Brésil. Tout ne tient qu’à un fil

Illustration d’Esquerda Online.

Par Valerio Arcary

1.- Ce souffle d’espoir qui s’élève des rues suffira-t-il à renverser la situation? Personne ne le sait, mais tel est l’enjeu des trois prochains jours. La jeunesse a insufflé une volonté de lutter. Des millions de personnes se sont mobilisées et sont en marche pour barrer la route à l’extrême droite, dans les rues comme sur les réseaux sociaux. Ce qui était imprévisible s’est produit. Pourquoi? Le danger d’un contrôle écrasant de la majorité bolsonariste et alliée au Congrès, qui pourrait, grâce à une procédure de destitution et à des nominations, s’assurer la domination au sein du STF (Tribunal Suprême fédéral), s’il était renforcé par une victoire présidentielle, constituerait, sur le plan institutionnel, un «pouvoir total» de l’extrême droite.

Au moins deux facteurs ont influencé la prise de conscience de la base sociale de la gauche et permettent de comprendre cette «explosion»: (a) le rôle des étudiant·e·s a été l’étincelle qui a enflammé les rues, immédiatement après le 4 octobre, nourrissant l’espoir qu’un renversement de situation serait possible, car les plus jeunes «avancent plus légers»; (b) la prise de conscience que le bolsonarisme ne peut être sous-estimé et doit être pris très au sérieux; par conséquent, que la révision constitutionnelle annoncée sera le prélude à un régime autoritaire. Et, de plus, que la recolonisation du Brésil par les États-Unis constitue un danger «réel et immédiat». Les dangers qui nous entourent sont donc terribles.

2.- L’histoire nous révèle que, face à des situations dangereuses, des phénomènes surprenants et extraordinaires se produisent. Une immense partie de la société, jusque-là politiquement inactive, se mobilise face à une menace terrible et fait la différence. Cette «grande peur» est la clé qui permet d’expliquer l’«explosion» politique d’une mobilisation de masse qui ne peut être comparée qu’à la phase finale de la campagne «Fora Collor», il y a trente-cinq ans [1991-1992]. Cette vague a déjà trouvé son expression électorale dans le revirement positif révélé par les derniers sondages: (a) une réduction de l’avance de Bolsonaro dans le sondage stimulé [des choix de réponses sont fournis], conduisant à une égalité technique; (b) une égalité mathématique dans le sondage spontané [sans proposer une liste de réponses préétablie]; (c) une hausse de la cote de popularité du gouvernement; (d) une baisse, bien au-delà de la marge d’erreur, du rejet de Lula.

3.- Flávio Bolsonaro a remporté le premier tour dans la nuit du samedi 3 au dimanche 4 octobre, créant la surprise et contredisant l’immense majorité des sondages des principaux instituts. On aurait pu s’attendre à ce que sa position de favori se renforce, avec un creusement de l’écart la semaine suivante, grâce au transfert des voix des autres candidats – Cury, Caiado, Renan et Zema – et au regain d’allant que procure la victoire. Mais cela ne s’est pas produit. Ce que nous savons aujourd’hui, c’est qu’il existait des réserves sociales et politiques au sein de la société. La «vague rouge» fait trembler le Brésil, et l’issue des élections reste incertaine.

Le noyau dur du soutien à l’extrême droite repose sur la fraction la plus réactionnaire de la classe dominante, sur la classe moyenne aisée, sur la proto-petite bourgeoisie composée de vingt millions d’«entrepreneurs» évoluant pour la plupart dans le secteur informel, sur les rancœurs des négationnistes [du Covid 19], ainsi que sur les ressentiments liés au machisme, au racisme et à l’homophobie.

Le noyau dur de la campagne de Lula repose sur la moitié la plus pauvre de la population, sur les femmes et les Noirs, les habitants du Nord-Est et les personnes LGBT, ainsi que sur les secteurs les mieux organisés de la classe ouvrière, qui entraînent derrière eux la majorité du monde de la science, de l’art et de la culture.

Toutes les données disponibles indiquent que l’élection se jouera à une différence d’un cheveu.

Quel sera l’impact électoral de ceux qui se sont engagés «avec ferveur» dans la rue et sur les réseaux sociaux au cours des vingt derniers jours? Dans quelle mesure la «vague rouge» pourra-t-elle influencer les indécis? Dans quelle mesure l’intense «agitation» en cours pourra-t-elle inciter les électeurs et électrices de Lula qui ne se sont pas rendus aux urnes à voter? Quelle sera l’ampleur d’un glissement difficile, très limité mais précieux, des voix qui s’étaient portées sur Flávio au premier tour? Tout laisse penser que ce sera une marge inférieure à 2% qui décidera de l’élection, comme en Colombie et au Pérou. Y compris le million de voix des Brésiliens de l’étranger peut faire la différence.

4.- La ligne de conduite de la campagne de Lula au premier tour a été un désastre. Sa plus grande erreur a été de sous-estimer l’extrême droite. Cette mauvaise évaluation du rapport de forces était le prolongement d’une stratégie qui a guidé le gouvernement Lula tout au long de son troisième mandat (janvier 2023-janvier 2027). Cette ligne reposait sur le calcul selon lequel il était vital de garantir la gouvernabilité «à froid» en préservant les limites d’une négociation de repli avec le Centrão, dont l’expression maximale a été le remplacement du «plafond des dépenses» de Michel Temer [établi en fin 2016] par le dispositif budgétaire. Le gouvernement ne s’est même pas engagé en faveur des grandes mobilisations du 21 septembre et du 14 décembre de l’année dernière organisées par la campagne «Sem Anistia» [manifestation pour rejeter les projets de loi visant à gracier ou à réduire les peines des condamnés de la tentative de coup d’État du 8 janvier 2023, y compris l’ancien président Jair Bolsonaro, ainsi que contre les projets d’immunité parlementaire renforcée].

Au premier tour, Lula a misé sur la tactique consistant à «rester sur ses positions», convaincu que la défense de son héritage et la célébration de son parcours personnel suffiraient à lui assurer la victoire dès le premier tour. Cette arrogance a failli lui être fatale. Nous avons failli perdre l’élection dès le premier tour. L’avalanche bolsonariste a été un tsunami dévastateur. Heureusement, nous avons gagné du temps. Mais ce dénouement n’a été possible que parce que, deux semaines avant le 4 octobre, la direction de la campagne a opéré un revirement désespéré, de dernière minute.

5.- Depuis lors, Lula a décidé de faire, en quelques semaines, ce qu’il n’avait pas fait en quatre ans après sa victoire sur Bolsonaro père en 2022. Le débat sur Band a favorisé Lula grâce à son attitude digne et fière face au comportement moqueur de Flávio, alimenté par le provocateur Marçal [Pablo Marçal, entrepreneur, avait préparé le style de débat adopté par Flavio Bolsonaro]. Une partie de la société, qui n’est pas du tout de gauche, a été effrayée. Les qualités personnelles de confiance et de sérieux d’un Lula que tout le monde connaît contrastaient avec l’excès d’un extrémiste dont on peut s’attendre à tout et même plus. Le débat sur Globo, vendredi soir 23 octobre, sera le plus important depuis la fin de la dictature, il y a quarante ans. Chaque détail revêtira une importance capitale et devra être étudié minutieusement, à commencer par l’attitude. Lula devra faire preuve d’humilité. Rien n’est plus important que de renforcer le rejet du bolsonarisme.

Le Brésil est en pleine transition générationnelle. La défaite de Flávio repose sur la défense d’un programme, comme l’a démontré l’impact positif de l’adoption de la fin de la journée de travail 6×1. L’interdiction des paris sportifs [à l’origine du surendettement de très nombreuses familles], l’accessibilité des stylos amaigrissants, le «Pé de Meia» pour les étudiants universitaires [incitation financière visant à lutter contre le décrochage scolaire des jeunes à faibles revenus], le «Desenrola 3» [possibilité de renégocier la dette personnelle], les crédits pour les MEI [les micro-entrepreneurs], la gratuité des transports le week-end. Tout cela compte. Mais la victoire passe par un dialogue avec ceux qui ne sont ni de gauche, ni anti-Lula. Oser se battre, oser gagner. Jusqu’au bout. Tout ne tient qu’à un fil. (Article reçu le 22 octobre 2026 et publié sur le site Esquerda Online, animé par le courant Resistencia du PSOL; traduction rédaction A l’Encontre)

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