
Par Amira Hass
Ce n’est pas une «opération». Cessez d’utiliser ce jargon militaire collaborationniste qui jette de la poudre aux yeux. Expulser des gens de chez eux, même si c’est «jusqu’à nouvel ordre», n’est pas une opération. Ce que «l’armée la plus morale» de l’univers perpètre à Hébron depuis vendredi dernier (23 octobre) est une nouvelle étape, un nouveau cercle de l’enfer dans le «Plan décisif» du ministre des Finances Bezalel Smotrich.
Des soldats de dix-neuf ans et des officiers de vingt-quatre ans (vos enfants, vos neveux et vos fiancés) ne font peut-être que suivre les ordres, mais ils ne participent pas à un exercice de terrain nocturne. Ils EXPULSENT des gens.
Ils expulsent des femmes, des personnes âgées, des jeunes et des enfants. Sous la menace des baïonnettes de leurs fusils et des restrictions de circulation qu’ils ont imposées, environ 5000 personnes, selon la municipalité d’Hébron, ont été contraintes de quitter leurs foyers. Certains sont partis en pyjama, avec un peu d’argent liquide et les bijoux en or de leur mariage – s’ils n’avaient pas été vendus depuis longtemps pour atténuer les effets des attaques financières que Bezalel Smotrich a perpétrées contre les sujets palestiniens et l’Autorité palestinienne.
Les conducteurs de bulldozers, qui ont détruit des bâtiments et des structures à usage résidentiel, agricole et commercial dans la région d’Hébron au cours de la semaine dernière, ne «font pas respecter la loi». Cette expression, elle aussi, est un écran de fumée derrière lequel se cachent des générations de bureaucrates ternes et d’officiers zélés. Tous se livrent à une expulsion massive. Ils appliquent des ordres militaires conçus dès le départ pour aggraver les conditions de vie d’un groupe particulier de personnes – en d’autres termes, des ordres d’expropriation déguisés en «aménagement du territoire et bonne gouvernance».
L’Administration civile israélienne en Cisjordanie, qui valide ces ordres de démolition, n’est pas le pouvoir exécutif d’un système respectant la séparation des pouvoirs. Ces «lois» n’ont pas été adoptées par un parlement élu, mais font partie des ordres imposés par un régime militaire dans lequel les personnes en uniforme et celles qui les envoient remplissent tous les rôles à la fois: dirigeants, législateurs, juges et bourreaux.
Ce ne sont pas les bâtiments démolis qui sont «illégaux», mais le règne de terreur qu’exerce Israël sur une population autochtone privée de ses droits. Ce ne sont pas les occupants de ces maisons démolies qui ont enfreint la loi, mais les officiers qui ont ordonné leur démolition et les soldats – vos enfants et nos voisins – qui ont obéi de bon gré.
Ils savent très bien pourquoi ils se cachent derrière des «masques de La Haye» [référence à un article de Gideon Levy qui indique une des raisons de porter un masque: ne pas risquer une poursuite découlant d’une décision de la Cour internationale de La Haye]. Ils veulent pouvoir s’amuser à l’étranger sans craindre de poursuites, ou décrocher un emploi bien rémunéré au sein d’entreprises de sécurité internationales.
Le mot «évacuation» est également un outil destiné à brouiller les consciences. À Jénine et à Tulkarem, des dizaines de milliers d’habitants des camps de réfugiés ont été «évacués», et près de deux ans plus tard, ils n’ont toujours pas été autorisés à retourner dans leurs quartiers détruits. Qu’ils émigrent en Jordanie.
Dans la bande de Gaza, l’évacuation a rendu la destruction possible et a laissé quelque deux millions de personnes sans abri après qu’elles eurent survécu à des bombardements sans relâche. Qu’ils émigrent en Égypte.
Dans l’État démocratique pour les Juifs (un nom provisoire), l’évacuation signifie expulser les Palestiniens de leurs foyers au profit de la colonisation juive. Point final.
Par leur obéissance enthousiaste, les soldats d’Hébron tracent une ligne continue entre les expulsions du passé, menées par leurs parents, leurs grands-parents et leurs oncles à partir de 1948, et les expulsions du présent, qu’eux-mêmes ou leurs frères aînés ont menées et continuent de mener à Gaza.
L’expulsion qu’ils ont reçu l’ordre d’exécuter le week-end dernier est un maillon supplémentaire d’une chaîne d’«opérations»: l’expulsion de communautés de bergers en Cisjordanie, ordonnée et orchestrée par l’Administration civile et mise en œuvre par le harcèlement des colons; la destruction des communautés bédouines du Néguev (à la suite d’une série d’expulsions antérieures); et l’expulsion des habitants des quartiers palestiniens de Jérusalem-Est – que ce soit par le biais d’interdictions de construire ou de démolitions de maisons – ordonnée et orchestrée par la municipalité et le ministère de l’Intérieur.
Je ne sais pas si nous en sommes actuellement au cercle 13 ou au cercle 54 du «Plan décisif». Il serait plus juste de dire que nous nous trouvons simultanément dans plusieurs cercles, qui ont tous été banalisés et dont on parle trop peu.
Il y a l’interdiction de la récolte des olives (où sont les agriculteurs juifs de Galilée et du Néguev, des kibboutzim et des moshavim, qui vont s’indigner et protester?). Les colons frappent les cueilleurs d’olives jusqu’au sang. C’est monnaie courante. Dans le meilleur des cas, les soldats restent en retrait. On peut les comprendre. Ils viennent des mêmes avant-postes de colonie, ou y sont invités.
Puis il y a les gardiens de prison qui affament et torturent leurs prisonniers, tant sur ordre que de leur propre chef. Les joueurs de jeux vidéo continuent de bombarder Gaza, en tenant compte d’avance des bébés et des personnes âgées comme dommages collatéraux [voir le documentaire NAZA de Yuval Abrahm et Rachel Szor]. Les colons s’emparent d’une maison ou y mettent le feu. Tout se passe «comme d’habitude». Sur ordre des coordinateurs de sécurité des colonies, les soldats verrouillent les entrées et les sorties des ghettos palestiniens.
Notre langage fourmille de mots qui normalisent le règne de la junte militaro-coloniale et ses atrocités. Les liens familiaux des Israéliens avec les auteurs de ces actes les rendent insensibles à toute association historique. Et le manque d’espace dilue la réalité. Tout ce qui est publié ne représente qu’une fraction de ce qui se passe et ne parvient pas à rendre compte du sadisme collectif dans lequel Israël est enlisé.
La banalisation, la sous-couverture médiatique et le refus des Israéliens de voir permettent à cette chaîne du déni, si Dieu le veut, de continuer à s’étendre, tout droit vers l’avenir cauchemardesque imaginé par Smotrich. C’est lui le cerveau qui s’appuie fermement sur les épaules de ses prédécesseurs.
Grâce à cet avenir cauchemardesque, ces «colons respectables» de Judée-Samarie – qu’il s’agisse de sabras, le sel de la terre, ou de nouveaux venus aux accents sud-africains raffinés ou aux charmants accents français – se sont rués aux urnes mardi 27 octobre pour voter pour Smotrich. Après tout, si l’expulsion est l’objectif, c’est aussi une propagande électorale efficace.
Ce n’est pas un hasard si le Premier ministre Benyamin Netanyahou s’est précipité à Hébron pour exploiter la fusillade au cours de laquelle deux soldats israéliens et deux Palestiniens armés ont été tués vendredi dernier. Il tentait de rivaliser avec le ministre de la Défense Israël Katz et le ministre de la Sécurité nationale Itamar Ben-Gvir pour savoir qui pourrait proférer les menaces les plus effrayantes.
Mais ne vous inquiétez pas: vous êtes tous effrayants, car vous êtes tous déterminés à vider cette terre de ses Palestiniens. Et vos rivaux du camp «n’importe qui sauf Bibi» ne s’y intéressent pas ou ne s’y opposent pas. (Publié dans le quotidien Haaretz le 28 octobre 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

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