mercredi
23
octobre 2019

A l'encontre

La Brèche

Par Mustapha Bendofil

Ainsi le départ de Bouteflika, après 20 ans de règne, n’a nullement dissuadé les Algériennes et Algériens de sortir pour répéter haut et fort la même revendication entonnée depuis le 22 février: «Système dégage!» Et une fois de plus, les banderoles qui ont été soulevées, les pancartes brandies, les slogans scandés ont su rapidement s’adapter à l’évolution de la situation depuis la démission (forcée) de Abdelaziz Bouteflika.

«Silmiya, saison 2»

En effet, ce 7e round de mobilisation populaire a une nouvelle fois tenu, ce mardi 5 mars 2019, toutes ses promesses et a connu la même intensité et la même détermination à en découdre avec le régime dans tous ses compartiments. Si au bout de six vendredis de manifestations, il n’y a plus ni 5e mandat, ni Boutef (Bouteflika), ni Saïd (Saïd Bouteflika,le frère), ni Tartag (Arthmane Tartag, chef de renseignement limogé par le général Ahmed Gaïd Salah), ni Ouyahia (Ahmed Ouyahia, premier ministre d’août 2017 au 12 mars 2019), ni Sellal (Abdemalek Sellal, premier ministre du 29 avril 2014 au 25 mai 2017), ni Haddad (Ali Haddad, grand patron arrêté lors d’une tentative de sortie en Tunisie, avec des capitaux), ni Bouchareb (Moad Bouchareb le récent président de l’Assemblée nationale populaire), ni Ghoul (Amar Ghoul, sénateur, ancien ministre de l’Aménagement du territoire, du Tourisme et de l’Artisanat), ni Ould Abbès (ex-ministre de la Santé, de la Population et de la Rforme hospitalière), ni Benyounès (du Mouvement populaire algérien – MPA – qui a pris la suite en 2012 de l’Union pour la démocratie et la République)… ce septième vendredi marque pour ainsi dire le premier épisode de la «saison 2» de la saga «Silmiya» (mobilisation pacifique), avec, en point de mire, la mise en route d’une vraie transition démocratique.

Première image qui nous a interpellés ce vendredi: les posters géants à l’effigie de Boutef qui ornaient la façade de l’UGTA (Union générale des travailleurs algériens) ont disparu. Le siège de la centrale syndicale est comme un mausolée abandonné. En revanche, la petite aire de jeux mitoyenne grouille de vie, avec les piaillements de bambins batifolant sous un ciel gris.

A la place du 1er Mai, le ton est donné. Sur les pancartes, la réponse populaire est sans appel: «Fakhamat echaab youqarir» (C’est son Excellence le peuple qui décide), lit-on sur l’une d’elles.

Un citoyen explicite son opinion sur un écriteau: «Transition politique dans le système, non! Article 102 et ses 4B, non! Le peuple a dit son mot, dégagez!» De fait, après le «B» de Bouteflika, il faut dire que les 3 autres B qui tiennent le haut de l’affiche en ce moment sont tout aussi honnis, et la population exige ni plus ni moins que leur démission. Il s’agit du Premier ministre, Noureddine Bedoui, du président du Sénat, Abdelkader Bensalah, et du président du Conseil constitutionnel, Tayeb Belaïz.

Haro sur les 3B

Si ces trois personnages sont aussi décriés, c’est – on l’aura compris – parce que c’est à eux qu’incombe l’exécution du plan de transition prescrit par l’article 102. Et le peuple dit haut et fort que de cette feuille de route, il ne veut point! «Ni Bedoui, ni Bensalah, ni Belaïz. Dégagez avec Saïd et Abdelaziz», résume un autre slogan.

Un homme venu manifester avec son épouse et leur fille, assis sur les marches de la placette attenante à l’hôpital Mustapha, insiste sur l’établissement d’un «vrai Etat de droit», comme il l’exprime sur un carton de couleur jaune.

Il recommande que les membres du Conseil supérieur de la magistrature soient élus par le peuple. Sa fille, dont l’âge ne doit pas excéder les 12 ans, porte une feuille de papier avec cette revendication forte: «Nous voulons l’indépendance de la justice.» Un peu plus bas, un panneau est appuyé à un arbre avec cet écriteau ironique: «Le gouvernement Bedoui a oublié cheikh Neoui [animateur d’un programme satirique]. Tetnahaw Ga3».

En face, un vendeur de drapeaux et d’écharpes aux couleurs nationales propose également des t-shirts estampillés «Yetnahaw Ga3!». Un jeune marche le long de la rue Hassiba en direction de la Grande-Poste en soulevant un énorme panneau sur lequel est détaillée une véritable feuille de route alternative pour organiser la transition.

Sa proposition prévoit notamment: «Départ du gouvernement Bédoui; désigner une instance présidentielle avec une personnalité consensuelle; former un gouvernement composé de personnalités qui n’ont jamais fait partie du régime; désigner un nouveau président du Conseil Constitutionnel et un nouveau président du Sénat; création d’une instance indépendante pour organiser les élections dont les membres sont acceptés par le peuple.» Pour finir, il conseille à AGS (Ahmed Gaïd Salah, le chef d’état-major): «A la fin de ta mission, va te reposer.» Il faut reconnaître que la proposition rencontre un franc succès. «C’est mon grand frère qui m’a aidé à la confectionner», confie-t-il.

Et de préciser: «On veut le départ de Bedoui et son remplacement par un gouvernement libre. Et on sera reconnaissant à Gaïd Salah si à la fin, il daignait rentrer chez lui. D’ailleurs, lui-même est un homme âgé.»

«Place du 22 février»

Sur la rue Didouche, les manifestants n’ont pas cessé de déferler depuis la matinée, drapés de l’emblème national. Le drapeau amazigh (berbère) est fièrement déployé, lui aussi. Notons également cette autre constante dans les manifs: la forte présence du drapeau palestinien en signe de solidarité avec la patrie de Mahmoud Darwish. Un comité de quartier, au sein de la rue Didouche, continue à innover de semaine en semaine, avec des gestes créatifs de haute facture.

Les banderoles confectionnées par les habitants du quartier, et qui sont accrochées aux balcons, sont à chaque fois plus attrayantes et plus inventives.

Sur l’une d’elles, ce bel hommage: «Le peuple algérien mérite le prix Nobel de la Paix». Autre trouvaille bien inspirée: une plaque de rue de couleur bleue avec cette inscription solennelle qui nous donne des frissons: «Place du 22 février 2019 Révolution du peuple».

Un portrait de Larbi Ben M’hidi [militant, créateur du FLN, assassiné par les troupes françaises en 1957] trône avec majesté dans un cadre doré comme pour faire la jonction avec le combat indépendantiste qui reste à parachever.

Le portrait de Didouche Mourad [un des six fondateurs du FLN, assassiné en 1955] est également arboré, affirmant cet ancrage historique. Une bannière polyglotte répète dans plusieurs langues, même en chinois: «Ils partent tous». «Les partis bouteflikistes, vous n’avez pas de place dans le changement», assène une autre.

Sur la rive d’en face, un poster où l’on reconnaît la gueule subversive de Mnanauk, véritable coqueluche des jeunes qui fait fureur sur YouTube, est affiché avec ce mot: «Tekheltet » (ça a bardé).

A côté, on peut lire sur un autre écriteau loufoque: «Recyclage pour les pneus, pas pour les vieux». Impossible de rater cette autre saillie cinglante: «Un cadre, 40 clous».

Une autre banderole imposante proclame: «Le peuple est le ministre de la défense algérien». Une énorme mosaïque de photos épingle toutes les figures du régime et apparentés. Et cette sentence plantée au milieu: «Dégage!»

Plus bas, à hauteur de la place Audin [militant communiste exécuté par les troupes françaises d’occupation], d’autres banderoles tout aussi imposantes sont accrochées aux façades des immeubles haussmanniens: «Ici c’est le peuple», «Goulna ga3 c’est Ga3!» (On a dit tous, c’est tous), «Klitou lebled ya esseraquine» (Vous avez pillé le pays, bande de voleurs).

Un autre message exhibé à une fenêtre interpelle l’appareil judiciaire: «Juges, qu’attendez-vous pour commencer à les mettre derrière les barreaux». Cinq jeunes se baladent justement avec le même t-shirt noir et ce mot gravé dessus: «Tet’hassebou» (Vous rendrez des comptes).

Ils viennent tous de Béjaïa. «On est là tous les vendredis, il y va de l’avenir de notre pays», dit l’un d’eux. Au sujet du t-shirt, nos justiciers expliquent: «C’est pour signifier qu’ils doivent tous être jugés, tous ceux qui sont responsables de cette situation, pas que Haddad.»

Une autre banderole, sur la même façade, qui jouxte l’appel aux juges, attire notre attention: il y est question de «petit hirak» qui est «la révolte de la dignité», précise son auteur, avec le mot d’ordre «Yetnahaw ga3!», et de «grand hirak», sous le slogan «Netrabaw ga3» (Qu’on s’éduque tous) qui est la «révolte de la morale».

Un citoyen dans la quarantaine est en grande discussion avec d’autres manifestants au sujet du meilleur plan de transition. Il se dresse devant une large banderole étendue entre un arbre et un panneau de signalisation et d’où surgissent quelques mots-clés qui en disent long sur la transition souhaitée: «Justice sociale, Etat de droit, indépendance de la justice et de la presse».

Deux jeunes arborent des feuilles sur lesquelles est écrit: «Formatage système» et «Algérie, nouvelle adresse IP». Un autre a conçu un dessin figurant un jeu d’échecs et ce verdict: «Echec et mat!»

«Il faut tirer les leçons d’Octobre 1988»

Un homme prévient à travers une pancarte qu’il soulève d’un air grave: «Soyons vigilants, les loups sont en embuscade. Notre révolution ne doit en aucun cas être détournée, encore moins nous échapper, place aux jeunes!» Un autre monsieur venu en famille, nous dit: «Nous devons tirer les leçons d’Octobre 1988 et de toutes les autres révoltes populaires» [lors du soulèvement étudiant et populaire de 1988, la répression policière et militaire a fait des centaines de morts].

Une dame entonne sur une pancarte: «Changement radical». Une large banderole, qui survole la foule massée à la place Audin, condense la solution dans une formule: «Assemblée constituante souveraine». «Le peuple veut une République civile avec des principes novembristes», lit-on encore [le déclenchement de l’insurrection algérienne s’est produit le 1er novembre 1954].

Des manifestants défilent avec des bérets verts et des tenues bariolées rappelant l’uniforme kaki des militaires. Ils cohabitent pacifiquement avec un autre courant de pensée tout à fait opposé qu’incarne ce message adressé manifestement à AGS: «L’armée doit transmettre le pouvoir aux civils».

Une citoyenne a concocté ce magnifique slogan: «Nahhina erass bla ressas, we n’zidou edhil ou hatta qatrate dem ma t’ssil» (Nous avons enlevé la tête sans tirer une balle, et on va supprimer la queue sans verser une goutte de sang). Tout l’esprit «silmiya» [pacifique] de ces manifs est là… Une autre dame manifeste avec une pancarte tournée résolument vers l’avenir: «Sursaut héroïque du peuple algérien. Ni Belaïz, ni Bensalah, ni Bedoui. Bientôt, naissance d’une Algérie libre, civile et démocratique», a-t-elle écrit.

Un homme envoie ce message au nouvel Exécutif: «Houkoumate kafaate machi khorda» (Nous voulons un gouvernement de compétences, pas de la camelote). Retenons enfin cette banderole qui résume bien, elle aussi, l’esprit de ce 7e vendredi de mobilisation pour réclamer un vrai changement: «On ne veut pas un gouvernement de transition avec les anciens visages».

La foule compacte, qui a battu le pavé rue Didouche, place Audin, à la Grande-Poste, sur l’avenue Pasteur, au boulevard Amirouche, place du 1er Mai, sur le boulevard Mohamed Belouizdad et dans toutes les artères de la capitale, a scandé des slogans qui recoupent largement les pancartes et les banderoles que nous venons de passer en revue.

L’un des slogans qui revenait le plus – et qui nous console passablement de la disparition du paysage sonore du fameux «Makache el khamssa ya Bouteflika, djibou el BRI ou djibou Saïqa» – martèle: «Echaab yourid yetnahaw ga3!» (Le peuple veut qu’ils partent tous).

Les manifestants ont répété également: «Lebled bledna we n’dirou rayna» (Ce pays est le nôtre et nous y ferons ce qui nous plaît), «Ulac smah ulac!», «Nehhou el issaba, nwellou labass» (Chassez le gang, on ira bien), ou encore «Klitou lebled ya esseraquine», sans oublier l’incontournable «Casa d’El Mouradia», devenu l’hymne officiel des manifs, selon le mot de notre ami Mohamed Ali Allalou…

«Des urnes dans les manifs»

Pour terminer, nous relayons cette idée lumineuse de Nazim Ferhi, qui n’est autre que le fils de notre défunt frère Hamid Ferhi, qui nous a quittés le 5 février dernier. Nazim propose de procéder à un vote populaire pour commencer à désigner nos propres représentants et espérer voir enfin émerger justement de nouveaux visages du mouvement du 22 février, qui conduiront la transition: «Pourquoi ne pas ramener des urnes dans les manifs? Limitons le nombre de candidats à 100 par exemple, et que chacun vote pour la personnalité de son choix. Le dépouillement devra se faire devant tout le monde.»

Nazim recommande de faire cette opération «à l’échelle nationale, ça ne doit pas se limiter à la place Audin». Pour Nazim Ferhi, «l’article 102 est un piège, Bouteflika était malade depuis sept ans, il ne contrôlait plus rien. Ils ont enlevé un homme qui était khodra foug aâcha. Mais ses hommes sont restés. Ceux qui prenaient les décisions sont toujours là. Donc c’est la poudre aux yeux». Nazim Ferhi souhaite que ce travail soit enclenché rapidement. «Dans les caisses de l’Etat, il y a 80 milliards de dollars, dont on bouffe 40 milliards. Dans deux ans, il n’y aura plus d’argent», alerte-t-il. Il insiste donc pour aller vers une transition courte avec des figures élues par la base. «La solution ne va venir ni de l’armée ni des élites. C’est aussi une manière de forcer la main à Gaïd Salah», estime-t-il. «Et ces gens qui vont sortir des urnes, il faut qu’ils aient un mandat limité. Ils ne feront pas ce qu’ils veulent. Les Algériens sont tous nés la nuit du doute, donc il faut bien les encadrer (les représentants du peuple). Il faut créer des commissions, une commission qui ne s’occupera que du vote, une autre de la Constitution, une autre sera dédiée aux grandes voies économiques à suivre… Il faut agir et faire ça le plus rapidement possible», insiste le brillant activiste.

Nous souhaitons de tout cœur avoir de belles personnes comme Nazim dans cette nouvelle République en construction.

Paix à votre âme, cher Hamid Ferhi, cher Idir Achour. La relève est là. Ce que vous avez semé est là. Gratitude éternelle…(Article publié dans le quotidien El Watan en date du 6 avril 2019)

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