Italie. «Quand le bouchon saute!»

«Ce n’est pas seulement la grève des transports… Mais aussi du peuple»

Editorial de Il Manifesto (20 octobre 2026)

[Cet éditorial peut être mis en relation avec l’analyse de la situation socio-politique en Italie établie par Franco Turigliatto et publiée, en deux parties, sur ce site les 20 et 21 octobre 2026. – Réd.]

L’Italie est le pays d’Europe où les salaires ont le plus perdu en pouvoir d’achat, où l’indicateur économique mesurant l’écart entre les «classes supérieures» et les «classes inférieures» de la société est parmi les plus élevés, où le nombre de ménages menacés par la pauvreté augmente chaque année, contrairement au reste de l’Union européenne (UE), et aussi celui-ci, notre pays [l’Italie], où le gouvernement s’est concentré pendant quatre ans sur des mesures répressives visant la contestation, ne voulant ou ne sachant rien faire pour soutenir les revenus et l’emploi.

Nous nous sommes souvent demandé pourquoi, précisément en Italie, le calme social n’avait pas encore éclaté malgré la souffrance de couches de plus en plus larges de la population, l’insoutenabilité de la vie dans les villes et l’expulsion des centres historiques, la cherté de la vie, les loyers prohibitifs, la dégradation des services publics – école, transports, santé. Surtout en regardant ce qui se passait dans les pays voisins, avec le rôle de premier plan joué par ces mêmes jeunes qui, chez nous, pouvaient sembler résignés. Mais, en fait, ils ne l’étaient pas, à tel point que les manifestations italiennes en faveur de peuple palestinien de Gaza, l’année dernière, ont été les plus remarquables qui soient.

La répression et les divers bonus, le bâton et la carotte, n’expliquent pas tout. Derrière ce calme relatif se cachaient certainement d’autres facteurs, tels que la modération syndicale (record négatif d’heures de grève), la résistance – tant bien que mal – des réseaux familiaux d’entraide, ainsi que la capacité de diversion du gouvernement et de sa machine de communication, qui ont détourné la colère des «avant-derniers» vers les «derniers». En direction des migrants «envahisseurs», des «maranza» voyous [référence aux «maras» – gangs – d’Amérique centrale], des jeunes en général, surtout ceux qui s’inquiètent pour l’avenir: autrement dit les «écoterroristes» pris pour cible grâce à des circonstances pénalisantes et à la définition de nouveaux délits. On est arrivé donc à un point où le bouchon saute.

Ce sont des jeunes filles et des jeunes garçons très jeunes qui le font sauter, mais il saute pour tout le monde. Ainsi, nous découvrons soudain un pays en pleine effervescence, avec des étudiantes et des étudiants qui se battent pour leurs écoles et leurs universités, des agriculteurs et des transporteurs routiers qui se rebellent contre un gouvernement prétendument ami, des centaines de conflits en cours sur les lieux de travail, une grève générale en vue. Ce n’est pas seulement le gouvernement qui s’en rend compte soudainement, voyant s’effondrer ses espoirs d’une paix électorale à coût zéro (zéro comme les ressources disponibles pour la dernière loi de finances, le dernier budget), mais aussi l’opposition, prise au dépourvu dans un débat nombriliste sur le leadership [qui doit diriger la coalition électorale: Elly Schlein du Parti démocrate ou Giuseppe Conte du Mouvement 5 Etoiles?].

Ce n’est pas un hasard si le signal d’alarme est donné par ces jeunes que Giorgia Meloni avait d’emblée identifiés comme une menace, depuis le premier décret anti-rave party jusqu’à la série interminable des décrets sur la «sécurité». Et aujourd’hui, Meloni, poursuit sur la même lancée: si la première réponse du gouvernement aux manifestations du week-end (18-19 octobre) a été d’accorder plus d’argent et plus d’armes aux forces de l’ordre, la seconde consiste désormais à braquer sur les manifestants les baïonnettes des soldats qui patrouillent dans les rues pour surveiller les pickpockets!

La voilà donc, la menace. Ce sont les jeunes exclus du bien-être qui scintille sous leurs yeux; des jeunes de deuxième et troisième générations ghettoïsés comme des corps étrangers alors que, maintenant que la génération de l’hiver démographique des années 2010 arrive à l’adolescence, ils constituent aussi, numériquement, un élément décisif de l’avenir du pays.

Ont-ils été violents? Certainement, peut-être même sous des formes qui peuvent s’avérer contre-productives, et ils ont certainement résisté avec plus de vigueur qu’autrefois aux appareils répressifs déployés dans les rues.

Mais ici, le signal d’alarme s’adresse à tous les commentateurs scandalisés et à ceux qui dressent des listes des bons et des méchants. N’ont-ils pas compris à quel point a été violente l’annonce officielle selon laquelle il n’y a plus de place pour tous dans la classe, selon laquelle les camarades «étrangers» seront séparés des «Italiens»? Dans quel monde pacifié et non violent vivent donc ces messieurs si bien en place? Manifestement pas dans celui où le massacre ostensible de Gaza remplit nos journées, où les corps des migrant·e·s refont surface dans la mer et où la faute incombe soit à eux qui «l’ont bien cherché», soit à «ceux qui ont tenté de les secourir» [les navires humanitaires et leurs équipages], où les drones en Ukraine tuent, en direct, des civils tandis que les dirigeants et les militaires annoncent la guerre à nos portes, où la brutalité revendiquée des milices de Trump n’épargne même pas les enfants. Tous ces commentateurs sont prêts à attirer l’attention sur les vidéos des manifestants quand il s’agit de se moquer de quelques selfies, mais ils oublient de combien d’images sanglantes se compose chaque jour la politique des adultes. Et quelle éducation en découle inévitablement.

Ce à quoi nous assistons, désormais aussi en Italie, est avant tout une réponse à la violence de la marginalisation et des inégalités, une violence qui vise surtout les plus jeunes. C’est une réponse non organisée mais chargée de sens politique – l’école, les revenus, le logement, l’avenir: ils ne parlent que de ça, même si cette réponse ne figure pas à l’ordre du jour politique des oppositions. (Traduction par la rédaction de A l’encontre)

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