mardi
7
avril 2020

A l'encontre

La Brèche

Par Mustapha Benfodil

Les fidèles au rendez-vous rituel du mardi 18 février, où se mêlent étudiants et non étudiants, commencent à affluer à partir de 10h. Comme à l’accoutumée, le top départ de la manif est donné après avoir entonné Qassaman [hymne national].

Il est 10 h 43. L’hymne national est suivi de «Dawla madania, machi askaria!» (Etat civil, pas militaire). En cette Journée nationale du Chahid [martyr], les étudiants s’écrient : «Ya chahid ertah ertah, ça nouassilou el kifah !» (Martyr, sois tranquille, nous poursuivrons le combat).

En abordant la rue Bab Ezzoun, fuse ce chant vibrant: «Oh ya Ali, ouladek ma rahoumche habssine, oh ya Ali, âla el houriya m’âwline!» (Oh Ali, – référence à Ali La Pointe, de son nom Ali Ammar, un des héros-combattant lors de la Bataille d’Alger, tué par les parachutistes français le 8 octobre 1957] –, tes enfants ne céderont pas. Oh Ali, on est déterminés à arracher notre liberté).

On pouvait entendre aussi: «Qolna el îssaba t’roh, ya hnaya ya entouma !» (On a dit que la bande [gouvernement et associés] doit partir. C’est nous ou bien vous), «Djazair horra dimocratia !» (Algérie libre et démocratique). A l’orée du square Port-Saïd, ce slogan : «Siyada chaâbiya, marhala intiqaliya !» (Souveraineté populaire, période transitoire).

Sur les pancartes brandies, on peut lire: «Le peuple veut un changement radical», «La révolution de 2019 est dans la lignée de celle de 1954. Jetez-la dans la rue, le peuple l’enlacera», «18 février, Journée du Chahid. On ne trahira pas le sang de nos martyrs», «On veut un Etat fait d’institutions, non de nominations; de compétences, pas d’allégeance».

Un manifestant propose : «Partez tous, nous partirons aussi, pour laisser les jeunes de moins de 25 ans gérer la chose publique.» Plusieurs pancartes entendent marquer le premier anniversaire du hirak : «Ce n’est qu’un début, la lutte continue», «On ne s’arrêtera pas jusqu’à ce que le pouvoir soit remis au peuple», «On n’a pas d’alternative, on continue jusqu’au changement», «De la conscientisation à la liberté». Une étudiante arbore ce message plein d’optimisme: «J’ai la ferme conviction qu’on va gagner parce que notre cause est juste et notre lutte est noble».

Un itinéraire mouvementé

Le cortège traverse les rues Ali Boumendjel, Larbi Ben M’hidi, Pasteur… A un moment, on entend un carré de jeunes qui chante: «Le 22 février n’aoudouha, wel îssaba ennahouha!» (Le 22 février, on remettra ça, et on chassera la bande). La procession passe devant la Fac centrale, mais au lieu de descendre par la rue Sergent Addoun et prendre le boulevard Amirouche comme le veut le parcours habituel, la procession s’engage sur la rue Abdelkrim Khettabi qui donne sur la Grande Poste.

Le dispositif sécuritaire déployé oblige les manifestants à rebrousser chemin, produisant une violente bousculade dans la foulée.
Un jeune homme est interpellé pour port du drapeau amazigh. La foule finit par emprunter la rue Sergent Addoun, le boulevard Amirouche, puis la rue Mustapha Ferroukhi (ex-Richelieu).

Là encore, au lieu de tourner vers la place Audin, le cortège prend la police de court et remonte la rue Didouche, bifurque vers Victor Hugo avant de prendre la rue Hassiba Ben Bouali.

Un changement d’itinéraire qui rappelle celui opéré à deux jours du scrutin présidentiel. Sauf que là, les protestataires sont beaucoup moins nombreux en fin de parcours. Les quelques dizaines qui restent sont vite encerclées par la police.

Les «casques bleus» perdent leur sang-froid et tabassent des manifestants. Notre confrère Bouzid Ichalalène du site Inter-lignes.com compte parmi les personnes agressées.

Faisant le point sur cette première année de hirak, Abdennour, étudiant en biologie à l’USTHB (Université des sciences et de la technologie Houari-Boumédiène) et figure emblématique du mouvement estudiantin, dira: «En ce premier anniversaire du hirak, on remarque d’emblée que rien n’a changé. Aucune de nos revendications ne s’est réalisée. Cela a mis à nu le vrai visage de ce pouvoir comme le montre le recours à la répression.» Abdennour estime qu’il faut «tirer les leçons de cette première expérience pour ne pas tomber dans les mêmes erreurs. On doit renforcer notre solidarité et notre unité».

S’agissant de la question de la structuration, il précise : «J’aimerais juste qu’on évite de parler de représentativité. Le hirak doit garder son esprit spontané. Depuis le 22 février, le peuple sort tout seul.»

Pour les perspectives, le jeune étudiant engagé est convaincu que «le hirak va s’installer dans la durée». «C’est un combat de longue haleine, et nous devons nous fixer des objectifs à court, à moyen et à long termes en restant attachés à nos principes qui sont la solidarité, l’unité, le pacifisme. On doit avoir du souffle parce qu’on est engagés dans une course d’endurance», insiste-t-il.

Et de faire remarquer: «Dans le hirak, il y a ceux qui sont sortis pour chasser Bouteflika et ils sont rentrés chez eux; il y a ceux qui sont sortis à cause de Gaïd Salah, ensuite, ils sont partis. Il y a ceux qui se sont mobilisés contre les élections puis ils ont disparu. Le hirak a donc fait le tri, il a passé les gens au tamis. Maintenant, il ne reste plus que les vrais hirakistes qui, depuis le début, sont sortis contre le système. C’est lui qui est à l’origine de tous nos problèmes. Donc la solution ne peut pas être sectorielle. La solution est politique et elle viendra du hirak ». (Article publié par El Watan en date du 19 février 2020)

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Coronavirus. «On doit s’attendre à l’ouragan»

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