
Par James Görgen
L’«armée de Lula» a appris à des millions d’électeurs à se débrouiller face à l’opacité des algorithmes. Elle a également mis en évidence le risque que représente pour la démocratie la dépendance vis-à-vis des géants de la tech. Tâches urgentes: réaliser un audit complet du fonctionnement des plateformes lors des élections et créer une infrastructure numérique propre.
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La campagne qui a permis la réélection de Lula avec 51,79% des suffrages valides a donné lieu à un véritable exercice d’alphabétisation algorithmique de masse. La chaîne «Exército do Lula», créée sur WhatsApp par le député fédéral de Minas Gerais André Janones et qui comptait environ 50 000 abonnés en avril, a atteint les 10 millions d’abonnés le 23 octobre, date à laquelle elle est devenue la deuxième plus grande chaîne de l’application dans le pays. Janones distribua des missions assorties d’objectifs et demanda à «ses troupes» de partager des publications, de commenter des vidéos, de rechercher des termes sur Google et de diffuser des hashtags sur X, le tout simultanément. Chaque membre devait inviter quatre autres personnes. Des millions d’électeurs ont ainsi appris sur le terrain à produire les signaux que les systèmes de recommandation interprètent comme des critères de pertinence. Le langage militaire et les messages audio urgents du «général» sont devenus des mèmes en dehors de la chaîne.
L’alphabétisation numérique, un thème qui figure dans le programme gouvernemental de Lula, s’est mise en place en moins de trois semaines et à grande échelle, dans un domaine où le PT a toujours été à la traîne. Lula n’aimait pas utiliser son téléphone portable ni les réseaux sociaux et ne communique avec ses alliés qu’en personne ou par téléphone. Il a néanmoins plaisanté pendant la campagne en disant qu’il était en train de devenir le «roi des selfies». Aucun candidat à la présidence n’avait jamais renversé la tendance entre les deux tours d’une élection jusqu’à ce que Flávio Bolsonaro, qui a gagné le premier tour, soit battu au second, par Lula, avec un écart de de 4,4 millions de voix.

Ceilândia. (Capture de vidéo)
Ce renversement de tendance apparaît également dans les données d’engagement. Flávio était en tête des interactions en septembre et Lula a inversé la tendance après le premier tour, atteignant 9,9 millions d’interactions le 7 octobre. La droite a réagi en copiant ce modèle. La «Tropa do Flávio», lancée par Nikolas Ferreira [aussi député fédéral du Minais Geraism Parti libéral] comptait 1,9 million d’abonnés alors que l’«Exército do Lula» dépassait les 4,8 millions. Le camp progressiste a alors pris le dessus dans le déroulement de la campagne au sein de l’application qui avait été le principal bastion bolsonariste en 2018. La campagne est également revenue dans la rue. Lula a repris la campagne de rue à Ceilândia [dans le District fédéral] le 9 octobre et André Janones a résumé la mobilisation déclarant que les militants avaient occupé la rue et commençaient désormais à occuper Internet. Pour la dernière ligne droite, Janones a convoqué une diffusion de 24 heures prévue pour débuter juste après le débat sur TV Globo et se terminer la veille du scrutin.
La deuxième leçon était d’ordre tactique. En 2018 et 2022, une grande partie de l’énergie de la gauche sur les réseaux sociaux a été consacrée à démentir les thèses lancées par le bolsonarisme. Cette fois-ci, la chaîne a défini les thèmes et c’est l’adversaire qui a dû y répondre. Les missions ont concentré leurs attaques sur les projets budgétaires de Flávio Bolsonaro et sur le risque de coupes dans des programmes tels que «Bolsa Família», «Farmácia Popular» et «Pé-de-Meia» [incitation financière pour le parcours des études]. Cette offensive a eu des répercussions judiciaires. Le ministre André Mendonça, du TSE [Tribunal suprême électoral] , a ordonné la suppression de publications de Janones et du député fédéral Lindbergh Farias [Rio de Janeiro] concernant les dits projets de Flávio. Malgré tout, la campagne bolsonariste a lancé un site web pour contrer précisément les sujets qui circulaient sur les réseaux sociaux et s’est mise à parler d’une «usine à fausses informations».
Le 13 octobre, Flávio, qui qualifiait d’opportuniste l’amendement constitutionnel (PEC) mettant fin à l’échelle salariale 6×1, a annoncé qu’il voterait en faveur de la proposition, un revirement que Lula a attribué aux manifestations de rue et à la mobilisation de la société civile. Entre le 18 et le 20 octobre, des termes indiqués par Janones se sont hissés en tête des sujets sur X et ont fait l’objet d’une hausse soudaine sur Google Trends, selon la campagne de Flávio elle-même, qui a porté l’affaire devant le TSE. Janones a également écarté de nouvelles attaques qui n’auraient pas fait bouger l’électorat fidèle de l’adversaire et a orienté ses efforts vers les indécis. Pour la chercheuse Karolina Mattos Roeder, de l’Uninter [Centre universitaire], ce modèle a commencé à orienter le débat en temps quasi réel.
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Pour progresser, cette analyse se heurtait à une «boîte noire». Sur les réseaux sociaux, les responsables de campagne ont dénoncé une baisse de la visibilité de Lula. Meta a attribué l’un de ces épisodes à une panne mondiale du Gestionnaire de publicités provoquée par une mise à jour du code. Les avocats de la coalition ont également souligné que Meta AI générait des images associées à Flávio et limitait les requêtes concernant Lula.
Le 15 octobre, le magistrat du Tribunal supérieur électoral (TSE), Marco Aurélio Bellizze, a interdit à l’entreprise (META) de réduire la portée/visibilitée, d’exclure des recommandations ou de restreindre les recherches de manière inégale, sous peine d’une amende de 500 000 réaux par jour. Il a également ordonné à Meta AI d’appliquer des critères identiques aux deux candidatures. L’assemblée plénière du TSE a entériné cette décision à l’unanimité le lendemain.
La même décision indiquait que, jusqu’à ce moment-là, il n’y avait aucune preuve de manipulation délibérée des algorithmes, une absence qui reflète le manque d’accès à ceux-ci. La vérification du respect de cette décision dépend d’un rapport que Meta s’est engagée à remettre au TSE cinq jours après le vote. La même semaine, la chaîne d’André Janones a été suspendue deux fois en trois jours à la suite de décisions prises par un seul juge, un contraste que j’ai analysé avec des collègues, sur le site JOTA. L’élection a donné lieu à une exigence d’isonomie algorithmique [perte d’égalité entre des citoyens], sans aucun mécanisme permettant de la vérifier.
Pour faire de cette exception la règle, il faut un audit indépendant des systèmes de recommandation et de modération tout au long du cycle électoral, avec un accès aux paramètres de distribution pour l’équipe technique du TSE et les chercheurs accrédités. Cela exige également l’enregistrement public de toute modification apportée aux filtres d’IA générative ayant une incidence sur le contenu politique, puisque la résolution 23.755/2026 interdit à ces systèmes de favoriser certaines candidatures sans préciser qui est chargé de vérifier le respect de cette interdiction. Le même raisonnement s’applique à la modération déléguée, qui confie aujourd’hui aux plateformes le soin de juger ce qui équivaut à un contenu déjà interdit.
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Le revirement s’est entièrement joué sur l’infrastructure de l’entreprise que la campagne elle-même a accusée de fausser le scrutin. WhatsApp est même allé jusqu’à suggérer la «Tropa do Flávio» à ceux qui recherchaient l’«Exército do Lula», tandis que la recherche inverse ne renvoyait aucun canal lié à Lula. Les compétences numériques acquises par des millions d’électeurs et électrices resteront otages de règles définies et modifiées sans préavis tant que le pays dépendra des rapports d’entreprises étrangères pour savoir comment ses citoyens sont perçus et entendus sur les réseaux sociaux. Donner à l’État brésilien la capacité technique d’auditer les algorithmes qui régissent le débat public doit figurer à l’ordre du jour du Congrès qui entrera en fonction en 2027.
L’audit réduit l’opacité sans réduire la dépendance. Tant que la mobilisation politique du pays ne circulera que par le biais d’applications sous contrôle étranger (étasunien en l’occurrence), chaque élection restera soumise à des règles de diffusion rédigées hors de portée de la législation brésilienne. «Nova Indústria Brasil» [NIB, lancée en janvier 2024] trace déjà une autre voie. La Mission 4 de la politique industrielle, consacrée à la transformation numérique, inclut parmi ses priorités le renforcement de la chaîne des produits et services numériques de pointe, catégorie qui englobe les plateformes numériques et les services cloud. La Corée du Sud, la Chine et la Russie disposent de leurs propres écosystèmes de messagerie, de recherche et de réseaux sociaux. Le Brésil a démontré avec le Pix [système brésilien de paiement instantané créé et géré par la Banque centrale du Brésil, lancé en novembre 2020] qu’une infrastructure numérique conçue par l’État peut atteindre une envergure nationale en quelques années. Étendre cette orientation de la NIB aux plateformes de communication, grâce à des financements, des marchés publics et des règles d’interopérabilité, offrirait à la mobilisation sociale un terrain dont le pays connaît les règles et qu’il est en mesure de contrôler. (Publié le 26 octobre 2026 par Outras Palavras; traduction rédaction A l’Encontre)

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