jeudi
4
juin 2020

A l'encontre

La Brèche

Cliché publié par le site «Tout sur l’Algérie»

Par Mustapha Benfodil

Alger, 27 décembre. 45e acte du mouvement populaire et dernier vendredi de l’année 2019. Une année absolument épique qui s’achève par la disparition subite du patron de l’armée, Ahmed Gaïd Salah, qui était, jusqu’à la semaine dernière, la cible privilégiée des hirakistes dans les manifs.

Ce 45e vendredi correspond également au 62e anniversaire de la mort de Abane Ramdane [1], assassiné à Tétouan (Maroc) par ses frères d’armes le 27 décembre 1957. Mais Abane n’a jamais été aussi présent dans le cœur des Algériens et dans le paysage urbain du hirak, comme il l’est depuis la révolution du 22 Février. Dix mois, en effet, que le crack de la Révolution de Novembre occupe le devant de la scène, et un peu plus particulièrement hier où son effigie dominait nettement la manif’, surplombant toutes les têtes.

La formidable résurrection de Abane

Il est 11h47. Un groupe constitué de quelques dizaines de manifestants donne de la voix près de la station de métro Khelifa Boukhalfa, sur le boulevard Victor Hugo. En parlant de Abane, très vite, un hommage populaire lui est rendu aux cris de «Abane Ramdane Rabi yarahmou!» Un slogan qui sera scandé à plusieurs reprises tout au long de la journée. Et maintenant que Gaïd Salah – Allah yarahmou – est épargné par les manifestants, c’est le nouveau locataire d’El Mouradia qui concentre désormais toutes les attaques. «Dégage Madjid Tebboune, had echaâb machi aggoune !» (Dégage Tebboune, ce peuple n’est pas idiot), martelaient furieusement les frondeurs.

Il faut noter, par ailleurs, que si AGS n’est plus de ce monde, cela n’a pas empêché les marcheurs de continuer à proclamer ardemment «Dawla madania, machi askaria!» (Etat civil, pas militaire). Un slogan qui prenait encore plus de force hier à la faveur de cette commémoration de l’assassinat de Abane Ramdane, dont le nom est associé pour l’éternité à cette devise «soummamienne» [référence au congrès clandestin de la Soummam, en aôut 1956, dont Abane fut le principal organisateur]: «Primauté du civil sur le militaire

Ce principe cardinal était d’ailleurs sur plein de pancartes. Dans le même esprit, on pouvait entendre ce chant entonné en boucle au point de surclasser tous les autres : «Enkemlou fiha ghir be silmiya, ou ennehou el askar mel Mouradia!» (On poursuivra notre lutte pacifiquement, et on boutera les militaires du palais d’El Mouradia) [2].

Ammi Saïd, un infatigable hirakiste qui est là tous les vendredis dès potron-minet, arbore cette pancarte: «Un live à Tebboune: libération de tous les détenus politiques et d’opinion sans condition». Sur ce même écriteau, le fringant septuagénaire exige de l’Etat de présenter des excuses officielles aux détenus. Ammi Saïd était si inspiré qu’il a confectionné trois autres pancartes, dont une au pied levé, sur le trottoir.

Il plaide pour la «levée de tous les barrages» autour de la capitale, la «liberté de circuler» et le retour de «l’armée dans les casernes». Il propose, en outre, une transition conduite par des «personnes saines à l’image de Lakhdar Bouregaâ»[qui est incarcéré depuis juin 2019]. «On exige le départ de Tebboune. Si on doit négocier, ça sera avec les militaires», dit-il, avant d’ajouter : «Il faut une période de transition d’une année dirigée par des personnes intègres, après, on élira un vrai Président.» D’après lui, «le hirak n’a pas besoin de représentants. Ils seront forcément corrompus ou manipulés. Les revendications du hirak sont claires».

«Pas de légitimité»

Les dizaines de manifestants, qui occupent la rue Didouche, oscillent entre le haut du boulevard Victor Hugo et l’agence BNA (Banque nationale d’Algérie), à hauteur du cinéma l’Algeria. A un moment, ils tentent de monter plus haut que Meissonnier. Des officiers de police les exhortent à rebrousser chemin. Qu’à cela ne tienne! Les clameurs finissent par tirer Alger de sa torpeur. «Makache char’îya  (Pas de légitimité), «Les généraux à la poubelle, wel Djazaïr teddi l’istiqlal!» (et l’Algérie accédera à l’indépendance), «Y en a marre des généraux  «Ettalgou el massadjine, ma baouche el cocaïne !» (Relâchez les prisonniers, c’est pas des vendeurs de cocaïne), résonnent avec énergie sur la grande artère. Un groupe lâche: «Selmou essolta l’echaâb !» (Remettez le pouvoir au peuple). «On doit continuer la lutte jusqu’au départ de ce système», insiste Bachir, un autre pilier du hirak. Il soulève un grand panneau où il a écrit  «Ya Tebboune, marionnette des caïds. De l’Algérie, le peuple est désabusé. Inutile de le duper par un semblant de dialogue rien que pour assurer la continuité du système». Lu sur une autre pancarte : «Tebboune, un président au service de l’armée». Des cris fusent : «Tebboune m’zewar, djabouh el askar !» (Tebboune est un «président truqué», il a été ramené par les militaires), «Allah Akbar ma votinache, Tebboune dialkoum ma yehekemnache !» (Dieu est grand, on n’a pas voté. Votre Tebboune ne nous gouverne pas).

Les portraits de Abane, Amirouche, Aït Ahmed, Matoub se mêlent à ceux de plusieurs détenus: Samir Benlarbi, Nabil Alloun, Sofiane Babaci… Des affiches «Libérez les détenus du hirak» sont déclinées en arabe, en français et en anglais. Nous avons eu le plaisir de croiser Dounia Addad, la fille de notre frère Hakim Addad [fondateur du Rassemblement action jeunesse, arrêté en octobre 2019] qui nous a apporté des nouvelles fraîches de son cher papa, en assurant qu’il avait un moral d’acier. 13h32. A peine la prière d’el djoumouaâ terminée à la mosquée Errahma que fuse le cri de ralliement «Dawla madania, machi askaria!» (Etat civil. Pas militaire!)

La déferlante humaine s’empresse de brandir mots d’ordre et pancartes qui annoncent le nouveau cycle post-AGS. «Vendredi 1, Partie II, Résistants!» lit-on sur un carton. La foule scande: «Abane Ramdane Rabi yarahmou !» «Enkemlou fiha ghir be silmiya, ou ennehou el askar mel Mouradia !» «Ahna ouled Amirouche, marche arrière ma n’ouellouche, djaybine el houriya  (Nous sommes les enfants de Amirouche, nous ne ferons pas de marche arrière, nous arracherons la liberté)…

«Le flambeau ne s’éteindra jamais»

Sur les pancartes qui défilent, un kaléidoscope de mots virevoltants : «La révolution pacifique continue», «Libérez nos enfants, ils n’ont rien fait de mal», «A vous la force, à nous l’espoir. Patience, le tsunami arrive». La devise chère à Abane revient avec insistance comme ici: «Primauté du civil sur le militaire ô combien fait toujours mal». Une banderole à l’effigie de Abane et Ben M’hidi reprend cet extrait de la Plateforme de la Soummam, qui est d’une actualité saisissante: «La révolution algérienne accélère la maturité politique du peuple algérien. Elle lui a montré l’impuissance du réformisme et la stérilité du charlatanisme contre-révolutionnaire. La faille des vieux partis a éclaté au grand jour». Un barbu écrit : «Vous voulez que le hirak s’arrête alors que les détenus d’opinion sont en prison, le Parlement des coiffeuses est toujours à l’œuvre et les partis et organisations cachiristes [qui profitent du saucisson: le symbole de la corruption] sont encore là!» Des voix lâchent: «Ya Ali! Ya Abane!» «Libérez Bouregaâ!»  Près de la Fac centrale, un homme étale plusieurs unes de journaux consacrées à la disparition de Hocine Aït Ahmed [décédé à Lausanne le 23 décembre 2015].

14h25. Au square Port-Saïd, nous interceptons le cortège en provenance de Bab El Oued, La Casbah, Oued Koriche… Là aussi, des dizaines de posters à la gloire de Abane Ramdane sont brandis. La foule répète: «Allah Akbar Abane Ramdane  «Enkemlou fiha ghir be silmiya  «Ahna ouled Amirouche

Une magnifique banderole souligne: «Ils l’ont assassiné [Abane] mais ses idées ne sont pas mortes. Primauté du politique sur le militaire». «Ce sont des gars de Climat de France qui l’ont réalisée», précise fièrement un jeune manifestant. Une autre banderole annonce: «Le Vendredi de la souveraineté populaire et de la liberté». Une troisième bannière arbore la photo d’un harrag [un émigré clandestin risquant sa vie] accompagnée de ce message touchant : «Je vais m’absenter un moment et peut-être que je ne reviendrai pas». Puis, ce mot de compassion : «Nos frères harraga, que Dieu donne du courage à leurs parents».

Sur les autres pancartes, on peut lire: «On veut un Etat de droit, écrivons l’histoire ensemble»; «Prions pour les morts et libérons les détenus d’opinion vivants»; «Ceux qui veulent traiter avec le hirak n’ont qu’à aller en prison négocier avec nos représentants respectifs»; «La Façade, vous n’aurez jamais la légitimité. Notre dignité n’est pas à vendre. Le flambeau ne s’éteindra jamais. Gloire à nos martyrs. Liberté !» Retenons enfin le message de ce citoyen qui résume bien la position du hirak : «Pas de dialogue ni de négociation sauf pour une vraie démocratie». (Article publié dans El Watan en date du 28 décembre 2019)

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[1] Il est possible de résumer de la sorte le rôle d’Abane, né en 1920, tel qu’il est vu dans la conjoncture présente: avec l’organisation du congrès de la Soummam, deux principes fondamentaux ont été entérinés, à savoir la primauté du politique sur le militaire et la prééminence de l’intérieur sur l’extérieur. (Réd)

[2] Abdelmadjid Tebboune, en tant que président, a réuni le Haut conseil de sécurité (HCS), avec la présence de tous les ministères régaliens et de fort nombreux hauts militaires, dont Saïd Chengriha (le nouveau patron de l’armée) en invoquant la situation externe (au Mali et en Libye où les guerres par procuration s’aiguisent) et la situation interne. (Réd.)

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Notre Hirak populaire et révolutionnaire continue!

Par Mahmoud Rechidi (secrétaire général du Parti socialiste des travailleurs)

Face à un déficit de légitimité populaire et démocratique plus qu’évident, le pouvoir de fait, issu de la mascarade électorale du 12 décembre, tente de se légitimer par d’autres moyens. Ainsi, la reconnaissance timide, puis unanime, du nouveau pouvoir par les puissances impérialistes, notamment les Etats-UNis, la France, l’UE, la Russie et la Chine, qui étaient toutes amies de Bouteflika et sa «3issaba» (son gang) il y a juste quelques mois, est présentée comme un triomphe majeur de la diplomatie de la fraude.

Mais, c’est la mort subite et inattendue de Gaïd Salah, dont les funérailles sont vite comparées par les propagandistes du régime à celles de Boumédiène (décédé en 1978) et même plus, qui est exploitée à merveille.

L’indécence avec laquelle la récupération politicienne de son décès est mise en scène traduit la posture d’un pouvoir à l’affût du moindre événement, fusse-t-il la mort d’un homme, pour en faire une aubaine lui permettant de redorer son blason. Au-delà de ceux qui étaient embauchés pour la circonstance, l’émotion humaine et naturelle d’une partie de la population face à la mort de Gaïd Salah – qui s’explique particulièrement par un contexte de crise politique qui perdure et dont l’issue heureuse est incertaine – est vite récupérée sans retenue au profit d’un pouvoir illégitime et non reconnu par une large majorité du peuple.

Mais, l’exploitation politicienne de ce fait a ses limites.

Les racines profondes du Hirak populaire sont toujours là: le pouvoir corrompu et autoritaire, l’absence des libertés démocratiques, le désastre économique et social induit par les politiques libérales et la domination des puissances étrangères et leurs multinationales sur notre pays.

Autrement dit, ce que les millions d’Algériennes et d’Algériens dénoncent à travers le mot d’ordre «système dégage» est encore là. Et Gaïd Salah restera dans l’Histoire comme celui qui a assuré la continuité du système par la fraude électorale, la répression et le déni des libertés démocratiques.

Après cet épisode politicien éphémère, le Hirak peut gagner en maturité, après dix mois de mobilisation, par un saut qualitatif en se structurant par l’auto-organisation à la base, d’une part, et par l’introduction des revendications et des aspirations économiques et sociales aux côtés des revendications démocratiques, d’autre part. C’est ainsi qu’on arrivera à construire le rapport de force politique qui permettra la mise en place d’une assemblée constituante souveraine! La lutte continue! (Article publié sur le site du PST en date du 27 décembre 2019)

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Coronavirus. «On doit s’attendre à l’ouragan»

L’émission «Arrêt sur images» de Daniel Schneidermann – une émission à laquelle le site alencontre.org pense qu’il est opportun de s’abonner – a été mise gratuitement, ce 14 mars 2020, sur Youtube «en raison de son utilité sociale». Deux médecins «qui parlent vrai» interviennent. François Salachas, le neurologue qui avait interpellé Emmanuel Macron lors d'une visite à la Pitié-Salpêtrière (Paris). Il souligna alors l’urgence liée à la pandémie et un fait d’évidence: la mise à niveau de l'hôpital nécessitera de gros moyens humains et financiers. Et Philippe Devos, intensiviste au CHC de Liège, président de l'Association belge de syndicats de médecins (Abysm). A voir, à partager: utile pour comprendre et réfléchir. (Rédaction A l’Encontre)

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