il faut se souvenir que, malgré ses bons résultats, ce vaccin-là aussi demeure expérimental: les doses réduites ont été testées sur des singes, mais par sur des humains. Nous, on se pose des questions: qu’en est-il des gens vaccinés voici un an? Faut-il refaire l’opération, le vaccin est-il toujours valable?

Un deuxième vaccin est proposé par Johnson&Johnson. Approuvez-vous son utilisation?

Il n’est pas le même que le vaccin produit par Merck: son usage est plus compliqué, il doit se faire en deux fois, avec 56 jours d’intervalle, mais la deuxième dose augmente la protection. Johnson&Johnson assure que 1,5 million de doses sont disponibles pour la population, mais même si c’est beaucoup, ce n’est pas suffisant à l’échelle du pays. J&J assure avoir déjà vacciné 6 millions de personnes, dans d’autres pays, mais ce n’était pas pendant que sévissait l’épidémie, donc sur ce point-là non plus on ne sait rien… Pour avoir la réponse, il faut procéder à la vaccination.

Donc la position de MSF est la suivante: on sait que le premier vaccin existe et qu’il n’est pas dangereux, donc il faut l’administrer à un maximum de personnes. Mais il n’est pas suffisant, donc il faut pouvoir administrer le deuxième vaccin, celui de J&J, à tous ceux qui le demandent. Ainsi que le dit Isabelle Defourny, directrice des opérations de MSF, «actuellement le nombre de personnes vaccinées demeure trop faible pour limiter la propagation de l’épidémie et les équipes rencontrent des difficultés à acheminer les vaccins depuis Kinshasa, car ils doivent être conservés à une température de moins 60 degrés».

En plus des vaccins, qui sont préventifs, des traitements existent-ils?

On a progressé, entre autres au niveau des soins. Si on arrive très tôt, le malade a une chance de s’en sortir. Mais dans la plupart des cas, il se présente trop tard et s’est soigné pour autre chose. De toute façon, les médicaments utilisés le sont encore à titre expérimental. Quatre médicaments sont actuellement utilisés, il en faudrait des stocks importants à Goma…

Comment expliquez-vous la méfiance à l’égard des centres Ebola?

Le paradoxe, c’est que les gens se rendent dans les centres de santé où ils ont l’habitude d’aller mais ces centres sont sous-équipés, manquent de personnel et de médicaments et, en outre, ils sont payants. Lorsque les gens arrivent dans un centre Ebola, ils sont d’abord isolés, durant deux ou trois jours, avant d’être éventuellement soignés. Durant ce temps de quarantaine, ils peuvent mourir d’autre chose, d’où la méfiance: les malades se plaignent d’être stigmatisés, abandonnés, privés de soins…

Le Congo, ou en tout cas le Nord Kivu, risque-t-il d’être mis en quarantaine?

Le Rwanda a déjà fermé sa frontière [cette décision a été modifiée]. Une quarantaine, ce serait la pire des choses… En Afrique de l’Ouest les frontières avaient été fermées, mais ce n’était pas une bonne idée… Il ne faut pas isoler le Congo, il faut l’aider, beaucoup plus… (Entretien conduit par Colette Braeckman publié 1er août 2019, sur son blog)

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«C’est un véritable mouvement révolutionnaire social de grande ampleur, explique Loulouwa al-Rachid dans un entretien avec Orient XXI, contre une classe dirigeante qui gouverne dans un mépris total de la population et dans le seul souci de préserver sa part de prébendes et d’accéder à la rente pétrolière pour entretenir des clientèles dans le pays.» Et ceci alors que, depuis l’invasion de 2003 par les Etats-Unis, le pays souffre du délitement de ses infrastructures. Bien qu’essentiellement chiite, le mouvement bénéficie de la sympathie de toute une population, qui met aussi en cause l’influence iranienne.

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