dimanche
26
mai 2019

A l'encontre

La Brèche

Entretien conduit par Marine Buisson

Hasni Abidi est un politologue suisse et algérien spécialiste du monde arabe. Il est directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen à Genève.

Comment avez-vous accueilli ces annonces? Avez-vous été surpris?

Il y a une sorte de soulagement qui accompagne cette nouvelle. En reportant les élections, en retirant la candidature du président, le pouvoir épargne à Bouteflika une sortie humiliante avec le scénario l’invalidant le 13 avril. La situation était de toute façon devenue intenable pour le régime. En voulant éviter une humiliation au président, le pouvoir évite également de plonger le pays dans une période instable. Il va plutôt permettre à l’Algérie d’entamer une période de transition très importante. Aujourd’hui, une période incertaine s’ouvre sans que le pouvoir n’y soit préparé.

Qu’est-ce qui a été déterminant dans le retrait de la candidature d’Abdelaziz Bouteflika?

Il y a trois facteurs qui ont pesé lourdement dans le processus de décision. D’abord, la pression populaire. La mobilisation a été inédite, extrêmement forte et n’allait certainement pas s’arrêter là. Autre point déterminant: l’état de santé défaillant de Bouteflika que la longue hospitalisation n’a fait que confirmer. On a même entendu des rumeurs de mort. Le peuple refusait de voter pour un fauteuil vide.

Le dernier élément qui a enfoncé le clou est le retrait graduel du soutien de l’armée au pouvoir. Quand le chef d’état-major a déclaré que l’armée était du côté du peuple, les manifestants ont ressenti une légitimité. A partir de là, le pouvoir ne pouvait pas aller plus loin.

Existe-t-il un précédent comparable dans l’histoire des manifestations algériennes?

C’est la première fois depuis l’indépendance que la rue obtient autant. A l’époque (1988), les manifestations n’avaient pas abouti à la chute du régime ni à la fin (effective du monopole du Front de libération national (FLN). Alors vous imaginez, le président qui renonce à un mandat alors qu’il y était préparé… c’est énorme pour l’Algérie! Le pays amorce un grand tournant, c’est le début d’une nouvelle séquence. C’est une grande page qui se tourne pour les Algériens.

Et maintenant? Qui pour incarner cette période de transition?

Il pourrait s’agir de personnalités qu’on ne connaît pas. Nous avons une rue attentive, un véritable contre-pouvoir qui est né. Ce qui est certain c’est que le défi est immense pour l’opposition et sa responsabilité énorme. La mobilisation doit être traduite en revendication politique, en programme politique. La rue a manifesté avec un slogan clair: «Bouteflika, c’est terminé.» Maintenant, il faut réfléchir à la manière de gérer l’après. Une passerelle doit être maintenue entre la rue et le pouvoir. (Entretien publié dans le quotidien Le Soir, en date du 12 mars 2019)

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En Algérie, réactions mitigées à l’annonce de Bouteflika

Nul ne sait exactement jusqu’à quand le président algérien Abdelaziz Bouteflika, qui a annoncé lundi qu’il ne briguerait pas un cinquième mandat, restera en fonction. Et cette incertitude pourrait bien provoquer la poursuite de la contestation populaire. Des manifestations étudiantes sont prévues mardi à travers le pays. Car, ainsi que le note le site d’informations du site d’Information TISA « il subsiste beaucoup de zones d’ombre dans le texte présidentiel». Selon le président, la prochaine élection «aura lieu dans le prolongement de la conférence nationale inclusive et indépendante», qui «devra s’efforcer d’achever son mandat avant la fin de l’année 2019». M. Bouteflika reste donc à son poste, «sans préciser sur quelle base juridique la décision a été prise puisque la Constitution ne prévoit pas la prolongation de mandat», ajoute le site. Son éditorialiste se demande «ce que pensera la rue» d’un pouvoir qui «cède sur le 5e mandat mais garde la main sur la gestion de la transition»; une idée similaire, proposée il y a une semaine par M. Bouteflika, avait été rejetée par l’opposition. Soufiane Djilali, l’un de ses chefs de file, a appelé à la poursuite de la mobilisation, Al Jazera. Sur les réseaux sociaux, le message «non à l’arnaque du peuple, rendez-vous le 15 mars», appelle à un nouveau vendredi de manifestations. (In Le Brief du Monde, du 12 mars 5h49 en ligne)

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Bouteflika change tout avant de partir

Par Krim Hocine

A. Bouteflika avec le nouveau premier ministre Noureddine Bedoui

Manœuvre ou véritable retrait? Après des semaines de manifestations, le président algérien a annoncé lundi renoncer à briguer un nouveau mandat et le report de la présidentielle. Il promet une Constitution soumise à référendum avant de quitter le pouvoir.

Les événements s’accélèrent en Algérie. Abdelaziz Bouteflika cède face à la pression de la rue qui conteste son pouvoir. Il renonce à briguer un cinquième mandat présidentiel et annonce le report du scrutin. «Il n’y aura pas d’élection présidentielle le 18 avril prochain» a annoncé le lundi le chef de l’Etat en début de soirée dans une seconde lettre annoncée à la nation.

Une première victoire pour la mobilisation populaire en cours dans le pays depuis le 22 février. Cette décision, prise au lendemain de son retour au pays, après une hospitalisation de deux semaines à Genève, est une mesure d’«apaisement», a expliqué le Président dans un texte dont la paternité réelle ne manque pas de poser question. Une tentative de reprendre la main et de contourner la revendication des grandes mobilisations populaires réclamant le son départ et le changement du système.

Inédit

«Une grande victoire qui cache une grande manœuvre», réagit l’opposant Djamel Zenati. Malgré sa santé défaillante, à 82 ans, Abdelaziz Bouteflika reste aux commandes au moins jusqu’à la fin de l’année. Sa photo encadrée, incarnant une génération qui ne veut pas mourir, devrait donc rester accrochée encore de longs mois, au-delà de la fin de son quinquennat. Un scénario inédit, qui n’est pas prévu dans la Constitution : celle-ci ne permet de reporter une présidentielle qu’en cas de guerre ou de troubles graves dans le pays… Manifestement, le chef de l’Etat veut conduire lui-même les réformes politiques qu’il compte mettre en œuvre. «Le message de Bouteflika est sans effet. Il ressemble parfaitement à la lettre de sa candidature. Il a seulement inversé le calendrier», a indiqué Le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), opposition laïque, dans une réaction à chaud.

Comme prévu dans son programme électoral, Bouteflika remet en avant la Conférence nationale, «inclusive et indépendante équitablement représentative de la société» dans laquelle siégeront tous les courants politiques. Là encore, le calendrier n’est pas encore établi.

La Conférence nationale aura pour mission «l’élaboration et l’adoption de tous types de réformes devant constituer le socle du nouveau système que porte le lancement du processus de transformation de notre Etat-nation», indique le message présidentiel. Elle sera pilotée par une «direction d’une instance présidentielle plurielle, avec à sa tête un président qui sera une personnalité nationale indépendante, consensuelle et expérimentée». Promis juré, cette fois le raïs quittera vraiment la scène. Et c’est cette Conférence qui est censée fixer «souverainement» la date de la présidentielle.

Subterfuge

Bouteflika a certes promis de ne pas briguer un nouveau mandat, mais il prolonge le sien d’au moins huit mois. Le temps d’organiser sa sortie et surtout la préservation du pouvoir de son clan? Ce départ annoncé ne risque-t-il pas d’apparaître aux yeux des manifestants comme un subterfuge, une fausse sortie pour mieux rester? En attendant, Bouteflika promet de faire le ménage, en plaçant le scrutin sous l’autorité exclusive d’une commission électorale nationale indépendante dont le mandat, la composition et le mode de fonctionnement seront codifiés dans un texte législatif spécifique qui s’inspirera des expériences et des pratiques «les mieux établies à l’échelle internationale». Avant cela, sera formé un gouvernement dit de «compétences nationales bénéficiant du soutien des composantes de la Conférence nationale», s’est encore engagé Bouteflika.

En annonçant le report de la présidentielle, le chef de l’Etat s’est séparé de son Premier ministre, Ahmed Ouyahia, fortement décrié lors des manifestations de ces deniers jour pour avoir fait le parallèle entre les mobilisations contre le système politique avec ce qui s’est passé en Syrie. Il a été remplacé par le ministre de l’Intérieur, Noureddine Bedoui. Un «technocrate» qui fut longtemps préfet. Ce changement à la tête de l’exécutif est accompagné par le retour aux affaires de l’ancien chef de la diplomatie Ramtane Lamamra. Il redevient ministre des Affaires étrangères, avec en plus la fonction de vice-Premier ministre. (Article publié par Krim Hocine dans Libération, envoyé le lundi 11 mars 2019, à 21h06)

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Les dominants, l'euphémisation des termes et la novlangue

George Carlin (1937-2008) était un «humoriste» politique et social qui décortiquait la société capitaliste américaine et éclairait ses principaux traits. Dans ce spectacle donné en 1990, il instruisait le procès de la novlangue qui s'est imposé avec force depuis lors, aussi bien dans la gestion des guerres impérialistes que dans le management des entreprises, pour s'enraciner dans la vie quotidienne. Après la crise des «subprimes», on n'est plus «sans domicile», mais on a choisi un «mobile home» avec le peu d'épargne qui a résisté à la fonte brutale imposée par les banques et les assurances et qui a contraint des propriétaires de petites maisons à s'acheter une caravane de seconde main et de chercher, dans les vastes contrées des Etats-Unis, un nouvel emploi.

George Carlin avait un esprit décapant, donc éliminant les idées superficielles dominantes pour faire ressortir le véritable sens de ce qu'elles ont pour fonction de cacher, de camoufler.

(Réd. A l’Encontre)

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